Macron impose un calendrier de réformes au Liban

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De retour à Beyrouth, le président français veut forcer le changement, malgré les réalités politiques

 

 

BEYROUTH- envoyé spécial

A peine arrivé, il promet déjà de revenir. Marchant à nouveau, mardi 1er septembre, dans le port de Beyrouth, au milieu des gravats et des poutres métalliques pliées par l’explosion survenue un mois plus tôt, Emmanuel Macron n’a pas dévié de sa ligne. Sa première visite, le 6 août, n’était pas un simple coup d’éclat. Le président français investit un important capital politique en poursuivant sa pression sur les partis libanais.

Une nouvelle fois réunis dans la soirée à la résidence des Pins de l’ambassadeur de France, les gardiens de l’immobilisme sont invités à se muer en chantres de la réforme et de la transparence, et au plus vite. Une mise sous tutelle qui ne dit pas son nom se dessine entre Paris et Beyrouth pour sauver un pays en lambeaux. Elle risque de se heurter de plein fouet à la réalité de la politique libanaise.

Le chef de l’Etat est sorti de ses entretiens avec les représentants des partis libanais en ayant obtenu plusieurs engagements. Un gouvernement sera formé dans un délai de quinze jours seulement, sous la direction du nouveau premier ministre, Mustapha Adib. « Les moyennes des dernières années sont entre cinq et onze mois », a rappelé le président. Il s’agirait d’un gouvernement « de mission », avec « des personnalités compétentes, formé comme un collectif indépendant, qui aura le soutien de toutes les formations politiques », a-t-il précisé.

Une déclaration de gouvernement devra formaliser cette démarche commune, avec une feuille de route détaillée. Mais quelle est la durée de vie des gestes de consensus au Liban, des promesses faites au nom d’un intérêt général si souvent piétiné ? « Je ne crois qu’aux rendez-vous », a noté Emmanuel Macron, justifiant ainsi une mise sous surveillance inédite de la classe politique locale, jusqu’au président Michel Aoun.

Effort politique exceptionnel

Le président français, tout en défendant la souveraineté du pays, s’impose en tuteur de ses dirigeants. En botanique, un tuteur aide une plante à pousser droit et à résister aux vents violents. « Je ne suis pas venu pour apporter une caution à telle ou telle personne ni pour acter un résultat de façade », a résumé le chef de l’Etat.

Le calendrier s’annonce serré. Très vite, les intentions du nouveau gouvernement libanais seront mises à l’épreuve. Les premières échéances fixées dans la feuille de route, établie sous patronage français et validée par tous les partis, tomberont au bout d’un mois. Il s’agit notamment de l’audit effectif de la Banque du Liban, de la mise en place de la régulation de l’électricité, de la composition de l’autorité de lutte contre la corruption.

Au cours de la deuxième quinzaine d’octobre, une conférence internationale devrait être organisée à Paris, en soutien au Liban pour la phase de reconstruction. Au même moment, a annoncé le chef de l’Etat, une réunion des principaux chefs politiques libanais se tiendra aussi dans la capitale française. Une façon de conjuguer incitations financières et supervision politique. Après ces rendez-vous, un déplacement à Beyrouth de Jean-Yves Le Drian, le chef de la diplomatie française, est envisagé dès novembre. Puis, Emmanuel Macron a promis d’effectuer en décembre sa troisième visite en six mois dans la capitale libanaise.

Il s’agit donc d’un effort politique exceptionnel, soutenu dans le temps, et surtout conditionné. Paris a insisté pour établir un échéancier de réformes avant tout versement des 11 milliards de dollars (9,2 milliards d’euros) promis lors de la conférence Cedre, en avril 2018. Ces priorités obligent à écarter aujourd’hui les autres pistes envisagées, plus précisément une révision de la loi électorale et la tenue d’élections dans six à douze mois. En l’absence de consensus, ces points auraient servi de prétexte à certaines forces pour rompre le semblant de dynamique enclenché. M. Macron dit ne pas connaître Mustapha Adib, mis en avant par les principales formations politiques sunnites. « Il est lucide, a noté le président. Il sait qu’il n’est pas attendu comme le Messie. » Selon l’Elysée, le chef de l’Etat n’aurait été informé de ce choix que dans la soirée de samedi. Dès son arrivée, lundi soir, M. Macron a rencontré en tête à tête ce diplomate, jusqu’alors en poste en Allemagne. Leur entretien a eu lieu vers minuit, après une visite préalable à la grande diva Fairouz et à l’ancien premier ministre Saad Hariri, empêché lui-même de revenir aux responsabilités.

Le choix de M. Adib fait craindre un nouvel enlisement des aspirations réformistes, au mépris du mouvement de contestation libanais qui s’exprime dans la rue. Conscient des résistances du système politique en place, fait d’allégeances et d’intérêts pécuniaires, Emmanuel Macron cherche donc, au grand jour, à imposer un calendrier. La ligne est fragile. Le président français dit refuser la « politique du pire », qui signifierait la victoire de « l’obscurantisme ». « Quand un pays s’effondre, on ne sait jamais quand il renaît. Je me battrai de toutes mes forces pour que ce scénario n’arrive pas », a-t-il averti.

Quant à d’éventuelles sanctions individuelles contre les dirigeants libanais, M. Macron a rappelé qu’elles ne pouvaient être prises « parce que des gens n’assument pas leurs responsabilités ». Il faut pour cela établir des activités illégales. Une telle démarche n’est donc pas écartée mais « ce n’est pas la dynamique dans laquelle je suis engagé aujourd’hui », a précisé le chef de l’Etat. Cet investissement dans le dossier libanais a aussi une dimension internationale forte pour l’Elysée. Depuis l’explosion dans le port de Beyrouth, Emmanuel Macron a eu d’innombrables échanges avec les dirigeants de la région, ainsi qu’avec le président Donald Trump.

Les Américains observent avec une certaine curiosité les efforts français, en se satisfaisant du fait que le Hezbollah ne figurera pas dans le gouvernement. Emmanuel Macron s’est entretenu avec le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, ainsi qu’avec le président iranien, Hassan Rohani. Ces deux interlocuteurs l’ont assuré de leur « volonté de laisser le Liban mener son chemin », a dit M. Macron, conscient de la valeur relative de cet engagement purement verbal.

Jean-Yves Le Drian, de son côté, a parlé ces derniers jours au chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif. Au menu : le dossier nucléaire, mais aussi le Liban. Selon une source française, le ministre a adressé un message clair à son homologue : le Hezbollah, considéré comme un sous-traitant de l’Iran, doit jouer un rôle constructif dans le processus politique en cours, d’autant que les manifestations au Liban, depuis octobre 2019, ont aussi pris le Parti de Dieu pour cible.

En outre, Paris estime que le front commun affiché par les pays européens de l’E3 (Royaume-Uni, Allemagne, France), puis au sein du Conseil de sécurité desNations unies (ONU), pour contrer la tentative américaine de rétablissement (snapback) des sanctions onusiennes contre l’Iran était un geste méritant considération de la part de la République islamique. La pyromanie régionale serait donc très malvenue dans les mois à venir.

Hommage aux ONG

La désignation soudaine de Mustapha Adib comme premier ministre, à la veille de son arrivée, n’a pas changé la démarche du dirigeant français, comme si son identité était secondaire. M. Macron a égrené, au cours de ses différentes interventions, le cadre dans lequel le « gouvernement de mission » devait évoluer. En rendant hommage au travail des organisations non gouvernementales et en visitant l’hôpital Rafic-Hariri, le chef de l’Etat a aussi souligné, en creux, les manques graves de l’Etat, en termes à la fois d’efficacité et d’empathie élémentaire à l’égard des 188 disparus, des plus de 6 500 blessés et de tous ceux qui ont souffert de l’explosion.

Selon le président français, les six prochaines semaines doivent être consacrées en priorité à l’urgence humanitaire. La France y a déjà joué un rôle majeur, comme en témoigne la présence du porte-hélicoptères Tonnerre dans le port détruit.

Lors d’une rencontre à son bord, des ONG libanaises et des représentants de l’ONU ont échangé avec le président français pour parler du travail effectué sur le terrain, malgré des pouvoirs publics défaillants. « On n’est pas ici présent pour se substituer à l’Etat, a dit gravement Melhem Khalaf, fondateur de l’ONG Offre-Joie, par ailleurs bâtonnier de l’ordre des avocats. On a des politiciens. Mais on cherche des responsables. »

M. Macron a entendu parler du problème de 40 000 enfants qui ne pourraient pas aller à l’école cette année, du manque de médicaments pour les maladies chroniques, de la question de l’harmonisation des différentes aides humanitaires.

Dans « un climat où la défiance est un poison », a noté le chef de l’Etat, il convient de tout faire converger sur une seule plate-forme, celle de l’ONU, et d’assurer une transparence maximale. Derrière le dos d’Emmanuel Macron se dessinait le port atomisé, son énorme silo éventré, un paysage de débris, un front de mer désolé. De ce chaos, de cette tristesse collective due à la négligence humaine, le président français essaie de faire émerger « une dialectique ».

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