Le 24 septembre 2026, la Colombie a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran. La décision avait été prise le 19 septembre. Bogotá a également déclaré le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) organisation terroriste et annoncé un renforcement des contrôles visant les personnes associées à cette organisation.
La décision ne concerne donc pas seulement les relations diplomatiques entre Bogotá et Téhéran. Le gouvernement colombien l’inscrit dans un contexte de sécurité nationale et hémisphérique, de lutte contre la criminalité transnationale et d’opérations clandestines menées au-delà des frontières iraniennes par le CGRI, selon les autorités colombiennes.
Cette décision ne tombe pas du ciel. Depuis plusieurs décennies, la Colombie apparaît dans différents dossiers concernant soit directement l’appareil iranien, soit le Hezbollah.
L’Iran directement en Colombie
En 2021, les autorités colombiennes avaient découvert à Bogotá un projet visant deux hommes d’affaires israéliens.
Selon le rapport du Département d’État américain consacré au terrorisme en Colombie, le projet était attribué à Rahmat Asadi, un ressortissant iranien qui aurait proposé 100 000 dollars à deux Colombiens pour enlever et tuer les deux hommes. Les sources de sécurité lui attribuaient des liens étroits avec le CGRI.
Les deux Colombiens auraient été recrutés par Asadi à Dubaï. Ils auraient reçu de l’argent et des instructions pour surveiller les cibles et préparer leur assassinat. Les deux hommes d’affaires ont finalement été avertis et ont quitté la Colombie.
La presse colombienne avait alors rapporté que l’enquête avait également mis au jour des projets d’utilisation de ces recrues pour d’autres opérations internationales.
Il faut toutefois distinguer les faits établis des informations provenant des services de renseignement. Le lien entre Asadi et l’appareil iranien a été rapporté par les autorités et les services de sécurité, mais toute la chaîne de commandement n’a pas été établie publiquement par une décision judiciaire colombienne.
Le dossier reste néanmoins important : plusieurs années avant la décision de 2026, une opération clandestine attribuée à un ressortissant iranien apparaissait déjà directement sur le territoire colombien.
Une présence du Hezbollah plus ancienne
L’histoire du Hezbollah en Colombie est plus ancienne.
Dès la fin des années 1980, des travaux consacrés à la présence du Hezbollah en Amérique latine situent à Maicao, dans le nord de la Colombie, l’une de ses premières implantations dans le pays. La ville apparaît alors comme un centre commercial permettant notamment la collecte de fonds.
Au début des années 1990, des recherches ont également fait état de réseaux de fausse monnaie et de circuits financiers reliant des acteurs du Hezbollah à des réseaux criminels opérant en Amérique latine.
Ces éléments reposent cependant en partie sur des sources de renseignement et des travaux spécialisés et doivent donc être distingués des dossiers judiciaires ultérieurs.
En 2001, le nom de Mohammed Ali Farhad apparaît dans une affaire de contrebande et de blanchiment entre la Colombie et l’Équateur. Des travaux consacrés aux réseaux du Hezbollah en Amérique latine ont par la suite rapproché cette affaire de leurs activités financières.
2008 : l’opération Titan
Puis intervient un dossier beaucoup mieux documenté.
En 2008, l’opération américano-colombienne connue sous le nom d’Operation Titan a permis de démanteler un vaste réseau de trafic de cocaïne et de blanchiment.
L’enquête a mis en évidence des connexions entre la Colombie, le Venezuela, les États-Unis, l’Afrique de l’Ouest et le Liban, ainsi que des liens avec des personnes ensuite associées au réseau d’Ayman Joumaa.
L’importance de cette opération tient notamment à ce qu’elle montre déjà le caractère transnational de ces réseaux. La Colombie n’est pas un espace isolé : les activités criminelles, les flux financiers et les acteurs impliqués circulent entre plusieurs continents.
2011 : le narcotrafic et le blanchiment
En 2011, les autorités américaines ont désigné Ayman Joumaa pour son rôle dans le trafic de drogue et le blanchiment d’argent.
Selon le Trésor américain, son réseau organisait notamment des expéditions de cocaïne depuis la Colombie et recyclait les revenus de ces activités à travers différents circuits financiers. Le Trésor faisait également état de liens entre ce réseau et le Hezbollah.
Washington estimait alors que le réseau pouvait générer et blanchir des centaines de millions de dollars.
Le dossier montre déjà que l’activité ne repose pas sur un seul pays. La Colombie apparaît comme une source de drogue et de revenus, tandis que le Venezuela, l’Afrique de l’Ouest et le Liban interviennent dans différents circuits de transport ou de blanchiment.
Il ne s’agit donc plus seulement d’une implantation locale. On voit apparaître un système dans lequel le narcotrafic, le blanchiment et les réseaux financiers se connectent à une organisation présente au Liban mais active bien au-delà de ses frontières.
2012 : Maicao et le financement du Hezbollah
En 2012, le Trésor américain a désigné Ali Mohamad Saleh, ressortissant libano-colombien, pour son rôle dans les activités du Hezbollah en Colombie.
Selon Washington, Saleh dirigeait une cellule de soutien au Hezbollah à Maicao. Il sollicitait des fonds auprès de commerçants et de résidents et organisait leur transfert vers le Liban, notamment par l’intermédiaire du Venezuela.
Le Trésor américain indiquait également qu’il coordonnait des activités du Hezbollah en Colombie et qu’il avait des contacts avec des responsables de l’organisation au Liban.
Le même dossier faisait apparaître plusieurs sociétés basées à Maicao et Barranquilla ainsi que des membres de la famille Saleh et des facilitateurs du réseau Joumaa.
La distinction est importante : le dossier colombien ne concerne donc pas uniquement la drogue. Il concerne aussi la collecte organisée de fonds au profit du Hezbollah.
La frontière entre criminalité organisée, activité commerciale et financement politique ou militaire devient alors particulièrement difficile à tracer dans certains de ces réseaux.
2017 : les réseaux transnationaux
En 2017, les autorités colombiennes ont expulsé Abdala Rada Ramel, ressortissant libanais présenté comme impliqué dans des activités de narcotrafic et de contrebande à partir de Maicao.
Son cas a été rapproché par des travaux spécialisés des réseaux liés au Hezbollah opérant entre la Colombie et le Venezuela.
Mais, là encore, il faut distinguer les accusations et les informations de renseignement d’une condamnation établissant publiquement l’ensemble des liens avec le Hezbollah.
Ce dossier s’inscrit néanmoins dans une continuité : les mêmes espaces frontaliers, les mêmes circuits commerciaux et les mêmes connexions régionales réapparaissent au fil des années.
2023–2024 : le commerce comme source de financement
Le dossier prend une nouvelle dimension en 2023.
Le Trésor américain sanctionne alors Amer Mohamed Akil Rada, présenté comme un cadre opérationnel du Hezbollah en Amérique du Sud, ainsi que son frère Samer, son fils Mahdy Akil Helbawi et plusieurs sociétés.
Selon Washington, Amer Rada coordonnait pour le Hezbollah plusieurs activités commerciales, notamment l’exportation de charbon de Colombie vers le Liban. Le Trésor affirme que 80 % des bénéfices de cette activité commerciale étaient destinés au Hezbollah.
Son fils, Mahdy Akil Helbawi, était le représentant de Zanga S.A.S., société colombienne active dans le commerce du charbon et désignée par les autorités américaines dans le cadre de ce réseau.
En 2024, Helbawi a été arrêté à Cúcuta, près de la frontière vénézuélienne, dans le cadre d’une enquête menée par les autorités colombiennes avec la coopération du FBI.
Selon les informations publiées par la presse colombienne, l’enquête portait notamment sur les activités de Zanga, les exportations de charbon, des documents falsifiés et des flux financiers internationaux.
Le dossier illustre une diversification des mécanismes de financement. Ils ne passent pas seulement par la drogue ou les transferts clandestins. Des entreprises et des activités commerciales peuvent également servir de support à des réseaux financiers internationaux.
Pourquoi Bogotá agit maintenant ?
La nouveauté de septembre 2026 est donc moins l’apparition de ces réseaux que le changement de niveau auquel Bogotá décide désormais de traiter le problème.
La Colombie ne s’est pas limitée à poursuivre des individus ou à sanctionner des réseaux financiers. Elle a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran et de désigner directement le CGRI comme organisation terroriste.
Deux dimensions doivent toutefois rester distinguées : les opérations attribuées directement à l’appareil iranien, comme le dossier Asadi, et les réseaux du Hezbollah documentés depuis plusieurs années en Colombie et dans la région.
Le point commun est leur dimension transnationale : drogue, blanchiment, collecte de fonds, commerce ou opérations clandestines ne s’arrêtent pas aux frontières.
Pour le Liban, la question du Hezbollah ne se limite donc pas à ses armes. Ses réseaux financiers, commerciaux et logistiques dépassent le territoire libanais.
Le rétablissement de la souveraineté de l’État suppose aussi le contrôle de ces réseaux et des flux qui permettent à une puissance parallèle de fonctionner au-delà des frontières.
