2005-2016 : Pour vaincre la peur

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 Dans quelques jours, plusieurs d’entre nous se souviendront des journées mémorables de 2005 qui suivirent l’assassinat, par crime terroriste, de monsieur Rafic Hariri et du long cortège d’hommes libres tombés sous les coups des forces ennemies du Liban pluriel, souverain et indépendant, et qui demeure otage de la terreur répandue par les réseaux armés que ces mêmes forces entretiennent dans le pays, à l’image du Hezbollah. Nombreux sont ceux qui discutent actuellement si, techniquement et légalement parlant, les ministres des Affaires étrangères des pays du Golfe Arabique ont eu raison ou non de qualifier, récemment, le Hezbollah d’organisation terroriste. Le citoyen ordinaire n’est pas sensible à ces disputes savantes. Pour lui, le Hezbollah est une organisation terroriste dans la mesure où il se sent terrorisé par le comportement de cette milice.

Certains évoqueront quelques beaux souvenirs ; d’autres se lamenteront sur le sort funeste qui s’acharne sur ce pays. Les plus sages n’oublieront pas de rappeler que la responsabilité principale incombe aux libanais eux-mêmes qui refusent de couper le cordon avec la logique des groupes, des clans et des factions, afin de jouir de la liberté que seule autorise leur individualité dans l’espace public.
Dix ans après, l’heure est aux souvenirs et aux plus significatifs d’entre eux, ceux capables de redonner espoir en montrant que le vivre-ensemble libanais n’est pas une vue de l’esprit ou un slogan de propagande mais qu’il demeure, de manière inconsciente, une structure fondamentale de l’homme libanais, du moins en matière d’esprit de la citadinité. Les milliers de citoyens qui sont venus honorer la dépouille de monsieur Hariri en 2005 et qui ont exprimé leur émotion en pleurant le faisaient certes à la mémoire de l’homme disparu, mais aussi parce qu’ils sentaient, de manière confuse, qu’ils avaient été personnellement atteints au plus profond d’eux-mêmes, dans ce quelque chose qu’on peut difficilement décrire mais qu’on appelle le vivre-ensemble qui va bien au-delà de la simple coexistence.
Ces souvenirs de 2005 ont pour cadre, pour ne pas dire pour héros principal, le centre-ville de Beyrouth. Les figures éminentes de Rafic Hariri et de toutes les victimes de la terreur qui maintient le Liban en otage sont autant de symboles de cet esprit de citadinité du centre-ville où culmine le vivre-ensemble ; le centre-ville qui rassemble et qui ne sépare pas ; qui unit et ne morcelle pas ; qui unifie et n’uniformise pas ; qui fait chatoyer l’unité en montrant toute sa diversité ; qui fait la ville et ne la ruralise pas. Aujourd’hui, le centre-ville de Beyrouth est tristement marginalisé et ruralisé. Les adversaires du vivre-ensemble n’ont pas eu besoin d’user de canons et de kalachnikovs pour tuer ce haut lieu de la vie publique, comme entre 1975 et 1990. Il leur a suffi de le paralyser par tous les moyens, de l’user à petit feu, de lui retirer petit à petit tout souffle de vie, bref d’en faire une coquille vide et un désert. L’urbicide, le meurtre de la ville, est l’objectif principal des conflits identitaires car le génie immortel de la ville réalise l’exploit de permettre à tout un chacun de jouir pleinement de sa propre finitude individuelle au milieu de tous ses semblables qu’il côtoie librement et paisiblement. Depuis 2005, la stratégie du Hezbollah en ce qui concerne le Liban aura été une stratégie de morcellement et d’urbicide. La paralysie actuelle des institutions et de tous les aspects constitutionnels de la vie publique n’a pas d’autre qualificatif.
Ils ont ainsi ruralisé le centre de Beyrouth croyant dépouiller la capitale libanaise de sa qualité d’ultime ville ouverte en Méditerranée orientale, seule capable d’accueillir toutes les diversités et de leur offrir la possibilité de gérer en commun leur vie publique.
Mais ceux qui ont fait cela se trompent. Comme tous les pouvoirs totalitaires, le Hezbollah et ses alliés pensent qu’il leur suffit de terroriser et de faire peur pour obtenir la reddition de leurs adversaires. Le Hezbollah et ses commanditaires iraniens font un mauvais calcul. Ils ignorent, car telle n’est pas leur culture, que le modèle libanais du vivre-ensemble n’a pas renoncé à dire son dernier mot. Ce que le Hezbollah ne réalise pas, c’est qu’il a cessé de faire peur au reste de la population, sauf à tuer ou à terroriser tous ceux qui refusent son hégémonie.
Il suffit de surmonter cette peur et de dire clairement au Hezbollah : NON. La liberté commence par ce NON. Un peuple qui a été capable de dire non à l’occupant syrien demeure capable de dire non à son successeur iranien.
Une révolution, c’est d’abord une idée et les idées ne meurent pas. L’idée de 2005 est certes un beau souvenir, mais elle n’est pas morte.

acourban@gmail.com

  • Beyrouth

L’Orient Le Jour

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