Père Cheknoun : « Nous avons un grand phénomène de conversions en Algérie »

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Né musulman, ce prêtre converti décrit la difficulté de vivre sa foi chrétienne en terre d’islam.

Ils sont très rares, ces hommes ou femmes nés dans la religion musulmane à avoir osé la quitter pour épouser le christianisme. Le père Paul-Élie Cheknoun, 44 ans, est de ceux-là. Il sait que l’islam ne tolère pas ce choix de conscience et le punit de mort. Il était l’un des trois témoins invités la semaine dernière en France par l’association Aide à l’Église en détresse (AED) pour présenter la campagne de carême 2018. Le père Cheknoun est très prudent dans ses propos, car il veut préserver la possibilité de continuer son apostolat, mais il a accepté de raconter son parcours.

LE FIGARO. – Comment êtes-vous devenu chrétien ?

Père Paul-Élie CHEKNOUN. – Je suis né dans une famille musulmane et j’ai été élevé dans cette religion. Mais très jeune, j’ai été déçu par ce qu’enseigne le Coran sur Dieu. Le Dieu de l’islam est un Dieu très lointain. Il ne se laisse pas approcher. Comme s’il était juste là pour nous punir quand nous transgressons les lois coraniques. Ce qui déplaisait était de voir que tout était bâti, dans l’islam, sur la peur du châtiment. Toujours cette menace: «Ne fais pas ceci ou cela, sinon la main puissante de Dieu s’abattra sur toi, pour te châtier». J’étais aussi très choqué par le sort réservé à la femme, humiliée, considérée comme un simple objet, au service de l’homme, avec la polygamie notamment. Et par la conduite morale du Prophète. La mort de ma soeur, âgée seulement de 28 ans et dont j’étais très proche, m’a bouleversé. Ce vide puis ce choc m’ont ensuite conduit à me révolter contre ce Dieu de l’islam. J’ai alors perdu la foi. Mais en 1999, un ami m’a fait rencontrer une communauté évangélique clandestine. Le pasteur m’a alors directement annoncé Jésus mort et ressuscité pour nos péchés, et j’ai été profondément touché. J’ai senti une grande chaleur en moi et j’ai entendu le Christ me parler et me dire tout l’amour qu’il avait pour moi. Je me suis senti aimé, aimé de Dieu! La crainte, la peur s’est muée en amour! J’ai pleuré de bonheur. J’étais devenu chrétien !

Comment d’évangélique, êtes-vous devenu catholique ?

J’ai rencontré en 2005 le frère Ismaël de la communauté Saint-Jean. Il était venu en Algérie, poussé par un appel du Seigneur, afin d’annoncer aux musulmans l’amour de Dieu. Il m’a fait découvrir la richesse spirituelle de l’Église catholique et j’ai clairement senti en moi l’appel de l’Esprit saint à devenir catholique et prêtre missionnaire pour faire connaître la profondeur de l’amour de Jésus pour tous et en particulier pour nos frères musulmans en Algérie, mon pays d’origine.

Êtes-vous libre d’exercer votre ministère en Algérie ?

Je suis vicaire dans une paroisse d’Alger, appelé là par l’évêque du diocèse. Mais je ne peux y résider tout le temps. Quand j’y suis, j’accueille, comme prêtre et avec discernement, les nombreux nouveaux chrétiens qui nous arrivent. Mais je ne peux exercer mon ministère en dehors de l’église. Si je sors, je dois ne porter aucun signe religieux chrétien, sinon je risquerais de me faire agresser. On voit bien que je suis du pays, mais il faut que je sois discret. Donc pas de soutane, pas de croix, car certains n’en supportent pas la vue. Nous avons un grand phénomène de conversions en Algérie depuis les années 1990, surtout dans le milieu évangélique, qui touche aussi le catholicisme. Il y en a partout, mais c’est en Kabylie, terre plus tolérante, que cela se joue. On vit plus librement notre foi en Kabylie. Dans les autres régions d’Algérie, les convertis de l’islam au christianisme doivent vraiment se cacher. En Kabylie, il y aurait une communauté évangélique dans la plupart des grands villages de la région. On parle de milliers de conversions selon les communautés évangéliques. On dit aussi qu’environ 1 % de la population algérienne (40 millions) n’est pas de religion musulmane.

Comment un chrétien vit-il sa foi chrétienne au jour le jour en Algérie ?

Les musulmans convertis doivent apprendre à survivre dans une société musulmane souvent hostile. Il faut réaliser qu’ils sont persécutés et souvent rejetés par leur famille et leurs amis. On les considère comme des traîtres, des apostats. Et selon le Coran, cela mérite la mort… Pour ce qui du travail et des responsabilités, tant que cela reste dans la sphère privée, il faut le garder pour soi et n’en parler à personne. Sinon, ce sont les représailles. Lorsque cela se sait et que la personne occupe une fonction un peu sensible pour l’État, elle est renvoyée. Je connais le cas d’un directeur de collège: dès que l’on a su qu’il était chrétien, on a débarqué chez lui en pleine nuit de Noël, il a dû évacuer son logement de fonction sur le-champ avec sa famille et a tout perdu. C’est une affaire connue. Il est aujourd’hui réfugié en Europe. Il y a beaucoup de cas similaires. Sur le plan politique, un chrétien ne peut pas être maire, il ne peut pas être élu car l’islam est religion de l’État. Les élus prêtent serment sur le Coran.

Que dit la loi algérienne à ce titre ?

L’annonce explicite du Christ étant assimilée à du prosélytisme, une loi votée en 2006 pour réguler les cultes non musulmans punit de cinq ans de prison ferme et d’une amende équivalente à dix ans de salaire, tout personne convaincue de détourner quelqu’un de l’islam pour l’attirer au christianisme ou pour injures à l’islam ou envers son prophète. La simple possession de plus d’une bible vous met en danger. Il y a beaucoup d’intimidations. Cette loi a limité l’évangélisation, mais elle n’est pas parvenue à l’arrêter, même si des églises évangéliques sont fermées en ce moment. Quant aux prêtres catholiques, ils sont confrontés à beaucoup de difficultés pour obtenir des visas.

Le Figaro

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by Jean-Marie Guénois time to read: 5 min
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