TRIPOLI, ÉLÉMENTS D’UNE INEXORABLE RÉGRÉSSION

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« Ce n’est pas parce qu’on n’aime pas l’ Coran qu’on doit finir chrétien »
Hubert Felix Thiéfaine

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Est-il besoin de rendre visite à « Babétoubané » pour se rendre compte de l’état général de la ville, la réponse est évidemment non. Tout est visible et palpable dès le premier coup d’œil du visiteur parvenant dans la ville par l’entrée sud. Ce dernier est immédiatement accueilli par « Dieu » en personne, flanqué d’une garde suisse composée des grandes agences bancaires, tournant le dos à la ville pour perpétuer la tradition de son prédécesseur Abdel Hamid Karamé.

Voulez-vous louer une voiture pour faire le tour de la ville ? Il n’y a qu’une agence digne de ce nom, elle représente la quasi-totalité de tous les fournisseurs connus, exit la concurrence… Elle est située à proximité de la station ferroviaire qui desservait autrefois la ligne « Istanbul et le Caire » jusqu’en 1948, à partir de cette date, elle a continué à assurer une liaison assez régulière entre Alep et Tripoli jusqu’à son arrêt définitif au début des années 70, laissant les locomotives dans un état de décomposition totale, celles là même qui dans d’autres lieux, seraient transformées en pièces de collection. A proximité de cette station une montagne de détritus à l’air libre pour une raison inconnue.

La propreté est un luxe extrêmement coûteux, nous dit-on. Mais alors quel est le coût de la saleté ? La nuit venant, rats et cafards prennent possession des rues, dans le même temps, d’innombrables chats affamés achèvent sans relâche les poubelles puantes et débordantes, dépourvues de couvercles dignes de n’importe quelle poubelle. Faut-il oublier que « Hamas » a gagné le terrain à Gaza et ailleurs en investissant dans le ramassage des poubelles ?

Un des plus beaux paysages au Liban est probablement les gorges de « Wadi Qadisha », portant le nom du nahr (« fleuve ») qui coule au fond de la vallée. Ce dernier naît aux pieds des cèdres à Bécharré et serpente, de l’est à l’ouest, le long de toute la partie nord du Mont Liban pour aboutir à Tripoli dans une gigantesque décharge qui porte le joli nom d’ « Abou Ali ».

Les piétons et les poussettes ont appris depuis très longtemps à slalomer sur les trottoirs parking. Une seule et unique rue commerçante profite des services d’une société privée qui fait respecter des règles de stationnement draconiennes qui ne sont connues que d’elle.

Malgré l’état de délabrement de la ville et les rues à moitié éclairées, la municipalité reste illuminée toute la nuit. Pendant le dernier mois de Ramadan, le courant électrique, par définition alternatif, était devenu subitement continu. Phénomène curieux nécessitant une explication rationnelle. Après mûre réflexion, deux explications se sont présentées. La première est que des régions chrétiennes ont été privées de cette denrée rare au profit des régions musulmanes. La deuxième, plus plausible dans le contexte libanais, est que l’électricité est devenue simplement « Divine ». A l’approche des fêtes de Noël, et pour éviter les repas aux chandelles, il serait judicieux de prier les saints Watt, Volt, Ohm sans oublier Ampère le Grand.

Mais pourquoi croisons-nous tous les dimanches des visiteurs venant d’autres régions ? La réponse est immédiate: pour déguster les sublimes pâtisseries inimitables des Hallab, dont les origines sont certainement d’une autre planète. Mais y a-t-il d’autres curiosités dans cette ville ? Le château fort de Saint Gilles jamais restauré et réhabilité; les souks légèrement liftés quelques années plutôt ont vite repris leur visage d’antan. Vous cherchez un hôtel ? Il n’y en a qu’un, le «Quality Inn», un bâtiment conçu à l’origine pour abriter des bureaux administratifs. des multiples passages des jeunes mariés, dont la barbe coupée au carré ressemble poil par poil à celle de l’inoubliable Landru, et leur jeune épouse richement habillée à peine voilée pour la dernière fois.

Vous voulez aller au cinéma ? Il y a une et unique salle celle du «City Complex», mais si vous voulez varier le plaisir, il faut pousser jusqu’à «Las Salinas» à seulement 15 km du centre ville. La ville abritait, jusqu’en 1976, 25 salles de cinémas dont les propriétaires étaient dans leur majorité des chrétiens. Est-ce là l’explication de leur abandon? Elles demeurent toutes à leurs places mais simplement abandonnées au profit d’Al Jazeera, Iqraa, Al Manar et autres ART et Rotana. Un restaurant vous ferait peut-être plaisir ? Un seul et unique nom viendra dans toutes les bouches : « Al Fayçal », signataire de la capitulation définitive et totale de la gastronomie tripolitaine. Ne soyons pas défaitistes et allons acheter un peu d’alcool pour un apéritif entre amis, nous n’avons pas le choix, c’est forcement chez le « Chiite » que nous allons trouver notre bonheur, sinon il faudra pousser la recherche vers les périphéries chrétiennes. Une seule concession à la modernité et à la liberté de choix, une petite rue piétonne de 150m de long, située dans la partie chrétienne d’El-Mina et baptisée « Monod », abritant depuis peu quatre restaurants servant des repas peu appétissants mais qui ont l’avantage d’être servis avec de l’alcool.

Certains trouverons ces inquiétudes peu importantes et dépourvues d’intérêts au regard des grands « Défis Nationaux » dont on nous rabâche les oreilles sur chaque chaine de télévision.

Eh bien passons aux choses « Sérieuses ».

Qui s’inquiète du nombre important d’étudiants contraint d’effectuer à pieds un trajet de plusieurs kms pour atteindre les locaux de l’Université Libanaise ; faute de moyens de transport à prix raisonnable. Cette université qui a investi les locaux de la grande caserne militaire, située à l’extrême est de la ville, à laquelle on a attribué les anciennes cellules d’une prison dont les salles de cours continuent à porter les numéros. Cependant quelques riches tripolitains ont préféré faire don à la ville d’un grand nombre de mosquées, nouveaux carrés d’une domination écrasante de l’esprit religieux le plus rétrograde plutôt que d’accorder des dons pour commencer la construction, sur le terrain récemment acquis à l’entrée sud, de nouveaux locaux qui abriteront l’Université Libanaise. Rappelons que plusieurs « universités », dont les ressources et le niveau sont plus que douteux, ont poussé partout dans la ville et dans la région ces dernières années.

Qui s’est inquiété du transfert de toutes les grandes écoles privées, certes missionnaires, vers des régions plus tolérantes, ainsi que de la démolition de leurs magnifiques bâtiments datant du début du XXIème siècle. Ces écoles ont formé durant des décennies l’élite musulmane et chrétienne de la ville, plus important, elles ont accueilli les premières femmes musulmanes souhaitant accéder à une culture autre que celle des écoles coraniques.

Depuis la disparition des usines de bois et d’acier de la famille Ghandour, emportant avec elles la quasi-totalité de l’activité portuaire, grâce à la participation active de l’occupation syrienne, que reste t-il des activités économiques ? Quelques artisans perpétuant un savoir faire moribond dans l’ameublement, l’art de travailler le cuivre, et les autres savonneries destinés aux rares touristes. Les immenses orangeraies qui entouraient la ville ont cédé la place à des immeubles sans caractère. Le peu d’espace vert considéré non constructible durant de longues années a été totalement rasé et cédé, avec la complicité des pouvoirs locaux à des promoteurs dépourvus de tous scrupules et surtout de toute culture de la ville. Pour ceux qui sont fâchés avec la géographie, Tripoli est une ville côtière, une grande fenêtre méditerranéenne, célèbre pour son activité de pêche. Aujourd’hui la quasi-totalité des poissons vendue dans les criées est importée d’Egypte. Le déferlement de la misère syrienne dans les années 80 et 90 a ancré la ville dans une pauvreté généralisée qu’elle n’a jamais connue auparavant. Cela s’est illustré par une concurrence déloyale dans le petit commerce et le transport routier, sans oublier les médiocres marchandises syriennes à bas prix qui ont envahi les rues de la ville. Cependant, par manque d’imagination, on continue à investir sans relâche dans l’immobilier. Alors que des milliers de mètres carrés cherchent des acquéreurs.

Les Karamé ont contribué, durant de longues années, à la consolidation du conservatisme légendaire de la ville et à son enracinement. La privant de toute ouverture sur le monde, se cantonnant dans le rôle de l’éternel premier ministre incapable d’achever les deux seuls et uniques projets, l’Exposition Permanente et la route Beyrouth-Tripoli. L’occupation syrienne a parachevé son étouffement avec leur complicité et celle des groupes islamistes naissants des années 80.

Mais qu’en est-il de leurs successeurs ?

La nouvelle et jeune représentation politique, nationale et locale, ainsi que les notables bien établis, ont commencé par appliquer la règle d’or qui consiste à ne pas s’écarter des sentiers battus qui fonctionnent, le clientélisme à outrance. Forts de leurs fortunes, récemment acquise, ils ont inventé la « Servilité Participative » en ouvrant des bureaux dont le rôle est de rendre aux citoyens les mêmes services que l’administration publique est censée rendre. En faisant croire aux habitants que s’adresser à leurs services est le seul et unique moyen pour résoudre leurs problèmes quotidiens. N’est ce pas là la source de la corruption qui sévit dans les institutions administratives, celles là même qu’ils défendent vigoureusement dans les média ?

Quel est le but de cette course effrénée pour mettre la main sur les instances dirigeantes des syndicats professionnels, avocats, dentistes et autres, si ce ne sont les prochaines élections législatives ? Pourquoi ne manifestent-ils pas autant d’ardeur pour la réhabilitation de la ville et sa relance économique?

Devant la disparition d’une grande partie des activités économiques, une large tranche de la population vit quotidiennement dans l’attente de la charité de la part des riches locaux, ou des aides envoyées par leurs proches qui travaillent dans les pays du Golf ou ailleurs. Sommes-nous en droit de penser que les défenseurs de l’état et de ses institutions préfèrent instaurer un modèle économique dont le moteur est la charité, plutôt qu’instaurer un système fiscal qui serait un des piliers de la démocratie et de la solidarité nationale. Beaucoup de parlementaires se sont relayés durant plusieurs jours, sur toutes les chaînes de télévision essentielles, pour saluer l’aide de 43 millions de dollars accordée par l’Arabie Saoudite à nos écoles publiques, alors que nous ne sommes plus en mesure de nous rappeler du nombre des milliards de dollars déposés dans la Banque du Liban.

A la suite de jours de consultations au Grand Sérail, un projet de développement pour le nord – en particulier pour Tripoli – a vu le jour et a été lancé. Quel est le contenu du ce projet, et quels secteurs économiques et sociaux seront concernés ? Qui seront les acteurs qui exécuteront ce projet? Regardons de très près leur profil socio-économique; n’est-ce pas ceux là mêmes qui ont contribué activement à étouffer la ville par leur esprit dépourvu de toute conscience sociale, économique et politique, et surtout par leur incapacité à prendre des initiatives et à investir, encourageant sans scrupule la corruption des administrations, et préférant quémander l’aide d’un Etat sous perfusion depuis des décennies. Plusieurs leaders politiques possèdent des fortunes colossales acquises à l’étranger et continuent de prospérer loin du pays, en d’autres termes l’exercice de la politique par ces dirigeants n’a aucune assise économique locale. Ceci explique-t-il leur manque d’enthousiasme face aux investissements créateurs de richesses locales, entrainant par là même l’appauvrissement généralisé de la population.

Dès la première véritable crise politique, la nouvelle classe politique s’est empressée de céder sa place et son rôle à un mufti ne jouissant d’aucune légitimité et d’une fonction considérée depuis de longues années comme secondaire sur le plan national au sein même de la communauté sunnite. Ce mufti a réussi à opérer une « réconciliation » entre les deux communautés sunnite et alaouite alors que tout prouvait l’implication des services des renseignements syriens et du Hizballah dans l’envoi des armes et de la manipulation des deux communautés. S’agit-il d’une nouvelle concession majeure devant le poids du religieux qui sévit dans la ville depuis le début des années 80 ?

La complaisance, par le passé et aujourd’hui, de la part des élus locaux, nationaux et celle des notables à l’égard des religieux et des groupuscules islamistes a acheminé la ville doucement vers cette domination totale et écrasante de l’esprit religieux, que nous percevons à chaque instant. Le langage quotidien fait constamment référence à « Dieu » et à sa « Miséricorde ». L’accoutrement style « Class S série Golf », des femmes et des hommes, est devenu la règle. Il faut rappeler qu’aujourd’hui l’écrasante majorité des femmes des quartiers populaires est voilée. Les mosquées n’étant pas synchronisées entre elles, les prières électrifiées se parasitent de quartier en quartier, raclements de voix désaccordées peu propices au recueillement. Il n’est pas sûr que les carillons et les cloches des églises osent encore appeler le peu de fidèles restants.

Le parti islamiste « Hezb Al Tahrir » prétend être le représentant de la branche « Wilayat Loubnane », reniant ainsi la souveraineté et l’existence du Liban, mais à quel sultanat pense-t-il appartenir ?

Une petite boite que nous trouvons à côté des caisses enregistreuses, dans un grand nombre des épiceries, est destinée à récolter des dons pour financer et encourager l’activité de diffusion et la récitation du Coran.

Les quartiers situés entre la place Kayale et les quartiers limitrophes d’El-Mina abritaient des familles musulmanes mais surtout la grande partie des chrétiens de la ville. Que sont-ils devenus ? Beaucoup, entre 1975 et 1976, se sont réfugiés définitivement dans leurs villages d’origine, laissant derrière eux leurs habitations intactes. Beaucoup d’autres se sont éparpillés dans le monde. Ce sont ces quartiers qui ont été investis, durant les vingt dernières années, par une multitude de nouvelles mosquées modernes « fierté » de riches donateurs à la recherche d’une bonne conscience. Ces mosquées sont devenues symbole de « modernité » et « d’ouverture », car sur-fréquentées, surtout au mois de ramadan, par les jeunes femmes qui prennent soin d’être bien voilées.

En dehors du cadre traditionnel, aucune vie sociale n’est possible si ce n’est dans l’intimité des familles ou dans les appartements des amis, sinon il faut aller dans les zones chrétiennes. Aucun espace culturel n’a pu résister à cette offensive religieuse. Il n’y a plus de librairies dignes de ce nom en dehors de celle de Jarousse qui oscille entre vivoter et mettre la clef sous le paillasson.

Mais où sont les prétendus intellectuels démocrates?

En cherchant bien, nous les trouvons généralement éparpillés dans quelques cafés historiques. Ils sont souvent issus du corps des enseignants de l’Education Nationale. Parmi eux, beaucoup sont issus des partis de gauche, alliés historiques du régime syrien. Ils ont assisté, soumis, en silence, au spectacle de la déchéance de leur ville, en trouvant toujours d’excellentes raisons comme « la résistance de leurs camarades au sud face à l’ennemi sioniste ». Il y a aussi des groupuscules islamistes issus d’autres groupuscules « islamo-gauchistes » qui prétendent jouer un rôle politique et social décisif dans les quartiers pauvres de la ville.

Heureusement, il en reste quelques uns s’activant pour donner à la ville un visage plus humain notamment à travers des travaux d’art mural qui se sont répandus peu à peu entre Tripoli et El-Mina.

Il devient clair que cette ville n’a pas seulement perdu son âme mais que son encéphalogramme, déjà epsilonesque, est en convergence continu vers l’abysse. Mais restons optimistes; la Municipalité continue à briller de tous ses feux, les mosquées continuent à brailler cinq fois par jour, et surtout, grâce à DIEU, HALLAB est toujours là…

fathi.elyafi@free.fr

* Tripoli

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Sawaya
Sawaya
15 années il y a

TRIPOLI, ÉLÉMENTS D’UNE INEXORABLE RÉGRÉSSION
Fathi , je ne pensais pas que tu étais si profondément attaché à cette ville si variée et si dynamique qu’elle fut . C’est un retour de tant d’années d’exil qui exalte cette amertume devant celle qu’on aime mais qui se ruine et qui perd sa couleur .

Ta sensibilité envers ces lieux m’a tellement ému, c’est comme si j’y étais .
Amitiés .

EL YAFI Wassek
EL YAFI Wassek
15 années il y a

TRIPOLI, ÉLÉMENTS D’UNE INEXORABLE RÉGRÉSSION
Ton article commence bien, objectif, sensé, drôle, mais finit dans la confusion et le règlement de compte. Tu as perdu tes nerfs vers la fin…Dommage!
Ton cousin qui t’aime bien, Wassek

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