Au Liban, le symptôme d’un pays en plein effondrement

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(Des réfugiés syriens s’amusent dans l’eau boueuse à Qab Elias, dans la vallée de la Bekaa au Liban, le 18 octobre 2022. MOHAMED AZAKIR/REUTERS)

« LA SITUATION est préoccupante. Et si le choléra nous atteignait ? J’ai vraiment très peur d’autant que ni les vaccins, ni le matériel de stéri-lisation, ni les tests ne sont dispo-nibles », explique Kawthar Itani, directrice d’un centre d’accueil de Dar al-Aytam al-islamiya qui vient en aide aux enfants défavorisés. Perché au-dessus du fleuve Nahr el-Bared dans l’Akkar, une région mitoyenne avec la Syrie, épicentre de l’actuelle flambée de choléra dans le pays, le complexe n’a rien reçu pour éviter la contamination de ses 228 enfants. « Pas même de désinfectant. Or, le cho­léra est partout autour de nous », s’énerve-t-elle.

 

Au Liban, le premier cas a été recensé dans cette région le 6 octobre parmi les réfugiés syriens. Depuis, « l’infection touche tout le monde et presque toutes les régions », s’alarme Naji Abi- rached, directeur médical du centre hospitalier universitaire de Geitaoui à Beyrouth. Outre l’Akkar et l’Hermel, autre région frontalière de la Syrie, cette maladie diarrhéique est active dans le centre du pays ainsi que dans la plaine de la Bekaa. Plusieurs patients ont aussi été diagnostiqués dans la proche banlieue de Beyrouth. « La courbe est exponen-tielle », prévient le médecin. Dimanche 23 octobre, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recensait 448 cas cumulés. « Seules les ­personnes dépistées sont compta­bilisées. Les cas sont au moins quatre fois plus nombreux », ajoute Naji Abirached. Dix décès sont déjà à déplorer.

La réapparition du choléra au Liban après trente ans d’absence est « probablement due aux mouvements de populations entre la ­Syrie et le Liban », estime le Dr Abdinasir Abubakar, représentant du bureau régional de l’OMS à Beyrouth. Une épidémie de choléra s’est en effet déclarée fin août en Syrie. Avec quelque 13 000 cas et une soixantaine de décès, elle n’y est toujours pas jugulée alors que les frontières entre ces deux pays restent extrêmement po­reuses. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’organi­sation internationale estime « les risques d’épidémie élevés au Liban au niveau national ».

L’une des pires crises économiques

Un risque d’autant plus flagrant que le pays subit l’une des pires crises économiques que le monde ait connue depuis le milieu de XIXe siècle. Le secteur de la santé, qui a perdu 40 % de ses médecins et 30 % de son personnel soi-gnant, n’a pas été épargné. « Nous n’avions vraiment pas besoin d’une catastrophe de plus », témoigne Wahid Nini, qui dirige l’hôpital éponyme de Tripoli, l’un des centres référents de cette grande ville du Nord où la bactérie Vibrio cholerae a été détectée dans le réseau d’eau potable. « Mais du point de vue médical, nous pouvons faire face à cette première phase : les sérums de réhydratation fabriqués au Liban ne devraient pas manquer. Les antibiotiques non plus », ajoute-t-il.

Le ministère de la Santé s’est engagé à prendre entièrement en charge l’hospitalisation et le traitement des malades afin de les inciter à se soigner. « Le choléra n’est pas une maladie à forte mor­bidité, autour de 5 % si le patient est traité mais 25 % dans le cas contraire », rappelle le Dr Naji Abirached. Quelque 10 000 vaccins devraient arriver d’ici dix jours, assure le ministère. Ils seront distribués dans les régions où l’infection est la plus virulente, parmi la population à risque, en premier lieu les prisons et les écoles. Une dizaine d’hôpitaux de campagne vont également être déployés pour éviter les déplacements des malades, donc des risques supplémentaires de propagation.

Mais le problème n’est pas tant médical que lié aux infrastruc­tures du pays. Très abîmées pendant la guerre civile (1975-1990), jamais réhabilitées, elles se sont effondrées avec la crise. Il n’y a ainsi plus une seule station de pompage ou d’assainissement des eaux usées qui fonctionne, faute de courant électrique. La majorité de la population se retrouve dépendante de puits artésiens sans contrôle quant à la qualité de la ressource. « À Bebnine, où nous sommes, les nappes phréa­tiques sont toutes polluées : les eaux usées ne sont pas traitées et les agriculteurs s’en servent même pour irriguer leurs champs. Dans ces conditions, comment éviter la maladie ? Ici les habitants n’ont pas les moyens de se payer de l’eau en bouteille », s’emporte Kathwar Itani.

Pour remédier à l’urgence, l’Unicef a distribué 80 000 litres de carburant aux stations des régions concernées afin qu’elles redémarrent leur activité. « De quoi tenir quinze jours », estime l’employé de l’une d’entre elles. « Sans système d’assainissement des eaux usées, sans accès permanent à l’énergie et sans contrôle accru des frontières, les mesures prises permettront de faire face à la première vague, pas d’endiguer la maladie », s’inquiète le Dr Naji Abirached.

LE FIGARO

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