Le président américain devance les désirs de Vladimir Poutine, à qui il fait toutes les concessions sur le dossier ukrainien. Mais il n’obtient rien en échange.
Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et celle de la guerre froide, l’anticommunisme a été au cœur de la politique étrangère américaine. Avec le pape Jean Paul II, l’ancien président Ronald Reagan avait contribué à abattre la dictature soviétique rongée par l’échec économique. Au nom de la liberté et de l’économie de marché, toutes les Administrations, démocrates ou républicaines, ont toujours fait de la lutte contre les dictatures communistes l’une de leurs priorités. Autres temps, autres mœurs. La Russie n’est plus communiste mais son chef est un ancien officier du KGB qui assume les méthodes soviétiques et a réhabilité Staline. Or, en quelques semaines, Donald Trump s’est à ce point rapproché de Vladimir Poutine qu’il en est devenu le meilleur porte-parole, ainsi que l’idiot utile le plus efficace.
Certes, lors d’une interview à la chaîne américaine NBC dimanche, Trump s’est dit « furieux » contre Poutine sur le dossier ukrainien et a menacé d’imposer de nouvelles taxes sur le pétrole russe. Mais depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le président américain a couvert son homologue russe de cadeaux sur le dossier ukrainien. Avant même que ne s’ouvrent les premiers pourparlers, Donald Trump, qui se voudrait le « roi du deal », a capitulé face à Poutine, à qui il a fait toutes les concessions qu’il réclamait, notamment le refus d’une entrée de l’Ukraine dans l’Otan, la nécessité, pour Kiev, de renoncer à ses territoires occupés, et l’annonce de la fin de l’aide américaine. Le président américain devance tous les désirs de son homologue russe, comme si le sort de l’Ukraine avait déjà été scellé entre eux en amont. « Il réalise tous les rêves de Vladimir Poutine » commente, dépité, l’ancien sous-secrétaire d’État de l’Administration Biden, Richard Stengel.
Les États-Unis se sont retirés du groupe d’enquête sur les crimes de guerre russes commis en Ukraine. Le 24 février, ils ont voté aux côtés de la Russie et de la Corée du Nord aux Nations unies, effectuant ainsi un brutal changement d’alliances. En traitant Zelensky de « dictateur », en faisant de lui un obstacle à la paix, Donald Trump a nourri les aspirations russes d’un changement de régime à Kiev. Il l’a humilié dans le Bureau ovale comme on humiliait les ennemis du peuple à l’époque de Staline. Il a promis de lever les sanctions contre la Russie, fermé le bureau de Washington chargé du contre-espionnage au FBI, mis fin aux enquêtes contre les oligarques russes. Il a nommé, pour chapeauter les renseignements américains, une prorusse notoire, Tulsi Gabbard, qui répète comme un perroquet la propagande du Kremlin.
Certains des conseillers du président américain se comportent comme des VRP de Vladimir Poutine. Steve Witkoff, le représentant pour la Russie et l’Ukraine, nommé en remplacement du général Kellogg, qui n’avait pas les faveurs du Kremlin, considère que Poutine « n’est pas un méchant gars » et qu’en Ukraine, « la situation est bien plus complexe que ça ». Il a affirmé que le président russe avait prié à l’église pour la survie de Donald Trump, « son ami », après sa tentative d’assassinat. Reprenant mot pour mot le récit du Kremlin, il considère que les régions occupées sont « légitimement russes », depuis les pseudo-référendums organisés sous la contrainte par la Russie dans les territoires occupés. L’Administration américaine s’exprime et agit désormais comme un État allié au régime de Poutine.
À Moscou, médias et propagandistes jubilent. « Les dirigeants russes et américains parlent désormais le même langage. Pour la première fois depuis des années, la Maison-Blanche et le Kremlin affichent ouvertement leur attirance mutuelle », peut-on lire dans la presse. Donald Trump est passé à l’Est. « Il est une créature ubuesque prête à s’offrir avec empressement au maître du Kremlin », commente Michel Eltchaninoff dans Philosophie Magazine.
Les raisons ? Elles sont nombreuses. Depuis son premier voyage à Moscou en 1987, Donald Trump, alors promoteur immobilier, a été travaillé par les services soviétiques puis russes. Quand il rencontrait des difficultés économiques, les banques russes n’étaient jamais loin pour l’aider. Mais, au-delà, Trump et Poutine ont en commun des affinités idéologiques. Ils considèrent que seul le rapport de force doit régir les relations entre États. Ils partagent le même mépris de la démocratie libérale, des institutions internationales, du droit, de l’Union européenne et veulent lancer une révolution conservatrice dans leurs pays. « Trump voudrait pouvoir faire régner l’ordre chez lui comme Poutine le fait en Russie. Ils ont la même méfiance vis-à-vis des alliances, qui ne doivent surtout pas les contraindre », explique Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/Eurasie de l’Ifri. Ils entretiennent aussi une même vision impérialiste du monde, qu’ils divisent en sphères d’influence. À la Russie : l’Ukraine et certaines des anciennes républiques soviétiques, comme la Géorgie et la Biélorussie. Aux États-Unis : le Groenland, le canal de Panama et le Canada… À Washington comme à Moscou, ce qui compte, c’est la puissance, la domination et la lutte pour les ressources.
La « poutinisation » des élites républicaines américaines joue pour l’instant essentiellement en faveur de la Russie. En proposant aux États-Unis un dépeçage de l’Ukraine à ses conditions, Vladimir Poutine espère obtenir ce qu’il n’a pas pu imposer par les armes : la capitulation de l’Ukraine et le départ de son président. On l’a bien vu depuis le début des pourparlers en Arabie saoudite, au cours desquels le Kremlin n’a fait aucune concession : c’est lui qui influence la politique étrangère américaine et non le contraire. Entraîné à manipuler les gens, l’ancien agent du KGB joue de la crédulité, de la naïveté et de l’ignorance de la nouvelle Administration américaine, dont les dirigeants finissent par adopter à la fois son langage et ses manières.
« Depuis longtemps le Kremlin rêve de charger les Occidentaux d’imposer la capitulation aux Ukrainiens », explique la spécialiste Françoise Thom dans Desk Russie. Elle poursuit : « La poutinisation de l’Amérique est la réalisation d’un dessein nourri par les dirigeants russes depuis le milieu des années 1990. L’effondrement du régime communiste a été perçu par les élites comme une victoire intolérable du camp occidental. Ils n’ont depuis eu qu’une idée : annuler la défaite, reconstituer l’empire soviétique et infliger une perestroïka en miroir aux États-Unis, aboutissant à la liquidation de la démocratie libérale et la désagrégation de l’État américain. » Dans le Bureau ovale, Trump et Vance croyaient arracher une capitulation à Volodymyr Zelensky. « En réalité, poursuit-elle, ils signaient publiquement celle des États-Unis devant la Russie. »
La normalisation des relations entre Moscou et Washington durera-t-elle ? Pas forcément. Aux États Unis, les démocrates ne goûtent guère ce rapprochement contre-nature. « Trump lui ayant donné plus que tout ce qu’il aurait pu espérer, Poutine va sans doute augmenter ses exigences et demander le retour aux frontières de la guerre froide… Cela risque de ne pas passer à l’intérieur du système américain. D’autant que la Maison-Blanche, dont le but est de se débarrasser le plus vite possible du dossier ukrainien, n’obtient rien du président russe » explique Thornike Gordadze, chercheur à l’Institut Jacques-Delors et professeur à Sciences Po. On voit mal aussi la Russie abandonner ses alliances avec les adversaires de Washington, la Chine, l’Iran ou la Corée du Nord. « Donald Trump va-t-il se rendre compte qu’il aide Poutine à réaliser son projet et qu’il sert avant tout ses intérêts ? », interroge Tatiana Kastoueva Jean. En Russie, il va falloir en outre expliquer à une population à qui l’on a toujours dit que les États-Unis représentaient l’ennemi, que l’Occident honni se limite désormais seulement à l’Europe… « Ils ont réussi à casser l’Occident collectif, à dissocier l’Europe des États-Unis. Mais la rivalité structurelle entre les deux pays subsiste », ajoute-t-elle.
En attendant, le poison du Kremlin a déjà largement été diffusé à Washington, où le culte de la personnalité, le mensonge et la répression des voix dissidentes s’inspirent des méthodes russes. Comme le dit Françoise Thom, « le régime en train de se mettre en place aux États-Unis présente beaucoup de similarités avec un régime communiste ».