Cette décision de Rodolphe Saadé, le patron de l’armateur, vise à faire pression sur le gouvernement qui pourrait décider, dans le cadre du budget, de mettre davantage à contribution le groupe dont les bénéfices en 2026 devraient dépasser les 2,1 milliards d’euros réalisés en 2025.
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Quelques semaines plus tôt, le 9 juin, Rodolphe Saadé prenait l’engagement, devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, de porter le nombre de ses navires sous pavillon français de 30 à 40 d’ici à 2028 : « On a fait le choix du pavillon français et d’équipage français. On l’a fait parce que les marins français sont d’excellents marins et on souhaite en avoir plus », déclarait-il devant les députés.
L’armateur vient de revenir sur ses engagements. Selon les informations du Monde, la direction de CMA CGM a annoncé aux représentants du personnel, jeudi 24 septembre, que le plan annoncé s’arrêterait à 33 navires, au lieu des 40 promis. Les sept prochains, les sister-ships du Notre-Dame aux noms de monuments français, seront immatriculés ailleurs. Ce « coup de sang de Rodolphe Saadé », selon les mots d’un employé qui souhaite rester anonyme, a surpris tout le monde, y compris les syndicats.
« La raison avancée ? Clairement, la politique budgétaire de la France et une nouvelle contribution exceptionnelle qui viendra encore impacter la compétitivité de la compagnie face à ses concurrents européens et internationaux cette année », détaille la CFDT, le syndicat majoritaire dans l’entreprise qui a participé à la réunion du 24 septembre, dans un tract envoyé aux marins et que Le Monde a pu consulter.
« Douche froide »
« Cette annonce brutale et soudaine a évidemment fait l’effet d’une douche froide », ajoute le syndicat, qui regrette une « décision, un peu radicale de notre point de vue ». Contacté, CMA CGM ne souhaite pas confirmer, démentir, et encore moins commenter cette décision. Même refus du côté du ministère des transports.
Alors que le gouvernement s’apprête à présenter un projet de budget pour 2027 soumis à de multiples contraintes économiques et politiques, CMA CGM craint d’être soumis à une nouvelle contribution exceptionnelle. D’autant que ses bénéfices de 2026 devraient dépasser les 2,1 milliards d’euros réalisés en 2025, pour un chiffre d’affaires de 49,8 milliards.
Depuis 2003, les armateurs ne sont plus assujettis à l’impôt sur les sociétés mais à une taxe au tonnage qui ne dépend que de la capacité de leur flotte, et non du montant de leurs bénéfices. Une absolue nécessité pour la compétitivité française, arguent-ils ; un manque à gagner estimé à 1,4 milliard d’euros en 2025, selon la commission des finances de l’Assemblée, intolérable pour l’Etat, répondent ceux qui ont voulu s’y attaquer.
Le gouvernement avait choisi une voie médiane en demandant à CMA CGM de s’acquitter, en 2025, d’une « contribution exceptionnelle » de 450 millions d’euros, abandonnée l’année suivante.
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« Démonstration de colère »
Selon une source proche des négociations entre l’Etat et le groupe basé à Marseille, « Rodolphe Saadé a engagé un bras de fer avec le gouvernement et veut montrer qu’il peut changer le pavillon de ses navires d’un trait de plume, en un quart d’heure, sur Internet ». Une analyse que partage la CGT au sein de l’entreprise. « C’est une démonstration de colère [de Rodolphe Saadé], mais aussi de puissance. Une façon de montrer sa capacité de nuisance, son pouvoir de décision et sa liberté totale d’immatriculer ou non des navires sous pavillon français », analyse le syndicat dans un document adressé aux salariés.
Sur les 700 navires exploités par l’armateur, environ 400 lui appartiennent en propre. Ceux enregistrés en France ne représentent donc qu’une petite partie de sa flotte, mais celle-ci compte pour l’Hexagone. « En France, plus de 70 % des importations arrivent par la mer. Avoir une flotte stratégique sous pavillon français, c’est une manière de sécuriser ses approvisionnements quand une crise survient. Elle permettrait aussi à la flotte de commerce de venir en soutien d’opérations militaires », résume Laurent Martens, délégué général d’Armateurs de France.
Si la France a besoin de cette flotte stratégique, l’armateur, lui, a besoin du soutien de l’Etat, et notamment de sa diplomatie. Lors de son déplacement au Kenya en mai 2026, Emmanuel Macron a ainsi annoncé que CMA CGM avait réussi à signer un accord-cadre pour développer et moderniser le terminal portuaire très convoité de Mombasa, moyennant un investissement de 700 millions d’euros.
Interrogé par Le Monde, un officier rappelle les nombreuses aides de l’Etat à l’armateur lorsque celui-ci se trouvait en difficulté : « Il y a d’abord eu l’apurement de la dette de CGM avant que l’entreprise publique ne lui soit cédée [à la CMA de Jacques Saadé] pour un franc symbolique en 1996 ; le prêt garanti par l’Etat au moment de la pandémie de Covid-19 [remboursé depuis] ; l’exonération des salaires des charges patronales jusqu’en 2025 ; et enfin l’escorte d’une frégate française quand ils ont besoin de passer en sécurité en mer Rouge ; tout cela a un coût. »
Des officiers français
Le RIF impose que les officiers supérieurs soient ressortissants de l’Union européenne. Jusqu’à présent, CMA CGM avait fait le choix d’aller au-delà de ces exigences en embauchant des officiers français, ce qui représente un surcoût de 1,75 million d’euros par an et par bateau, comme l’avait expliqué M. Saadé au journal Le Marin.
« Ce changement de plan de dernière minute pose des questions en termes de sécurité de navigation, alerte un salarié, car les navires qui sortent des chantiers navals utilisent des technologies particulières de gaz à haute pression [propres à ces navires, propulsés au GNL]. Il va falloir former en urgence des officiers étrangers. »
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