Photo Nissim Gasteli Nahawand Chibli, à Halta (Sud-Liban), le 6 juin, et une photo de son fils, Shawqi, disparu avec son frère et son cousin depuis deux mois.
Par Arthur Sarradin Envoyé spécial dans le Sud-Liban
Dans la zone libanaise sous occupation, plusieurs habitants ont été arrêtés ou enlevés après des opérations israéliennes. Si certains sont présumés en détention dans les geôles de Tsahal, d’autres restent introuvables.
Ici, des hommes disparaissent. Dans l’Arkoub, région du sud-est du Liban adossée aux reliefs occupés du Jabal al-Cheikh (parfois appelé mont Hermon), plusieurs ne sont jamais revenus. Ali, Chawqi, Mohammad… disparus depuis trois semaines, trois mois, deux ans parfois. A Kfarchouba, village frontalier à majorité sunnite où les postes militaires israéliens commandent les hauteurs, les habitants ne quittent plus leurs maisons après 19 heures. «C’est le danger d’être encerclés de toutes parts», résume Mhammad, l’un d’eux. De fait, le village se trouve sous la ligne jaune, la zone d’occupation imposée par Israël qui mord désormais sur près de 10 % du territoire libanais. Devenu référence sur le dossier des disparus, le journaliste Hussein Chaabane a recensé pour l’ONG libanaise Legal Agenda 36 personnes enlevées depuis le début du mois de mars et le début de cette nouvelle guerre, dont deux tiers seraient des civils.
A Kfarchouba, comme dans quelques villages chrétiens et druzes hostiles au Hezbollah, les habitants ont conservé le droit, toujours révocable, de rester «à condition de n’accueillir aucun déplacé», a fait savoir l’armée israélienne. Autour, le paysage raconte ce qu’est devenue la région. Dans la moitié sud du village, les bombardements ont laissé des dizaines de maisons arrachées ; plus loin, Khiam n’est plus qu’une étendue de ruines d’où la poussière se soulève dans le sillage des colonnes de chars. A intervalles réguliers, les dynamitages résonnent encore. «Même notre moteur électrique a été pris pour cible, poursuit Mhammad. Sans lui, nous ne pouvons plus faire fonctionner la pompe à eau qui permet aux familles de rester.» Le mois dernier, deux employés municipaux ont tenté de remettre l’installation en marche en s’approchant des terres situées au sud du hameau. Ils ont été arrêtés, interrogés, puis relâchés quelques heures plus tard. «Mais certains, eux, ne reviennent pas», avertit Mhammad.
Une guerre décidée sans eux
Depuis deux ans, le village est traversé par des récits de disparition, et pas seulement celles des hommes. Ici, on raconte ces oliviers arrachés pour être emportés en Israël, le bétail canardé pour s’être aventuré trop près de la frontière, l’histoire de M. Walid qui, après une soirée passée chez ses voisins, a retrouvé sa maison fouillée et saccagée… On peine pourtant à deviner la peur dans ce petit îlot où les habitants s’obstinent à laisser courir les bougainvilliers et les vignes, ruminant le sentiment de payer pour une guerre décidée sans eux. «Moi, j’aime ce village, mais j’ai dû le fuir pour mes fils», raconte Tarek (le prénom a été modifié), au sortir de la route vers le nord. Ses enfants ont 8 et 10 ans et ont récemment enduré l’irruption des soldats «en pleine nuit, après qu’ils ont tambouriné à la porte». «Ils m’ont demandé mes armes. J’en ai une, puisque je travaille dans l’armée. Puis ils ont emmené mon frère», raconte le père. Les soldats en ont aussi profité pour se servir. Ils ont confisqué les téléphones de la famille et emporté la montre de Tarek qui avait attiré leur regard : «Elle était toute neuve. L’un d’eux m’a demandé de la lui donner, puis il l’a glissée dans sa poche. Ça a beaucoup traumatisé mon plus petit.» Isolée aux marges de Kfarchouba, une partie du village vit davantage au contact du danger. Les fermes de Halta, hameau aux confins du bourg, forment l’une des dernières localités encore habitées si près de la frontière. Sunnite elle aussi, Halta se dissémine en bâtisses éparses au bout d’une longue route qui longe les décombres de Khiam, enveloppée d’un silence total, seulement rompu par le survol des avions. Ici, la défiance envers le Hezbollah nourrit l’appel au déploiement de l’armée libanaise. Les familles vivent surtout de l’agriculture et de l’élevage. «Ou plutôt, en vivaient, rectifie Lubna Saleh, qui travaille pour la municipalité. Leur vie repose sur le lait, le labné, le commerce des chèvres et des moutons. Mais aujourd’hui, la plupart de nos terres sur les collines nous sont interdites, les Israéliens y ont hissé leurs drapeaux.» Lubna et son mari eux-mêmes entretenaient des ruchers non loin, dans la vallée de Chanouh, désormais dans la zone occupée. Certains habitants tentent pourtant de chercher leur pain quotidien jusque dans ces lisières dangereuses. «Et trois d’entre eux ne sont pas revenus», raconte Lubna. Deux frères et leur cousin : Ahmad, Shawqi et Ali Atieh. Leur mère, Nahawand Chibli, les attend toujours depuis deux mois, sans nouvelle, dans leur modeste maison de ciment nu ouverte sur la vallée. Par instants, son regard s’y attarde, comme si à tout moment une silhouette attendue pouvait se détacher du paysage et avancer vers elle. Nahawand parle avec l’élégance des mots simples, et pour ne pas dire son âge, préfère dire que «sa vie s’est déjà envolée» avant de parler des siens. «Ali venait tout juste de se fiancer, répète-t-elle. Il était parti avec mes garçons faucher l’herbe sur le terrain d’un homme, Jean, avant qu’on ne vienne les arracher.» D’après la famille, les trois hommes avaient hésité avant d’accepter ce travail. Tous avaient entendu parler de la récente explosion d’un bâtiment dans les vignes voisines, comme un présage du danger qui gagnait le secteur. Mais le propriétaire des terres a insisté pour les y conduire avec quelques ouvriers syriens. La nécessité des temps de guerre les a convaincus de courir le risque. «Nous ne pouvons même pas aller à leur recherche», raconte Nahawand. Elle égrène les hypothèses les plus sombres. Sans récit auquel arrimer l’attente, la disparition devient une douleur plus vive. «Il me faut des nouvelles. Si cela dure encore, je vais mourir. Mon cœur ne tiendra pas.»
«On n’ose plus laisser sortir nos jeunes»
Lubna, à ses côtés, lui serre doucement le bras, et conjure Dieu de «soigner son cœur de mère». Elle connaît chacun des habitants et l’intime géographie de ces peurs qui les ont dépossédés de leurs habitudes. Elle sait d’où vient celle de Nahawand, dont le père a été tué par l’armée israélienne lorsqu’elle avait 7 ans, la forçant à élever elle-même ses petits frères et sœurs. La peur des autres a fini par gagner Lubna elle-même, devenue grand-mère il y a peu : «On n’ose même plus laisser nos jeunes sortir dans la rue… Un habitant a encore disparu ce mois-ci. Il a été battu, puis abandonné très loin, dans la montagne par des soldats israéliens. Il a dû courir pendant des heures, sans oser s’arrêter de peur qu’un drone ne le frappe.» Une peur de la mort qui affleure dans chaque témoignage à Halta, car les opérations d’arrestation dégénèrent parfois. Ce fut le cas le 24 mars dernier quand un homme, Chadi Abdel Aal, 35 ans, a été arrêté à son domicile, sous les yeux de sa famille, au cours d’un assaut mené sous le commandement de la 210e division. L’armée israélienne l’accusait d’appartenir aux Saraya libanaises, une milice encadrée par le Hezbollah qui y intègre ses volontaires non-chiites. Alerté par le bruit, Mohammad, un voisin de tout juste 17 ans, était sorti dans la rue pour discerner l’origine du tumulte. Dans une vidéo de surveillance transmise à Libération, le jeune homme apparaît dans la nuit, avançant sans arme sous la lumière d’un réverbère où il ralentit, avant que plusieurs balles ne le fauchent et qu’une dernière ne vise, quelques secondes plus tard, son corps déjà à terre. L’armée israélienne n’a pas commenté sa mort, indiquant seulement avoir ouvert une enquête. Elle n’a pas non plus donné suite aux questions de Libération. «Dans la région, il faut distinguer plusieurs régimes de disparition : ceux portés disparus comme prisonniers, et ceux que l’on suppose morts, résume Samer Hardan, chef de la défense civile de la région. Nous avons, par exemple, le cas d’une femme de 80 ans à Kfarchouba, Frayza Khobeiz. Après des bombardements, elle avait refusé d’abandonner sa maison. Nous venions lui apporter de la nourriture en convoi. Puis, un jour, elle a disparu. Nous avons fouillé partout, mais nous ne l’avons jamais retrouvée. Ni son corps, ni aucun reste. A ce jour, c’est comme si elle s’était évaporée.» Durant la guerre, ceux que les bilans ne peuvent nommer finissent souvent par ne plus compter et les cas comme Frayza Khobeiz échappent alors aux bilans officiels.
Les captifs comme «monnaie d’échange»
Quant à ceux dont on sait qu’ils sont enfermés dans des geôles israéliennes, en vertu des conventions de Genève, ils devraient recevoir la visite de la Croix-Rouge, mais Israël lui refuse toujours tout accès. Selon un diplomate proche des négociations en cours entre le Liban et Israël, le dossier des disparus libanais «serait sur la table, et leur nombre sert bien sûr de monnaie d’échange aux Israéliens». D’après lui, si Israël n’a fourni aucune justification publique relative aux détenus libanais, se retranchant derrière des «risques sécuritaires», les raisons seraient plus profondes. Tel-Aviv «conditionnerait le sort de ces Libanais à l’obtention d’informations», notamment sur des cas comme celui de Ron Arad, pilote disparu au Liban en 1986, dont Israël cherche toujours à retrouver la dépouille, au prix de nombreuses vies civiles libanaises, comme Libération l’avait établi dans une précédente enquête. Pour les familles du Sud-Liban, la disparition est une violence sans fin, qu’aucune réponse ne vient jamais clore. Un peu à l’image de l’état de guerre qui s’éternise depuis trois ans dans cette partie du Liban. Où les civils suivent indéfiniment les routes de l’exil, où les villages ne cessent de disparaître sous les bulldozers, où plus rien n’est épargné par l’entreprise d’effacement.
