Entretien avec l’ex-patron de la DGSE: ‘La guerre en Ukraine a éclaté de manière très précipitée’

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Cette année la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) fête ses 40 ans. Son ancien directeur du renseignement, de 2002 à 2003, Alain Juillet, était présent jeudi dernier à l’auditorium de la médiathèque de Chalucet. Juste avant de donner une conférence pour la Société des membres de la Légion d’honneur, l’homme de 79 ans s’est confié dans nos colonnes afin de nous raconter les rouages de la DGSE, rendue célèbre par la série Le bureau des légendes, et de nous livrer son avis sur l’actualité en Ukraine.

 

Cette année la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) fête ses 40 ans. Son ancien directeur du renseignement, de 2002 à 2003, Alain Juillet, était présent jeudi dernier à l’auditorium de la médiathèque de Chalucet. Juste avant de donner une conférence pour la Société des membres de la Légion d’honneur, l’homme de 79 ans s’est confié dans nos colonnes afin de nous raconter les rouages de la DGSE, rendue célèbre par la série Le bureau des légendes, et de nous livrer son avis sur l’actualité en Ukraine.

 

 

Vous avez été responsable du renseignement de la DSGE, que retenez-vous de cette expérience alors que ce service fête ses 40 ans cette année ?

C’était passionnant. J’avais accès à une quantité impressionnante d’informations, elles étaient toutes traitées par des analystes professionnels donc j’avais une vision très claire de ce qui se passait dans le monde. En définitive, on voit le « dessous des cartes ». C’est très intéressant de pouvoir vivre en ayant conscience de cela, parce que ce que vous voyez des sujets en émergence, tout en sachant ce qui se passe derrière et ce n’est pas tout à fait la même chose. Cette vision permet d’ouvrir les yeux, elle amène à réfléchir. Si on a fait ce métier avec passion, c’est très difficile de revenir à un état « normal » ensuite.

Quand on est directeur du renseignement de la DGSE, quel type de décision doit-on prendre ?

Tout d’abord, on doit orienter et réorienter ses équipes parce que beaucoup d’informations arrivent. Il faut s’adapter, savoir se remettre en cause, approfondir les sujets pour chercher la vérité. Je dis bien chercher la vérité car le politique a sa propre vérité, qui est autre, car il mêle des sensibilités politiques ou philosophiques. Dans le renseignement, on doit être absolument neutre. Si ce n’est pas le cas, alors ce n’est plus un service de renseignement.

 

Avez-vous un exemple d’une grande décision que vous avez prise ?

Oui, je m’en souviendrai toujours. Pour la guerre en Irak, quand les Américains avaient annoncé que Saddam Hussein avait potentiellement la bombe atomique, les services français avaient dit aux politiques, comme Jacques Chirac et Dominique De Villepin, que tout était faux. Moi je suis très fier que les services français aient compté dans les décisions car, pourtant, tous les services anglo-saxons prétendaient dire la vérité.

Parmi ses services de renseignement, la France compte sur la Direction du renseignement militaire (DRM). Dernièrement, elle a été très critiquée par le pouvoir politique pour avoir eu une mauvaise analyse des intentions russes vis-à-vis de l’Ukraine. Son directeur a même démissionné. Qu’en pensez-vous ?

L’attaque faite à la DRM est très injuste. Le problème c’est que le service avait en face de lui des politiques qui écoutaient les médias. Or, les médias reprenaient à longueur de journée ce que les Américains disaient, à savoir que ça allait taper en Ukraine. Pendant ce temps, la DRM détenait des informations qui démontraient que ce n’était pas du tout sûr. Elle était très prudente, elle disait qu’elle devait aller plus loin dans ses analyses. Malheureusement, quand le matin les médias vous disent que ça va être la guerre demain, si vous demandez 24h pour vérifier vous êtes l’abruti de service. Tout est une question de tempo.

Anticiper une guerre, n’est-ce pas le rôle d’un service de renseignement ?

En ce qui concerne l’Ukraine, il faut être extrêmement prudent car toutes les informations qui commencent à sortir montrent que le départ de l’opération n’est pas du tout comme on l’avait imaginé. Ce qui semble être sûr, c’est qu’il a eu un mouvement du côté ukrainien, ou des phrases, qui ont convaincu l’autre côté [la Russie. Ndlr.]qu’il fallait déclencher la guerre tout de suite. Car les Russes voulaient faire la guerre, il n’y a pas de doute. La question était de savoir à quel moment. Les services de renseignement disaient qu’il y avait un gros risque de guerre, une montée en puissance, mais qu’il y avait encore du temps. En réalité, la guerre a éclaté de manière très précipitée pour une raison évidente : lorsque les Russes l’ont déclenchée, c’était en pleine période de dégel. Or, en période de dégel, les chars ne peuvent pas aller sur les champs sinon ils s’embourbent, ils sont obligés d’aller sur les routes et ils deviennent très vulnérables. C’est exactement ce qui s’est passé. Maintenant pourquoi c’était précipité ? Je ne le sais pas.

Est-ce qu’il y a des pays « amis dans le renseignement ?

Le général de Gaulle disait “dans le monde moderne, celui du renseignement comme ailleurs, on n’a pas d’amis. On peut avoir des alliés, des partenaires mais on n’a pas d’amis”.

Avant d’être le directeur du renseignement de la DGSE, vous avez été membre du Service action, une unité militaire secrète française dirigée par la DGSE et chargée de la mise en œuvre d’opérations clandestines. Racontez-nous vos missions.

Je ne vous les raconterai pas car je suis encore tenu par le secret. Même ma famille ne les connaît pas. Ce que je peux vous dire, c’est que le service action est composé de gens qui, en clandestins, vont à l’étranger et font des missions pour le service de la France qu’on ne peut pas faire d’habitude. Tout cela dans un cadre extrêmement précis. Cela peut être de faire rentrer du matériel dans un pays par la douane. Par exemple, si vous voulez amener du matériel militaire en Russie c’est difficile alors il faut trouver un moyen de le faire.

Récemment, Gina Haspel, directrice de la CIA de 2018 à 2021, a déclaré que « la DGSE est dans le top 3 des services de renseignement. » Qu’est-ce qui lui fait dire cela ?

Gina Haspel est une femme formidable. C’est une passionnée, elle est très bonne et le monde du renseignement c’est sa vie. C’est elle qui a fait la chasse à Oussama Ben Laden et elle l’a eu. Dans le cadre de l’anti-terrorisme, pour lutter contre Ben Laden, elle a vu les services de renseignement mondiaux qui ont travaillé et qui ont été efficaces. De ce fait, elle a bien dû reconnaître que la DGSE était parmi les meilleurs dans le monde des services de renseignement.

Pourquoi la DGSE est- elle si forte aux yeux du monde ?

Parce qu’on travaille bien. Les gens sont courageux, passionnés par leur métier et prennent de gros risques. Dans ce métier, il ne faut pas se leurrer, il y a une part de technique mais surtout une prise de risque personnelle dans des métiers où l’on est tout seul.

Comment ce service pourrait-il s’améliorer ?

Un service de renseignement doit perpétuellement se remettre en cause. Il doit intégrer toutes les nouvelles technologies. C’est ça le secret ! Quand j’ai commencé, on faisait tout à la main. Aujourd’hui, Internet est devenu essentiel car la plupart du travail est fait sur Internet avec des logiciels de synthèse, de recherches, des logiciels qui vont identifier les fake news par rapport parmi la masse d’informations.

Le matériel et la technologie, c’est donc primordial ?

La technologie est essentielle mais il ne faut pas qu’elle prenne le pas sur l’homme. Encore aujourd’hui, l’analyste est fondamental car il a l’intuition. N’importe quel ordinateur, même le plus pointu des GAFA, n’est pas capable d’avoir de l’intuition. Pourtant c’est la clé.

Vous avez évoqué le rôle des politiques avec les services de renseignement. Quel est le lien entre la DGSE et le président de la République ? Est-ce qu’on lui dit tout ?

Avant, le président voyait régulièrement le patron de la DGSE. Aujourd’hui, un coordinateur du renseignement est positionné au milieu. Le président peut voir le directeur de la « boîte » [surnom donné à la DGSE. Ndlr.]mais ça se fait moins souvent.

Qu’est-ce qu’ils disent ?

Le patron de la DGSE répond aux questions que lui pose le président ou alors, s’il pense qu’il y a quelque chose d’important à lui signaler, il va lui dire “dans tel domaine, attention il y a un truc”. C’est uniquement un signalement. Au président de dire si ça l’intéresse ou non. Concernant les opérations, elles sont montées et le président n’a, normalement, rien à dire. Parfois, pour prendre certaines décisions, il faut s’assurer que toute la hiérarchie, y compris le président, est d’accord. Dans ce cas, on ne lui demande jamais un papier écrit, ni même une affirmation de type : “oui je valide”. Cela ne se passe pas comme ça.

Comment ça se déroule alors ?

Le président de la République va dire « faites ce que vous pensez utile”. Après, aux responsables de la DGSE de prendre leurs responsabilités. Un service de renseignement ne doit jamais prendre le risque de mettre en cause le président. C’est lui le représentant de la nation, notre rôle c’est de le protéger, pas de le faire tomber.

Quelles sont les qualités d’un bon espion ?

Il doit être intègre, c’est très important. Ensuite honnête, courageux et très patient car on met beaucoup de temps avant de faire les choses. Enfin, il faut qu’il soit curieux parce qu’il faut toujours avoir l’esprit ouvert sur le reste. Il faut se passionner pour le monde et pour les autres. Avec tous ces ingrédients, vous êtes un bon espion !

Qu’est-ce qui vous a plu durant cette phase ?

La vie qu’on menait. Voir des gens formidables avec qui on prend plaisir à travailler. C’est ce que je retiens.

Nice-matin

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