Après avoir déclaré le diplomate iranien persona non grata, le Liban vient de lui accorder une nouvelle résidence de six mois. Une décision administrative qui pose une question fondamentale : une institution de l’État peut-elle neutraliser une décision souveraine de l’État ?
L’affaire Mohammad Reza Sheibani n’est plus une simple querelle diplomatique entre Beyrouth et Téhéran. Elle est devenue un test de la souveraineté de l’État libanais et de sa capacité à faire respecter ses propres décisions.
Le 24 mars 2026, le ministère libanais des Affaires étrangères a retiré son agrément à Mohammad Reza Sheibani, ambassadeur iranien désigné, l’a déclaré persona non grata et lui a demandé de quitter le territoire libanais au plus tard le 29 mars.
Beyrouth avait également rappelé son ambassadeur à Téhéran pour consultations.
Il ne s’agissait pas d’une rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. Le Liban exerçait son droit, reconnu par l’article 9 de la Convention de Vienne, de refuser l’accréditation d’un diplomate et de le déclarer persona non grata.
Une décision claire : partir
Le problème est que Cheibani n’est pas parti.
Alors que son titre de séjour arrivait à expiration le 24 août, le ministre des Affaires étrangères Youssef Rajji a fermé la porte à toute interprétation administrative. Dans une déclaration publiée le 20 août, il a affirmé qu’une personne déclarée persona non grata devait quitter le territoire et qu’aucun visa, permis d’entrée ou titre de séjour antérieur ne pouvait légalement justifier son maintien au Liban.
Le message du ministère était donc parfaitement clair : la décision du 24 mars est définitive et doit être exécutée.
Et pourtant, le 24 août, jour de l’expiration de son titre de séjour, la Direction générale de la Sûreté générale a accordé à Cheibani une nouvelle résidence de six mois.
Selon les informations publiées lundi, le directeur général de la Sûreté générale, le général Hassan Choucair, a accordé cette résidence sur la base du décret-loi n° 10188 du 18 juillet 1962, et notamment de son article 21. La nouvelle résidence est délivrée sur la base d’un passeport iranien ordinaire et ne lui confère aucune qualité diplomatique.
C’est précisément là que commence le véritable problème.
Deux décisions au sein du même État
Juridiquement, la Sûreté générale dispose de compétences importantes en matière d’entrée et de séjour des étrangers. L’article 21 du décret-loi de 1962 lui confère notamment des pouvoirs en matière de titres de séjour et d’« autorisations de courtoisie » dans certaines situations.
Mais une compétence administrative en matière de séjour ne signifie pas automatiquement compétence pour effacer les conséquences d’une décision diplomatique.
La question n’est donc pas de savoir si Cheibani possède désormais une résidence civile ou diplomatique. La question est beaucoup plus simple :
La décision du 24 mars déclarant Cheibani persona non grata a-t-elle été annulée ?
Si oui, par qui ? Et à quelle date ?
Si elle ne l’a pas été, comment une nouvelle résidence administrative peut-elle permettre à la même personne de rester au Liban ?
Il existe désormais deux actes de l’État qui semblent produire des effets contradictoires : le ministère des Affaires étrangères demande le départ de Cheibani au nom d’une décision souveraine ; la Sûreté générale lui permet de rester pendant six mois supplémentaires.
Le gouvernement doit expliquer cette contradiction.
Quand l’administration semble prendre le dessus sur la politique étrangère
La Sûreté générale est une institution essentielle de l’État libanais. Mais elle reste une direction générale relevant du ministère de l’Intérieur. Ses compétences administratives ne peuvent être confondues avec celles du gouvernement en matière de politique étrangère.
Elle peut réglementer le séjour d’un étranger. La question est de savoir si elle peut, par cette même procédure, neutraliser les effets d’une décision politique prise par l’État libanais.
Si le gouvernement voulait finalement autoriser Cheibani à rester, rien ne l’empêchait de modifier officiellement sa décision du 24 mars.
Mais ce n’est pas ce qui s’est produit.
Au contraire, quelques jours avant l’expiration du titre de séjour, le ministre des Affaires étrangères affirmait encore que la décision de persona non grata était définitive et qu’aucune régularisation administrative ne pouvait permettre son maintien.
C’est donc moins le droit de séjour de Cheibani que la hiérarchie des décisions de l’État qui est aujourd’hui en cause.
Le retour de la question de « l’État dans l’État »
Cette affaire intervient dans un contexte particulièrement sensible.
Depuis des années, le Liban souffre d’une coexistence entre les institutions officielles et des centres de pouvoir capables, dans les faits, d’influencer ou de limiter les décisions de l’État.
Le dossier Cheibani rappelle cette vieille question : l’État libanais est-il réellement capable d’imposer ses décisions lorsque celles-ci se heurtent aux intérêts de l’Iran et du Hezbollah ?
Il serait excessif d’affirmer, sans preuve, que la décision de la Sûreté générale a été prise sur instruction du Hezbollah ou de Nabih Berri.
Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer le contexte politique dans lequel cette décision intervient.
Le Hezbollah a historiquement entretenu une relation privilégiée avec Téhéran, tandis que le système politique libanais a longtemps reposé sur des réseaux d’influence dépassant les frontières formelles des institutions. La question de savoir si ces réseaux continuent à peser sur certaines décisions administratives est donc légitime.
Et le fait que la décision concernant Cheibani intervienne malgré la position publique et sans ambiguïté du ministère des Affaires étrangères ne peut qu’alimenter les interrogations.
Qui décide au Liban ?
Le gouvernement libanais doit maintenant répondre à quelques questions simples :
Qui a décidé d’accorder à Cheibani cette nouvelle résidence ?
Sur quel fondement juridique précis ?
Le ministère des Affaires étrangères a-t-il été consulté ?
La décision du 24 mars déclarant Cheibani persona non grata est-elle toujours en vigueur ?
Et surtout :
Une administration peut-elle, à elle seule, rendre sans effet une décision souveraine du gouvernement ?
Le dossier Cheibani n’est donc pas une affaire de visa.
C’est une affaire de pouvoir.
Le Liban affirme vouloir restaurer sa souveraineté, renforcer l’autorité de l’État et mettre fin au principe de « l’État dans l’État ».
Mais la souveraineté ne consiste pas seulement à prendre des décisions. Elle consiste à les faire respecter.
Si la décision du 24 mars était une erreur, que le gouvernement l’annule officiellement et en assume la responsabilité politique.
Si elle demeure en vigueur, les institutions de l’État doivent l’appliquer.
Car autrement, le message serait désastreux : les décisions souveraines de l’État pourraient être fermes dans les communiqués, mais négociables dans les couloirs de l’administration.
L’affaire Cheibani pose finalement une question qui dépasse largement l’Iran et le Hezbollah :
Qui décide réellement au Liban ?
L’État, à travers ses institutions constitutionnelles, ou des institutions administratives capables de contourner ses décisions lorsqu’elles touchent aux intérêts de puissances et de forces politiques influentes ?
La réponse déterminera, bien plus que le sort de Mohammad Reza Sheibani, la crédibilité de la souveraineté libanaise.
L’État décide. Les administrations exécutent. Et lorsqu’une décision doit être changée, elle doit l’être par une nouvelle décision de l’État — pas par une porte administrative dérobée.
