Au terme d’une semaine de célébrations dans les principaux lieux du chiisme iranien et irakien et alors qu’un nouvel épisode de guerre a commencé avec les États-Unis, l’Iran a inhumé jeudi dans la ville sainte de Machhad l’ayatollah Ali Khamenei, en l’absence de son fils et successeur Mojtaba, comme guide suprême d’une République islamique que le conflit a contraint à la reconfiguration.
Celui qui a dirigé l’Iran pendant trente-huit ans a été enterré au mausolée de l’imam Reza, le plus important lieu de culte de l’Iran, au milieu d’une foule brandissant des portraits de l’ancien guide, assassiné par une frappe ‐ israélo-américaine le 28 février, à l’âge de 86 ans, au premier jour de la guerre imposée par ses ennemis. « Nous allons tuer Trump », pouvait-on lire sur une banderole déployée sur la façade d’un immeuble.
L’hommage a réuni pendant une semaine des millions d’Iraniens, une démonstration de force de la part d’un pouvoir qui y a vu aussi une démonstration d’unité. S’il est incontestable que de nombreux Iraniens attachés à la pureté idéologique et révolutionnaire d’un régime religieux y sont venus volontairement aux côtés d’autres critiques de la guerre menée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou contre « la civilisation iranienne », de très nombreux iraniens ont boudé ces cérémonies, en défiance à l’égard d’un régime qui a massacré des milliers de manifestants en janvier.
Si le pouvoir a survécu à la guerre, l’absence de son nouveau leader alimente les spéculations sur la réalité de la direction iranienne. Mojtaba Khamenei, 56 ans, reste une ombre. Il n’a pas été vu depuis sa désignation en mars. Aucune déclaration en son nom n’a été publiée depuis le début des obsèques de son père. Gravement brûlé, il aurait été défiguré dans la frappe qui a également tué une de ses sœurs, un beau-frère et une de ses nièces, âgée de 14 mois.
Soigné dans un hôpital vidé de son personnel habituel, il aurait, depuis, des problèmes d’élocution. Mais il se serait rétabli. Pour des raisons de sécurité, il se protège dans un lieu tenu secret, probablement un bunker. Venu à Téhéran finaliser le protocole d’accord entre l’Iran et les États-Unis, le chef d’état-major pakistanais, le général Asim Munir, n’a pas pu le voir fin mai, devant se contenter d’un entretien téléphonique avec lui.
Outre le risque d’être assassiné, projeter le numéro un iranien diminué physiquement au milieu de la foule aurait accrédité l’idée d’un pouvoir luimême très affaibli. Ce qui ne correspond pas à la réalité. « Le résultat de la guerre est un nouveau pouvoir, plus audacieux et sûr de lui », analyse le chercheur israélien Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran. Une nouvelle direction, toujours aussi cruelle avec ses opposants, mais moins prisonnière de la vision des anciens, figés autour de la révolution de 1979, ayant une connaissance fine des États-Unis après les avoir vus à l’œuvre chez ses voisins afghan et irakien et rodée aux nouveaux médias.
Dans Téhéran, des portraits de Mojtaba Khamenei sont placardés avec le slogan : « Dieu a rajeuni Khamenei. » Mais le nouveau guide a perpétué la ‐ direction collégiale, en vigueur déjà sous son père, qui était le « primus inter pares ».
« Mojtaba ne remplissait pas les qualifications religieuses pour être le nouveau guide suprême, rappelle un diplomate, familier de l’Iran. Pourtant, au sein de l’Assemblée des experts, il a obtenu au moins une quarantaine de voix, c’est-à-dire une majorité relative de ses 88 membres », ajoute-t-il.
Sa légitimité n’est donc pas contestée. C’est lui qui dirige l’Iran, tranchant les options stratégiques, après avoir écouté les avis de la douzaine de membres les plus influents du Conseil suprême de sécurité nationale et ceux d’une autre douzaine de commandants des gardiens de la révolution et des trois chefs des services de renseignements, membres du commandement militaire, en pointe dans le conflit. Un nouveau pouvoir dominé, en ces temps de guerre, par des profils sécuritaires, alors que les civils sont relégués au second rang, à l’image du président de la République, Massoud Pezechkian.
Alors que la guerre a fait reculer, en surface, le poids des religieux après la disparition d’Ali Khamenei, au profit des gardiens de la révolution, des experts mettent en garde contre une lecture hâtive entérinant un changement dans l’équilibre interne des pouvoirs à Téhéran, à travers une double dualité : religieux-militaires et diplomates-militaires.
Les enfants de la révolution au pouvoir autour de Mojtaba paraissent moins extrêmes dans le respect des principes religieux. Sous le nouveau guide, le régime a continué de laisser de nombreuses femmes ne plus porter le voile, pourtant obligatoire. Il autorise même des chaînes de télévision à les interviewer, cheveux en liberté. « Depuis la “guerre des douze jours”, en 2025, les femmes ont gagné, le pouvoir sait qu’il ne peut pas revenir en arrière sur la question du voile », analyse le diplomate précité.
« La phase actuelle n’est pas une victoire de l’establishment sécuritaire sur les diplomates », fait valoir un expert de l’Iran, qui tient à l’anonymat. Il s’agit plutôt, selon lui, « d’une division coordonnée du travail : d’un côté, nous avons des gardiens de la révolution chargés d’augmenter le coût militaire des violations américaines de l’accord-cadre du 17 juin afin de renforcer leur dissuasion dans les négociations à venir. De l’autre, une diplomatie iranienne qui continue de préserver le cadre juridique et politique de cet arrangement ». À ce stade de sa confrontation avec les États-Unis, l’Iran pense avoir besoin de « généraux compétents et de diplomates crédibles », ajoute-t-il.
Pour d’autres, la reconfiguration du pouvoir a été entamée dès 2018, lorsque Donald Trump a déchiré l’accord international nucléaire signé trois ans plus tôt et a imposé de nouvelles sanctions à l’Iran. « Le pouvoir a compris que Trump voulait sa peau, confie un homme d’affaires du Golfe, qui connaît les rouages du pouvoir iranien. Ceux qu’on ne voit pas aujourd’hui dans l’ombre des généraux qui font la guerre sont des gardiens ou des miliciens bassidjis, bien formés dans les universités, où ils bénéficient de quotas, qui attendaient dans les rouages du pouvoir dès les années 2010, lorsque le président de la République de l’époque, Mahmoud Ahmadinejad, a commencé de les promouvoir ». Moins religieux, mieux formés, mais tout aussi radicaux, ils sont à l’origine de la surprenante ‐ résilience iranienne dans la guerre.
