ENTRETIEN – Historien des relations internationales et professeur à Sciences Po, Clément Therme publie Demain l’Iran. L’avenir d’une nation, aux Éditions du Cerf.
Clément Therme est également chercheur à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah) et à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
LE FIGARO. – Jusqu’où la guerre au Moyen-Orient peut-elle s’étendre ?
Clément THERME. – La République islamique pratique ce qu’on appelle l’escalade horizontale. Elle n’a pas les capacités militaires pour assumer une confrontation tous azimuts avec les États-Unis. Elle ne peut pas non plus frapper le territoire américain. Le régime a donc d’abord attaqué les cibles les plus faciles, dans ce que les Russes appellent « l’étranger proche », c’est-à-dire l’environnement régional immédiat de l’Iran, le Kurdistan irakien, Bahreïn, le Koweït. Puis elle a frappé plus loin – la Turquie, Chypre et la Jordanie – de manière symbolique, pour montrer ses capacités technologiques. La stratégie militaire des dirigeants iraniens vise tout à la fois à perturber l’économie mondiale en faisant monter les prix du pétrole et à démontrer leurs nouvelles capacités militaires, sous-entendant qu’ils sont capables de frapper l’Europe. Après Bab al-Mandab, les Iraniens aimeraient étendre le conflit à l’océan Indien. Leur objectif est de réduire au maximum les possibilités de contourner Ormuz, afin de conserver cette carte le plus longtemps possible. L’extension du conflit est néanmoins calibrée de manière que les outils utilisés soient toujours compatibles avec le déni plausible, l’objectif étant de préserver le modèle idéologique tout en évitant que le rapport de force ne devienne si défavorable qu’il entraîne la chute de la République islamique. Malgré ses limites, la capacité de riposte iranienne reste importante. C’est cette peur de l’escalade, et des coûts économiques qu’elle engendrerait, qui explique les hésitations américaines à s’engager davantage.
Vous écrivez que le régime est condamné à entretenir la crise pour ne pas s’effondrer…
Oui, on appelle ça le complexe obsidional, c’est-à-dire que les Iraniens se nourrissent de la pression extérieure pour mieux réprimer, à l’intérieur, les mouvements d’opposition et la population. Mais la stratégie du bouc émissaire a ses limites : les relations avec les pays voisins. Depuis 1979, le régime iranien pose, comme précondition pour améliorer ses relations avec les pays voisins, la rupture politique avec les États-Unis. C’est encore la stratégie actuelle. Rien ne dit qu’ils y arriveront. Condamnés par la géographie à demeurer voisins de l’Iran, les pays de la région ont certes intérêt à dialoguer avec la République islamique. Mais cela ne veut pas dire qu’ils veulent renoncer à leur relation avec les États-Unis. Les attaques contre les pays du Golfe ont brisé pour longtemps la confiance.
L’aide de la Russie, en revanche, se porte bien…
Oui, on constate que le Kremlin aide l’Iran, qui est l’ennemi des États-Unis, alors que Trump et Poutine continuent d’entretenir des rapports de connivence. Les choses ne sont jamais si simples… La Russie est une puissance pragmatique. C’est surtout, contrairement à l’Iran, une grande puissance. Si elle peut trouver son intérêt avec les États-Unis sur la question ukrainienne, elle n’hésitera pas. Elle ne sacrifiera pas ses liens régionaux et sa relation avec les États-Unis au profit d’une relation exclusive avec la République islamique. Dans la coopération entre la Russie et l’Iran, certaines choses se font discrètement : les transferts de technologie à double usage dans le spatial, les coopérations dans le domaine du ciblage et des radars, le contournement de Starlink. La complémentarité est très grande dans le domaine militaire.
Et que dire de l’aide de la Chine à l’Iran ?
La relation est à fronts renversés. Si la Russie est indispensable à l’Iran pour la survie sécuritaire du régime, la Chine l’est pour sa survie économique. Malgré les discours, la Chine aide aussi l’Iran au niveau militaire, en lui fournissant des technologies à double usage. Il est évident que, si la Russie et la Chine arrêtaient leur aide militaire et économique, l’Iran s’effondrerait. Quand la République islamique envisage un compromis, c’est pour profiter de la levée des sanctions et acheter des technologies sensibles à Pékin et à Moscou et garantir ainsi sa survie. Quand l’Iran n’est plus un partenaire solvable et qu’il ne peut plus vendre son pétrole, il devient moins intéressant pour la Chine et la Russie.
Depuis le 28 février, on assiste à une alternance de cycles d’escalade et de périodes de désescalade. Cela va-t-il durer jusqu’aux « midterms » américains ?
Peut-être même jusqu’à la fin du mandat de Trump, en janvier 2029. C’est en tout cas l’objectif de la République islamique. Il est peu probable que le régime signe un accord global avec « l’assassin » d’Ali Khamenei… D’ici le départ de Trump, la meilleure chose que l’on puisse espérer, c’est un gel du conflit. Mais la République islamique se sent-elle suffisamment acculée pour revenir sur ses conditions actuelles et accepter une certaine flexibilité ? Jusqu’à présent, la réponse était non.
Est-il possible de faire un état des forces et des faiblesses des trois grands proxys iraniens dans la région, le Hezbollah, le Hamas et les houthistes ?
Au niveau militaire, ils sont affaiblis. Mais la force militaire a montré ses limites face à l’idéologie. Ils peuvent donc renaître. L’avenir de ces mouvements dépendra aussi de l’attitude des acteurs régionaux. Israël changera-t-il de stratégie pour privilégier une solution politique à ses problèmes ? Face au Hezbollah, la société libanaise, dont les nouvelles générations sont moins idéologisées, apportera-t-elle la solution ? À Gaza, un nouveau mouvement palestinien proposera-t-il une alternative de nature à affaiblir le Hamas ?
Les houthistes sont-ils entièrement sous la férule de Téhéran ?
Le Hezbollah et les houthistes ne sont pas, comme le Hamas, des auxiliaires complets de la République islamique, mais plutôt des partenaires. Cependant, ils n’agiront jamais à l’encontre des intérêts de Téhéran. Mais la plus grande réserve pour l’Iran ne se trouve ni au Yémen, ni en Palestine, ni au Liban, mais en Irak… Pour tous ces mouvements, l’Iran est devenu moins intéressant depuis que ses ventes de pétrole sont résiduelles, car il a moins de ressources et d’armes à distribuer. Mais il conserve un capital idéologique et politique à dépenser dans des zones de guerre.
Dans la guerre entre les États-Unis et l’Iran, qui gagne aujourd’hui ?
Tout le monde perd, mais pas de la même manière. La République islamique prétend avoir gagné parce qu’elle a survécu, mais en réalité elle s’affaiblit. Le fait que le régime soit devenu plus intransigeant ne veut pas dire qu’il soit plus fort, mais qu’il est obligé de se replier sur sa base. En période de conflit, il faut travailler la loyauté de l’appareil de sécurité, endoctriner davantage pour assurer la survie du régime. Mais sur le fond les dirigeants iraniens ont échoué. La trajectoire du régime, c’est quand même le déclin. Un État pétrolier qui ne défend pas les intérêts économiques du pays, qui utilise ses ressources à l’extérieur et pas à l’intérieur, génère forcément du mécontentement.
Et du côté américain ?
Tout le monde l’a compris, les Américains veulent faire la guerre, mais sans en absorber les coûts. Comme ils ne veulent pas aller au sol, il y a un décalage entre les objectifs annoncés et les moyens militaires mobilisés. Et il n’y a pas d’alternative parce qu’Israël n’a pas les moyens de se substituer aux Américains.
Sait-on dans quel état d’esprit, justement, est la population aujourd’hui ?
Oui. Un groupe de 10 à 15 millions – sur 90 – continue à soutenir le régime. Les opposants ne peuvent s’organiser politiquement à cause de la répression. D’où le débat : faut-il armer l’opposition iranienne, passer à un soutien extérieur des opposants ? On a parlé du soutien de la Russie et de la Chine au régime iranien. Les opposants iraniens doivent-ils être soutenus par les adversaires de la République islamique ? Le régime peut-il s’effondrer ?Les deux premières semaines de la guerre visaient des cibles dont la disparition pouvait concourir à un changement de régime. Puis Trump a cherché l’effondrement économique.
Il n’est pas impossible que les pressions américaines finissent par entraîner une faillite interne du régime, qui pourrait s’autodétruire. Le scénario d’une prise de pouvoir par les manifestants est toujours sur la table. Mais on n’écrit jamais l’histoire avant qu’elle ait eu lieu.
