Mais depuis le début de l’année, le temps semble désormais être du côté de l’Ukraine. Malgré les coups de poignard de Donald Trump, le manque d’intercepteurs et d’hommes, elle a repris l’avantage sur le terrain où son armée aurait, selon des sources militaires à Kiev, reconquis 600 kilomètres carrés de territoires. La situation semble à ce point avoir changé que le sous-secrétaire d’État américain, Jeremy Lewyn, a affirmé que l’Ukraine était «en train de gagner la guerre». Donald Trump, qui avait humilié Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale, le trouve aujourd’hui «courageux», et reconnaît qu’il a «de bons combattants». Alors que les négociations sont au point mort, le vent américain ne semble plus souffler du côté de Moscou. «Ils ne vont certainement pas atteindre les objectifs qu’ils s’étaient fixés dès le premier jour», affirme le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio. Même Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, semble en avoir pris son parti, quand il dit que «tout espoir de voir les États-Unis jouer le rôle d’un médiateur impartial s’est évanoui depuis longtemps».
À part la volonté, celle qui permet parfois de compenser une infériorité militaire, c’est l’audace et la technologie qui ont fait prendre un nouveau chemin à la guerre. «La technologie a une grande importance, mais elle ne fait pas tout. Dans tous les domaines, notre méthode, c’est de saisir l’opportunité puis d’en déduire une stratégie. Ce fut le cas en mer Noire quand on a chassé la flotte russe. C’est le cas aujourd’hui avec la Crimée. Notre objectif est d’affaiblir la Russie pour la pousser dans un coin et couper au maximum les soutiens au front russe», explique un ancien haut responsable ukrainien.
Les drones ukrainiens, de plus en plus performants, multiplient les frappes en profondeur, pour porter la guerre sur le territoire russe, où ils sèment la panique. Volodymyr Zelensky, qui malgré la guerre a conservé son sens de l’humour, appelle ces frappes des «sanctions de longue portée» contre la Russie, laquelle finance en grande partie son effort de guerre grâce aux recettes du pétrole. Les attaques contre les infrastructures pétrolières de la Russie ont mis hors service au moins 20% de ses capacités de raffinage. Pendant la crise d’Ormuz, les frappes de drones contre les raffineries avaient annulé la plus-value que devait apporter la hausse des prix du pétrole à la Russie. Et ce n’est sans doute que le début, puisque le président ukrainien a ordonné une campagne de quarante jours de frappes à longue portée contre la Russie.
Vladimir Poutine avait fait de la Crimée, annexée en 2014 puis reliée au continent par un gigantesque pont, le symbole de la victoire russe contre l’Ukraine. Ce pont, qui concrétisait la mainmise sur la péninsule, est désormais sans protection, depuis que les forces spéciales ukrainiennes ont mis hors service les stations radars S-400 qui organisaient sa défense aérienne. Vladimir Poutine a déclaré l’état d’urgence en Crimée. Les touristes ont déserté et la vente de carburant a été suspendue pour les particuliers. «La Crimée fournissait de gros renforts au front russe. Nous sommes en train de remettre en cause ce soutien», poursuit l’ancien responsable ukrainien. Kiev réussira-t-il à couper le corridor terrestre vers la Crimée ?Les Russes ne vivent plus assez longtemps au front pour acquérir de l’expérience. Le rebond ukrainien se lit aussi, et peut-être surtout, à travers les nuages, de plus en plus sombres, qui s’amoncellent sur la Russie. Elle peine désormais à répondre aux avancées technologiques ukrainiennes, qui ralentissent ses forces sur le champ de bataille tout en infligeant des dégâts considérables aux infrastructures à des centaines de kilomètres à l’intérieur du territoire russe.
L’érosion humaine se traduit par des pertes estimées à 400 000 hommes par an. Depuis le début de la guerre, le CSIS, le Centre pour les études stratégiques et internationales de Washington, évalue le chiffre des morts, blessés ou disparus russes à 1,2 million d’hommes. Alors que depuis le début de l’année 30 000 soldats tombent chaque mois au front, le temps de survie d’un Russe au combat en Ukraine est désormais compris entre dix jours et trois semaines, et le temps d’entraînement est passé de huit à trois semaines. «Les Russes ne vivent plus assez longtemps au front pour acquérir de l’expérience. On observe un gap de compétence en faveur de l’Ukraine», note un spécialiste des affaires militaires à l’occasion d’un séminaire de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem).
Mais l’érosion est aussi celle du matériel. Même si les usines de défense tournent à plein régime et même si la Russie fait d’importants progrès dans le domaine des drones et des missiles, les stocks de la guerre froide, le trésor de guerre qui permettait à Poutine de faire la différence sur le terrain depuis quatre ans, est désormais épuisé.
Pour autant, la victoire de l’Ukraine est-elle réellement à portée de main ? Les forces de Kiev n’ont toujours pas la capacité, disent les experts, de libérer les territoires occupés. «Il n’y a pas encore de tournant clair dans la guerre», prévient Oleksandr Syrsky, le commandant en chef de l’armée ukrainienne. Le terme même de victoire est difficile à définir en Ukraine. «Ce mot est entouré d’un vide stratégique, car tout le monde voit que nous n’avons pas les moyens de reprendre tous les territoires, mais personne ne veut prendre la responsabilité d’y renoncer», confie l’ancien responsable ukrainien.
Il y a aussi, côté russe, beaucoup de questions. Quelle pourrait être la réaction de Vladimir Poutine si un jour il devait admettre que son armée n’a pas les capacités de réaliser ses objectifs, toujours aussi maximalistes ? Se laisserait-il, comme certains en Europe l’espèrent, pousser vers de nouvelles négociations ? Ou choisirait-il l’escalade, comme le redoutent les spécialistes de la Russie ? «Je pense que pour Poutine c’est un dilemme insoluble. Notre objectif est de faire en sorte que les Russes n’aient plus aucune option», conclut l’ancien responsable ukrainien.
Il reste également des interrogations d’ordre économique: combien de temps la Russie pourra-t-elle soutenir l’effort de guerre en Ukraine ? Pourra-t-elle échapper au sort de l’Union soviétique, dont la chute a en partie été provoquée par l’effondrement du modèle économique et par les secousses de la guerre ingagnable d’Afghanistan ?
