Un ancien d’« Haaretz » choisi pour diriger « Libération »

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Sandrine Cassini Avec Louis Imbert (À Jérusalem)

Dov Alfon, élu à 90 % par les salariés, succède à Laurent Joffrin. Le journaliste franco-israélien va réorganiser le journal en profondeur

 

Libération entame un nouveau chapitre de sa longue et tumultueuse existence. Les salariés du quotidien de gauche fondé par Jean-Paul Sartre et Serge July en 1973 ont élu mercredi 16 septembre leur nouveau directeur de la rédaction, Dov Alfon. Le journaliste vient remplacer Laurent Joffrin, parti cet été créer son mouvement politique, Les Engagé.e.s. Avec cet ancien d’Haaretz, le grand quotidien de la gauche israélienne, la rédaction s’apprête à vivre une nouvelle révolution.

A 59 ans, l’homme qui a grandi entre la France et Israël a fait grande impression aux salariés de Libération, lorsqu’il a prononcé son discours de campagne le 9 septembre. Mercredi, il a obtenu 90 % de suffrages favorables, un score qualifié de « soviétique » en interne. « Eh oui, c’est bien moi il n’y a pas si longtemps (septembre 1985), lisant @libe en rêvant de pouvoir y écrire un jour. Merci à l’ensemble de la rédaction pour cette formidable marque de confiance, on ne va pas s’ennuyer ! », a-t-il twitté mercredi dans la soirée, photo à l’appui.

Accélération numérique

En Israël, Dov Alfon est un journaliste respecté au parcours atypique. Réputé exigeant, talentueux au risque de la dispersion, aimable mais à sang froid, ses anciens collaborateurs louent, à l’image du journaliste d’investigation Ronen Bergman, « sa culture d’intellectuel à l’européenne ». Très tôt engagé dans le journalisme en ligne, après avoir fait son service militaire dans une unité d’élite de renseignement (l’unité 8200), il a été à Haaretz un directeur de suppléments magazines innovant. Après un passage à la tête d’une grande maison d’édition, Kinneret Zmora-Bitan Dvir, il prend la direction du quotidien en 2008, à 46 ans. Nommé pour emmener dans l’ère numérique cette institution bilingue (hébreu et anglais), aux équilibres de pouvoir enracinés, son mandat de trois ans ne laisse pas une marque profonde. Correspondant à Paris depuis 2016, il y publie une chronique enlevée de la vie française et un roman d’espionnage à succès (Unité 8200, Liana Levi), sans couvrir exhaustivement l’actualité locale.

C’est d’ailleurs pour lui parler d’Unité 8200, dont la version française a été publiée quelques mois plus tôt, que Denis Olivennes le contacte début 2020. A l’époque, le futur directeur général de Libé officie encore chez CMI (Elle, Marianne, Télé 7 Jours), le groupe de presse de Daniel Kretinsky, actionnaire minoritaire du Monde. Quand le dirigeant est recruté en juin par Patrick Drahi, propriétaire de Libé via Altice, il a déjà l’idée de remplacer Laurent Joffrin par Dov Alfon, même si officiellement, au départ, il lui confie une simple mission sur le numérique.

En présentant son plan à la rédaction, le Franco-Israélien a d’ailleurs pris soin de se poser en anti-Joffrin, éditorialiste brillant courant les plateaux télé, mais qui ne mettait pas les mains dans la fabrication quotidienne du journal. Il a ainsi averti qu’il serait un directeur de la rédaction « présent » voire « omniprésent », rapportent des témoins. Pas question donc, contrairement à son prédécesseur, « d’éditorialiser sur tout ». « Ce n’est de toute façon pas ce que l’on attend de lui », témoigne une journaliste.

Investigation

Au cœur de son projet, une accélération sur le numérique, accompagnée d’une réforme profonde de l’organisation. Pendant trois mois, l’ancien correspondant d’Haaretz a arpenté les couloirs de la rédaction, déjeuné avec les journalistes, et assisté aux conférences de rédaction. Il en a tiré certains enseignements : « Il trouve que nous sommes trop tournés vers le “print” [le journal papier] : les gens arrivent à 10 heures, partent à 19 heures. Le samedi est mort à Libé », témoigne un rédacteur. « Dans sa réforme, il veut créer un service d’actualité de 20 à 30 personnes, qui traiterait rapidement l’actualité afin de permettre aux autres journalistes de travailler sur d’autres sujets », corrobore un autre. Dov Alfon, qui considère que le site Internet actuel remplit mal sa mission d’information en temps réel, souhaite également que le journal se concentre sur l’investigation, capable à son sens d’attirer plus d’abonnés. A l’image de l’enquête sur le harcèlement chez l’éditeur de jeux Ubisoft, publiée le 1er juillet, qui a poussé à la démission de plusieurs dirigeants. Celui qui a coréalisé des enquêtes avec Fabrice Arfi, figure de l’investigation chez Mediapart, compte s’inspirer des recettes du site fondé par Edwy Plenel, qui publie, à la manière d’une série, ses bonnes histoires par épisode. « A chaque fois, il nous demande comment rebondir, faire une suite, quand on a un bon sujet », dit un salarié.

S’il a impressionné la rédaction, Dov Alfon n’est pas non plus un tendre. « Il peut aussi être sans état d’âme et dire ce qu’il pense », témoigne un vieux routier de la maison. Sa tâche s’annonce ardue. Placé depuis début septembre dans un fonds de dotation à but non lucratif, Libération, qui perdait encore 8 millions d’euros en 2019, n’a plus qu’entre 15 millions et 20 millions d’euros en caisse pour sortir la tête de l’eau. C’est en tout cas la somme maximale qu’a prévu d’injecter son ancien propriétaire Altice. Pour survivre, le quotidien doit multiplier par cinq le chiffre des abonnements numériques d’ici à 2023. Un défi que Dov Alfon juge « tenable ».

LE MONDE

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