La reprise des frappes mutuelles entre Américains et Iraniens renforce le camp des durs en Iran, qui critiquaient déjà le protocole d’accord signé le 17 juin entre la République islamique et les États-Unis. De nombreux commentateurs iraniens affirment que les bombardements américains de ces derniers jours contre des ponts ferroviaires notamment dans le sud du pays constituent une escalade claire, certains estimant que le franchissement d’une ligne rouge n’est pas loin.
Pour l’analyste conservateur Fouad Izadi, « Donald Trump mettra fin à l’escalade dès que l’Iran désignera publiquement les infrastructures énergétiques du Golfe – en particulier les actifs présentant des intérêts com‐ merciaux américains – comme cibles potentielles ». Selon cette voix écoutée dans le camp des radicaux, « la plus grande illusion est de croire qu’il est possible que les États-Unis concluent un accord qui soit avantageux pour l’Iran et qu’ils le respectent à long terme ». Il représente les nombreux responsables iraniens, issus du camp conservateur et ultra conservateur, qui ont qualifié l’équipe des négociateurs face aux Américains, emmenée par Mohammad Bagher Ghalibaf, le président du Parlement, « d’idiots sans cervelle ».
Avec l’élargissement des frappes américaines aux ponts et aux aéroports, leurs critiques portent. Les opérations américaines ont commencé, à partir du 10 juillet dans la foulée des violations iraniennes du cessez- le-feu, par les îles, puis se sont déplacées vers la côte du golfe Persique, et atteignent maintenant plus profondément le sud de l’Iran, y compris des emplacements au-delà du littoral immédiat. « Il ne s’agit pas simplement d’une série de frappes tactiques isolées, assure Arash Reisinezhad, spécialiste de l’Iran à la London School of Economics. Cela semble refléter un effort plus large visant à dégrader progressivement l’architecture défensive de l’Iran responsable du contrôle du détroit d’Ormuz et d’autres nœuds stratégiques, y compris l’île de Kharg ».
Pour le camp conservateur en Iran, ces nouvelles frappes américaines ‐ annoncent « le début visible d’un plan opérationnel plus large visant à neutraliser, ou potentiellement à permettre un contrôle futur sur des positions stratégiques dans le sud de l’Iran ». Mais au-delà, écrit le chercheur Farid Vahid, de la Fondation Jean Jaurès, « les États-Unis mènent une stratégie d’asphyxie de l’économie iranienne, déjà profondément fragilisée, en combinant blocus et ciblage des infrastruc-tures critiques ». « Cette dynamique, ajoute-t-il, est particulièrement pré-occupante pour Téhéran où les courants conservateurs poussent sérieusement pour une riposte d’envergure, visant non seulement le détroit d’Ormuz, mais aussi le détroit de Bab el-Mandeb (sur la mer Rouge) ainsi que des oléoducs saoudiens et émiriens. »
Depuis le lancement des négociations entre Iraniens et Américains au printemps alors que la guerre faisait rage, le débat porte sur l’utilité de ‐ telles discussions entre pragmatiques et éléments radicaux du pouvoir. Autour du président de la République, Massoud Pezechkian, d’Abbas ‐ Araghtchi, le ministre des Affaires étrangères, et du chef des négociateurs ‐ Mohammad Bagher Ghalibaf, les premiers soutenaient que discuter permettrait de renforcer la position stratégique iranienne, alors que les seconds y voyaient « une opération de tromperie » et que la République islamique « devait revenir à la dissuasion militaire afin que l’on ne s’en prenne plus jamais à l’Iran ».
Aux obsèques, dix jours après l’accord-cadre irano-américain, de l’ancien guide suprême Ali Khamenei, assassiné par Israël et les États-Unis, Massoud Pezechkian a été pris à partie dans le cortège funéraire par des Iraniens en colère qui criaient « À mort le traître ! ». Quelques jours après, Abbas ‐ Araghtchi était la cible de jets de pierres, alors qu’au cours d’une ‐ intervention sur la télévision d’État – aux mains du guide suprême, Mojtaba ‐ Khamenei – Mohammad Bagher Ghalibaf était soudainement interrompu.
La recrudescence des violences dans le golfe Persique bouscule les dynamiques internes à Téhéran, au point que de plus en plus de voix appellent à un durcissement de la posture iranienne. « Les dirigeants actuels estiment que toute démonstration de retenue ne ferait qu’inviter à une pression américaine accrue, analyse le chercheur Vali Nasr, aux États Unis. Pour dissuader les États-Unis et les contraindre à négocier sérieusement en vue d’une fin de la guerre et d’un accord nucléaire plus large qui accorderait à Téhéran la sécurité et le soulagement économique qu’il désire, ils jugent que l’Iran doit se montrer agressif et intensifier le conflit au-delà de ce que les États-Unis sont prêts à tolérer ». Selon lui, « les ‐ dirigeants iraniens ont décidé que le maintien du contrôle sur Ormuz est essentiel pour garantir de futures victoires à la table des négociations et s’assurer que les États-Unis mettent en œuvre l’accord plutôt que de s’en retirer ».
Dans ce climat, il n’est pas surprenant que les médias liés à l’appareil ‐ sécuritaire iranien aient lancé une attaque coordonnée contre le camp réformateur, en utilisant une lettre qu’aurait adressée l’ancien président de la République, Mohammad Khatami, au défunt guide Ali Khamenei. Dans la missive, l’ancien dirigeant réformateur appelle à la paix et invoque, pour y parvenir, le concept « de flexibilité héroïque », celui-là même qu’Ali Khamenei avait brandi en 2015 pour justifier l’accord international nucléaire signé par son pays avec les grandes puissances, dont les États-Unis. Les cercles sécuritaires démontent l’argumentation de Mohammad Khatami, estimant au contraire que la paix n’est que la « première étape vers des réformes structurelles menant à une révision de la constitution, et in fine à une redéfinition de l’ordre d’après-guerre », bref une évolution à laquelle s’opposent ceux qui conduisent les opérations de guerre aujourd’hui. « Le conflit a indéniablement renforcé l’aile la plus autoritaire et axée sur la sécurité du système, tout en marginalisant les forces réformatrices plus ouvertes au dialogue, à la négociation et à l’accommodement politique », constate le diplomate Babak Vahdad, spécialiste de l’Iran.
Le Figaro
