Un cadre d’un cabinet de conseil britannique, mis en examen en juillet pour « corruption » et « trafic d’influence », est soupçonné par la justice d’avoir rémunéré l’affairiste Jean-Pierre Duthion afin qu’il interfère en faveur d’un ancien premier ministre kazakh. Le nom d’un célèbre avocat parisien apparaît également dans une autre opération commanditée par le Qatar.
C’est une conversation édifiante qu’ont pu reconstituer les enquêteurs de la brigade financière et anticorruption chargés du dossier dit « des ingérences étrangères ». Elle a lieu sur WhatsApp, début 2022, entre le lobbyiste Jean-Pierre Duthion et un commanditaire, Jean L., cadre d’un cabinet de conseil britannique. Ce dernier souhaite obtenir une mobilisation en France de l’opinion publique en faveur d’un client emprisonné au Kazakhstan, l’ancien premier ministre Karim Massimov (2007-2012 puis 2014-2016), tombé en disgrâce dans son pays après des années au pouvoir.
« On devrait pouvoir débloquer 10 000 euros dans un premier temps. Pour avancer, il nous faut une proposition d’actions, dit Jean L.
– Pour 10 k, ils auront une question écrite et une question orale en commission des affaires étrangères, plus trois tweets d’un député, Hubert Julien-Laferrière. Pour 15 k, elle est reprise dans BFM.
– Ce qui les intéresse, c’est la question écrite et BFM, plutôt que les tweets ou la question orale. Si tu peux mettre ça dans un package pour 10 k, je pense qu’on peut. »
Derrière cet échange ressemblant à une banale discussion commerciale, les deux hommes mettent en place une véritable campagne d’influence étrangère sur fond de corruption politique et médiatique.
Jean L., du cabinet de conseil londonien Project Associates, devenu depuis Panterra, a, dit-il, été approché par « un cabinet d’avocats international au sujet d’un projet visant à soutenir un prisonnier politique au Kazakhstan », dans le but de « sensibiliser l’opinion publique à sa situation, prouver l’innocence [de Karim Massimov] et faire pression sur le gouvernement pour qu’il le libère ».
« Nous pouvons nous y mettre dès que possible », répond M. Duthion, qui propose de déclencher une « Blitzkrieg » (« guerre éclair »), et promet notamment de « trouver une ONG » pour « porter plainte au nom de la compétence universelle via [l’avocat William] Bourdon », mais aussi de faire envoyer une « lettre de 100 députés au président [de la République] » ou encore d’obtenir une « pétition de 100 députés européens ». « Le tout en moins d’un mois. »
Question écrite à l’Assemblée
Si le lobbyiste, comme à son habitude, exagère l’étendue de son influence, il dispose bien d’un relais politique et médiatique avec l’ex-député du Rhône (Parti socialiste, La République en marche, puis Ecologiste) Hubert Julien-Laferrière et le journaliste Rachid M’Barki. L’affairiste et le journaliste ont été mis en examen en 2023, et le député en 2024, pour « corruption en bande organisée » dans une autre partie du dossier.
Concernant le volet kazakh, Jean L. a été mis en examen en juillet, selon les informations du Monde. Le cadre de 33 ans est soupçonné d’avoir rémunéré M. Duthion afin d’obtenir la mobilisation, contre rémunération, de l’ancien député et de l’ex-journaliste de BFM-TV.
Selon l’enquête, une fois le détail et le prix de la prestation établis sous forme de contrat, Jean L. enverra au lobbyiste le texte de la question qu’il souhaite voir posée au ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, par M. Laferrière. La version initiale, trop dithyrambique, est modifiée. Une version amendée est renvoyée dans la foulée par le député à son assistant parlementaire en expliquant avoir « promis à une copine kazakhe de poser cette question écrite, en prenant soin de ne pas [se] prononcer sur les “qualités” du monsieur dont [il] ne conna[ît] pas grand-chose ».
La question écrite est publiée sur le site de l’Assemblée nationale le 1er février 2022. Le soir même, la démarche du député est évoquée dans le journal de la nuit de BFM-TV présenté par Rachid M’Barki. Ce dernier a été sollicité quelques heures auparavant par Jean-Pierre Duthion :
« J’ai un budget de 2 k pour évoquer la situation du mec, dit M. Duthion au journaliste.
– Je ferai ce soir en arrivant à la rédac 😉 »
Avant la diffusion de la brève sur la chaîne d’information en continu, M. Duthion fait la navette entre le consultant du cabinet de conseil et le journaliste, qui soumet des photos du prompteur contenant le texte qui sera lu à l’antenne, afin de s’assurer qu’il soit « validé » par le commanditaire du sujet. Là encore, l’enjeu de la campagne d’influence est de présenter Karim Massimov comme un réformateur détenu « arbitrairement ». Dès la fin du journal, M. Duthion envoie à Jean L. la vidéo du passage évoquant la situation de l’ex-premier ministre kazakh, ainsi qu’une facture pour la prestation.
Le juge d’instruction chargé de l’affaire a considéré cet épisode comme un pacte de corruption. Lors de sa mise en examen, Jean L. a expliqué n’avoir fait que son travail de consultant qui était d’« alerter les gouvernements, les autorités ainsi que les opinions publiques ». Concernant les 10 000 euros versés à M. Duthion, « à aucun moment je n’ai envisagé que cet argent soit utilisé pour rémunérer qui que ce soit d’autre » que le lobbyiste, a-t-il affirmé.
Jean-Pierre Duthion, lui, a reconnu avoir payé Hubert Julien-Laferrière et Rachid M’Barki pour leurs interventions à l’Assemblée et à l’antenne de BFM-TV, dans le cadre de diverses campagnes d’influence. Position qu’il maintient aujourd’hui selon son avocat, Robin Binsard. « Il m’avait proposé cette information que je trouvais intéressante », a reconnu, devant le juge d’instruction, le journaliste. « Il m’avait fourni effectivement des éléments que j’ai repris, que j’ai rédigés avant diffusion à l’antenne. Je ne savais pas qu’il y avait eu ces échanges auparavant » avec Jean L.
Par l’intermédiaire de son avocat, Nabil Lakhal, M. M’Barki indique avoir été seulement en relation avec M. Duthion dans le cadre de son activité journalistique. Confronté par les enquêteurs à un paiement de 2 000 euros reçu du lobbyiste après la diffusion de la séquence en faveur de Karim Massimov, le journaliste avait réfuté toute rémunération en évoquant un prêt, tout en reconnaissant ne jamais l’avoir remboursé.
Lors d’un interrogatoire en décembre 2024, Hubert Julien-Laferrière a nié avoir été « rémunéré » pour cette question par M. Duthion pour intervenir en faveur de Karim Massimov – « comme je n’ai jamais été rémunéré pour l’ensemble des questions écrites que j’ai posées », a-t-il précisé. « Comme beaucoup de mes collègues, lorsqu’on m’interpelle sur des sujets (…) si la mobilisation paraît justifiée, on fait une action et le minimum c’est une question écrite », a-t-il expliqué. Contacté par l’intermédiaire de son avocate, il confirme au Monde : « Je ne sais pas qui est ce mis en examen, ne le connais pas et ne l’ai jamais rencontré. Je déplore cette énième violation du secret de l’instruction. »
Nuire aux Emirats arabes unis
Les enquêteurs continuent de cartographier les autres campagnes d’influence menées en France par le réseau de M. Duthion. Le cœur du dossier reste néanmoins lié au Qatar, et à la manière dont l’émirat a réussi à activer en France des relais politiques et médiatiques, entre 2020 et 2023, pour servir ses intérêts et nuire à son rival régional : les Emirats arabes unis.
Dans ce volet, un autre acteur apparaît comme central au côté de Jean-Pierre Duthion : Nabil Ennasri. Selon les calculs des enquêteurs, le médiatique islamologue, spécialiste du Qatar, aurait reçu « la somme de 150 000 euros par trimestre » durant cette période pour financer différentes actions. Au juge d’instruction, M. Ennasri a admis s’être vu allouer un budget de « pas loin de 400 000 euros » en trois ans. Mais il a systématiquement nié que l’argent provenait du Qatar, expliquant que les sommes reçues étaient remises par des donateurs dont il ne connaissait pas l’identité.
Les enquêteurs disposent pourtant d’éléments pointant bien vers des structures qataries : l’ambassade de Doha à Paris ou le Comité national des droits de l’homme de l’émirat. Ils ont par ailleurs retrouvé la trace de nombreux déplacements de M. Ennasri au Qatar, mais également à destination de Dubaï, où il a fait l’acquisition d’un appartement, revendu en 2026 selon des données immobilières consultées par Le Monde. « Il n’y a pas d’appartement à Dubaï dont il serait propriétaire, explique son avocat, Me Nabil El Ouchikli. La question d’un patrimoine immobilier dissimulé à l’étranger relève du fantasme du juge d’instruction. »
Placé en détention provisoire en octobre 2023, M. Ennasri a été libéré par la cour d’appel de Paris en décembre 2024. La justice le soupçonne d’avoir agi de concert avec M. Duthion – avec qui il s’est depuis brouillé – pour corrompre le député Hubert Julien-Laferrière afin qu’il prenne des positions pro-Qatar ou contre les Emirats arabes unis à l’Assemblée nationale.
Outre le lobbyiste, le journaliste, l’islamologue et le député, un cinquième personnage émerge du dossier : l’illustre avocat William Bourdon, spécialiste des droits de l’homme, qui s’est retrouvé – à son corps défendant, dit-il – dans ce sulfureux dossier.
Les enquêteurs s’intéressent ainsi à des plaintes déposées par Me Bourdon en 2021 et 2022 contre le général émirati Ahmed Naser Al-Raisi pour « torture » et « actes de barbarie » à l’encontre de son compatriote, le poète Ahmed Mansour. Au-delà de la défense légitime de ce dernier, le but était d’essayer de faire dérailler la candidature de M. Al-Raisi, alors pressenti pour prendre la présidence de l’agence de coopération policière Interpol, basée à Lyon.
Si l’avocat a officiellement déposé ces plaintes pour le compte de l’ONG Gulf Centre for Human Rights, et ce de manière pro bono, l’enquête a démontré que c’est le duo Ennasri-Duthion qui était en réalité à la manœuvre et avait payé Me Bourdon. Et ce, dans le dos de ladite ONG, selon celle-ci. Des notes comptables retrouvées dans le téléphone de M. Ennasri mentionnent par ailleurs le versement d’au moins un « bonus » à l’avocat. Ce dernier a également travaillé, à la demande du duo Ennasri-Duthion, sur une plainte contre le général saoudien Ahmed Al-Assiri. L’Arabie saoudite étant l’autre rival du Qatar.
Combien Me Bourdon a-t-il été rétribué pour ces plaintes ? En 2023, il reconnaissait auprès du Monde avoir perçu « 20 000 euros en liquide » de la part de MM. Duthion et Ennasri. Comme en 2024, il répète aujourd’hui ne « jamais avoir entendu parler – ni perçu – d’un quelconque bonus », et que cette somme de « 20 000 [euros] a été créditée sur le compte du cabinet et fiscalisée ».
« En tout, je me rappelle qu’il a dû toucher 20 000 ou 30 000 euros », a confié au juge d’instruction M. Duthion, en 2024, assurant que les fonds, « uniquement en espèces », émanaient de M. Ennasri, soit « du Qatar ». Quant à M. Ennasri, il a suggéré au juge un total d’environ 50 000 euros versés au pénaliste, ajoutant que M. Duthion « demandait beaucoup d’extras ».
« Je n’ai strictement rien à cacher et surtout rien à me reprocher. Je n’ai commis aucun fait répréhensible. La justice enquête, qu’elle enquête. Je n’ai aucune intention de commenter ou de perturber son travail, mais je n’accepterai pas davantage que l’existence d’une enquête soit présentée comme la démonstration de quoi que ce soit à mon encontre », réagit Me Bourdon, qui n’a été ni entendu ni mis en cause depuis l’ouverture de l’information judiciaire en 2023. « Je n’ai jamais eu connaissance d’une quelconque opération de financement relevant de ce que vous décrivez. L’idée selon laquelle j’aurais, pour quelques dizaines de milliers d’euros, accepté de compromettre des décennies d’engagement, mon indépendance et la réputation de mon cabinet est tout simplement absurde », développe l’avocat.
Les enquêteurs sont également intrigués par une enveloppe de 8 000 euros en liquide qui a été livrée au cabinet parisien du pénaliste, en novembre 2021, par le frère d’une proche de M. Ennasri. Tant l’islamologue que cette proche ont confirmé à la justice cette remise d’espèces, « le dernier ou un des derniers versements » à Me Bourdon. Une version corroborée par les éléments de téléphonie en possession des enquêteurs.
Le « livreur » a, lui, confirmé avoir avancé la somme à M. Ennasri et s’être rendu au cabinet du pénaliste pour apporter l’enveloppe : « Je n’avais pas d’inquiétude par rapport au fait de porter une enveloppe à un cabinet d’avocat, car c’est rassurant, si c’était à une personne dans un bistrot j’aurais refusé. »
Sa sœur, après avoir d’abord indiqué aux policiers que cette somme provenait de la « caisse » d’une école coranique de Stains (Seine-Saint-Denis) – dirigée par M. Ennasri, et dont elle était l’employée – s’est ravisée : elle a expliqué, lors d’une seconde audition, que son frère « avait prêté de l’argent sans avoir connaissance de l’affaire ».
« Quant au fait qu’un intermédiaire serait venu remettre une fraction des honoraires à ma secrétaire, c’est possible, mais je n’en ai aucun souvenir et j’ai du mal à me convaincre de l’intérêt public de cette question, répond Me Bourdon. Je répondrai toujours aux autorités judiciaires compétentes si elles souhaitent m’entendre. »
Mise à jour le 24 septembre 2026 : ajout de précisions de la part de MM. Bourdon et M’Barki ou de leurs conseils.

