Trois ans après le 7-Octobre en Israël et le début de la guerre d’anéantissement contre Gaza, la rabbine revient, dans un entretien au « Monde », sur ce que ces drames ont provoqué en elle, dans la communauté juive et dans la société entière, alors qu’approchent des élections cruciales en Israël et en France.
Regarder dans le rétroviseur. C’est l’exercice auquel Delphine Horvilleur s’est astreinte pour son dernier livre, Sermons sous les décombres (Olivier Nora, 240 pages, 21 euros). Il rassemble les discours que la rabbine a prononcés à la synagogue où elle officie, de la veille des massacres du 7 octobre 2023 en Israël jusqu’à la libération, en octobre 2025, des derniers otages israéliens retenus à Gaza. Cette relecture critique de ses propres textes la conduit à s’interroger sur l’« effondrement des mots » et ses conséquences délétères dans nos sociétés.
Pourquoi avoir nommé « sermons » – terme qui renvoie à la tradition chrétienne – les discours que vous avez prononcés à la synagogue parisienne de Beaugrenelle ? Qui souhaitez-vous sermonner ?
Le choix du titre de ce livre a été un vrai dilemme. Au départ, je voulais l’appeler « Angle mort », car j’entendais y explorer mes propres angles morts et ceux du monde qui nous entoure. Le terme de « sermon » n’existe pas dans la tradition juive : quand un rabbin prend la parole devant sa communauté, il prononce ce qu’on appelle les « paroles de Torah » (dvar Torah). Cherchant ce qui s’en rapprochait le plus, j’ai utilisé le terme de « sermon », à défaut de trouver mieux. De fait, un rabbin n’est jamais censé sermonner ses fidèles ; son rôle consiste à proposer un voyage dans le texte, afin de faire dialoguer ce dernier avec les temps que nous traversons.
Cela dit, ce titre est aussi une référence indirecte à une autre théologie, le célèbre « sermon sur la montagne » de Jésus, immense texte chrétien de pensée éthique. A l’inverse de ce sermon lancé depuis les hauteurs, le mien se fait sous les décombres. D’une certaine manière, il aspire à explorer la même question : celle de l’éthique dans l’action, le souci de justice en temps de guerre.
Les lecteurs imaginant que les discours religieux sont nécessairement éthérés s’étonneront sans doute de la forte tonalité politique de ces « sermons »…
C’est vrai. Je ne saurais même pas, aujourd’hui, comment ne pas tenir une parole politique – non au sens de politique politicienne, de parti ou d’idéologie, mais au sens d’un engagement responsable pour la cité et pour le monde. A chaque fois que j’ai relu, ces trois dernières années, des textes sacrés du judaïsme, ils se mettaient à clignoter de façon inédite. Comme s’ils attendaient ce moment pour parler autrement.
Ainsi, en novembre 2023, alors que Tsahal [l’armée israélienne] avait lancé sa riposte à Gaza, les juifs entraient dans la fête de Hanoukka. On y évoque l’histoire des Maccabées et leur victoire militaire il y a plus de deux mille ans. Cependant, les rabbins associent toujours cette fête à une mise en garde : les victoires ne se gagnent jamais par la seule force militaire ; elles se remportent par l’esprit et la quête de lumière.
Autre exemple, quelques mois plus tard, alors que débutait Pessah, fête rappelant que les Israélites ont un jour été esclaves en Egypte. Voilà que cette année-là, nous lisions ce texte en ayant littéralement nos regards tournés vers l’Egypte – puisque Gaza se trouve à sa frontière – où étaient retenus ces otages, dont certains ne seront jamais libérés. Impossible de ne pas trouver là un étrange écho politique au monde.
Vous critiquez l’instrumentalisation politique des textes sacrés, à laquelle se livrent notamment les juifs extrémistes. Mais ne peut-on pas vous faire la même critique ? Du reste, dans la mesure où ces textes sont très ambivalents, n’y a-t-il pas quelque chose d’un peu vain dans cet exercice d’interprétation ?
Exactement, et j’aborde précisément cela dans le livre. Un texte sacré peut toujours dire une chose et son contraire. Une interprétation fondamentaliste puise elle aussi sa conviction dans les sources traditionnelles, et trouvera dans le texte comment nourrir son idéologie.
On le voit dans toutes les traditions religieuses : certaines lectures résonnent fort et font croire qu’elles sont les seules légitimes, tandis que d’autres sont comme étouffées. J’essaie, dans mon livre, de les rendre audibles, de dire que le texte peut parler autrement, car il l’a déjà fait.
Si un texte peut être interprété de bien des manières, la seule question qui vaille est la suivante : quel monde naît de chacune de nos lectures ? Que donnons-nous en héritage à nos enfants par les interprétations que nous leur livrons ? Un monde de guerre ou de paix ? Un monde de remparts ou de ponts ? Un monde où les récits rendent plus grands et dignes, plus méfiants ou moins courageux ?
A travers cette relecture de vos propres discours, vous entendez mener un travail d’autocritique. Quel serait-il ?
Dans le discours que j’ai écrit juste après le 7-Octobre, j’avertissais que nous risquions de perdre les mots et, avec eux, la raison, qu’il fallait tenter de préserver notre humanité. C’est arrivé plus vite que ce que j’avais imaginé : nous avons tous été enfermés dans ce « campisme », ce sentiment qu’on ne pouvait être que dans une empathie exclusive pour les nôtres, que le monde nous renvoyait un niveau de haine nous obligeant à ne nous soucier que du salut de notre propre famille ethnique ou religieuse.
Lorsque je relis mes sermons, je ne peux que constater ce que le traumatisme a produit en moi. Après le 7-Octobre, j’étais comme sidérée par notre douleur. Cette souffrance intergénérationnelle et les tragédies passées dont j’ai hérité résonnaient tellement fort dans ma tête que je ne pouvais plus rien entendre, plus rien voir. Il m’a fallu du temps pour replacer certains mots dans ma bouche, en particulier pour parler, à partir du printemps 2024, de la souffrance des Palestiniens innocents.
Des gens diront : « C’est beaucoup trop tard, ce ne sont pas les bons mots » ; d’autres : « C’est beaucoup trop tôt, tu offres des armes à nos ennemis »… Je me trouve écrasée bilatéralement, entre la douleur des uns et la rage des autres, la colère et le vacarme, entre ceux qui disent que je suis coupable quoi que je dise aujourd’hui ou demain, et ceux qui affirment que je suis une traître quoi que j’aie pu dire hier. Et pourtant, je continue de penser que chacun doit se livrer à cet examen de ses propres paroles, et comprendre pourquoi les angles morts sont partout autour de nous.
Nous sommes entrés, dites-vous, dans une « ère d’indicibilité », où « les mots sont vidés de leur sens ». Comment y faire face ?
Aujourd’hui, un effondrement des mots nous menace. Cela fait longtemps que je parle de la crise linguistique dans laquelle nous nous trouvons ; nous sommes passés à l’étape supérieure, ce que montrent aussi les débats sur l’usage de l’intelligence artificielle dans la littérature. Il me semble que nous sommes à la porte terrifiante d’un monde où les mots n’ont plus de sens, ni la vérité, d’ailleurs. Un temps où les meutes hurlent, où les gens ne lisent plus.
Je ne sais même pas pourquoi nous réalisons cet entretien aujourd’hui : les gens ne vont pas le lire ; ils vont éventuellement s’intéresser au titre ou à l’image, à l’entrefilet, uniquement dans la mesure où cela confortera ce qu’ils pensent déjà de moi ou de la situation. Si peu de gens ont envie d’écouter, de débattre, alors à quoi bon parler ? Accepter de converser, c’est prendre le risque de changer d’avis ou de point de vue. C’est d’ailleurs l’étymologie commune entre les mots « conversation » et « conversion ». Les mots ne servent plus aujourd’hui qu’à fédérer un camp pour mettre à mort, comme des matadors, la personne en face.
J’ai le sentiment que mon livre est aux antipodes de l’air du temps, à savoir du « campisme », de l’indubitable, des mots aiguisés comme des armes. Il est comme un témoignage, une capsule mémorielle que j’enverrais dans le futur, pour un temps où l’on se demandera comment, en 2026, un leader religieux s’adressait à sa communauté. Dans le brouhaha actuel, je suis fatiguée d’avance d’avoir à dire à tant de gens : « Mais qu’avez-vous lu pour me prêter, sur les réseaux sociaux, tant de propos que je n’ai pas tenus ? » Peut-être faudrait-il juste attendre en silence, ne plus donner d’interviews, ne plus écrire et laisser les machines le faire ?
Je sais que nous sommes nombreux à avoir le même sentiment de solitude. Mais cela ne nous permet pas pour autant de consolider un groupe. Ceux qui se situent dans un registre d’attaque verbale disent tout le temps « nous », tandis que ceux qui s’efforcent de rester dans la nuance disent généralement « je ». Ces derniers savent bien que dire « nous » est presque toujours un abus de langage, une manière de kidnapper la voix d’un autre. Mais cette justesse du « je » est aussi ce qui nous fragilise et renforce notre sentiment de solitude. Il y a urgence à formuler un « nous » qui, contrairement à celui des extrêmes, ne se consoliderait pas contre un « eux ».
En quoi croyez-vous encore ?
Malgré ce contexte cauchemardesque, je crois encore puissamment aux mots, aux histoires qu’on raconte et qui peuvent créer un autre avenir. Je crois à la transmission, au lien entre les générations, qui est mis tellement à mal aujourd’hui.
Je crois à la poésie. En lire me fait du bien, parce que c’est un langage où les mots se mettent moins facilement au service des slogans, de l’idéologie ou du dogme. En ce moment, je lis beaucoup de poésie israélienne et palestinienne. Je constate que, bien souvent, leurs auteurs, qui n’ont aucune possibilité de se parler dans la vraie vie, dialoguent étonnamment dans leurs textes. Ils parlent de la peur, de l’arrachement à sa terre, des fantômes de notre histoire, de la douleur des mères, de la mort des enfants. A leur lecture, on est incapable de dire qui d’entre eux l’a écrit : on y lit leur simple humanité.
Vous évoquez, dans ce livre, votre « puissant engagement sioniste ». Quelle légitimité accordez-vous aux discours antisionistes ?
Je me suis toujours considérée comme sioniste et je continue de le faire, même si j’ai conscience que ce terme est devenu ce qu’on nomme, en hébreu, un shibboleth, un mot dont le sens n’a plus autant d’importance que ce à quoi il sert : fédérer un groupe qui s’en réclame ou ostraciser celui qui se définit ainsi.
Je crois au droit des juifs à l’autodétermination sur un territoire auquel ils sont historiquement liés. Je refuse de laisser d’autres gens en confisquer le sens. Quand je me trouve face à quelqu’un se définissant comme anti sioniste, je n’ai généralement aucune idée de ce qu’il met derrière ce terme. Veut-il dire que l’Etat d’Israël n’a pas le droit d’exister ? Ou qu’il n’a pas le droit de mener la politique conduite par le gouvernement actuel ? Que les juifs seraient les seuls à ne pas avoir droit à l’autodétermination parmi tous les peuples qui l’ont revendiquée à travers l’histoire ? Qu’aucun Etat affilié à une identité culturelle ou religieuse ne devrait exister ?
Dans cette zone brumeuse, la conversation devient très difficile. Que l’on utilise ou pas ces mots, ce qui me semble le plus essentiel à dire est simple : ni les juifs ni les Palestiniens ne vont disparaître de cette terre. La réalité, c’est que l’Etat d’Israël existe et que le droit à son existence est indiscutable. De la même manière, les Palestiniens ont une pleine légitimité à trouver sur cette terre une sécurité, une dignité et une autodétermination.
D’importantes élections législatives vont avoir lieu le 27 octobre en Israël. Quelle est aujourd’hui, selon vous, la plus grande menace pour le pays ?
Comme beaucoup de gens, je rêve d’un changement de leadership dans la région, de part et d’autre. Il ne faut pas s’imaginer que si Nétanyahou n’était pas là, tout serait réglé ; il serait obscène de déresponsabiliser le Hamas de sa culpabilité depuis le 7-Octobre et tout au long de ces années où il a fait de Gaza une rampe de lancement de missiles vers Israël.
Simultanément, tant de choses sont impardonnables dans les choix politiques israéliens, à commencer par le fait que, trois ans après la catastrophe, ce gouvernement soit opposé à la création d’une commission d’enquête d’Etat. C’est une insulte aux victimes du 7-Octobre. Il y a une urgence à penser une relève politique, mais je suis terrifiée qu’elle ne soit pas au rendez-vous. Si j’ai décidé d’aller voter – alors que je me refusais de le faire depuis que je ne vis plus en Israël –, c’est que quelque chose d’historique se joue dans cette élection. Pas juste pour l’avenir du pays, mais aussi pour l’avenir des relations entre Israël et la Diaspora : aujourd’hui, des tensions terribles divisent le monde juif.
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« Sans avenir pour le peuple palestinien, il n’y en a aucun pour le peuple israélien », écrivez-vous. Comment voyez-vous la suite pour Gaza et la Cisjordanie ?
Je ne sais pas. Je suis atterrée par ce qui se passe en Cisjordanie, par cette bombe à déflagration qui est enclenchée. Beaucoup de mes amis font partie de ce qu’on appelle les « présences protectrices » en Cisjordanie : ils s’y rendent régulièrement pour se tenir aux côtés des Palestiniens afin de les protéger et faire la cueillette des olives avec eux. Je veux simplement soutenir ces forces vives. Elles portent quelque chose d’un idéal qui m’est cher et méritent qu’on soutienne leurs combats, même si certains trouveront cela anecdotique ou niais.
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Selon Le Monde: « Myriam Ackermann-Sommer est devenue, en 2023, la première femme rabbin orthodoxe en France – six femmes, dont Delphine Horvilleur et Pauline Bebe, étaient déjà rabbines, mais au sein du courant juif libéral de France. Myriam appartient quant à elle au mouvement « orthodoxe moderne », très répandu aux Etats-Unis, et qui a pour particularité d’allier observance stricte de la Loi juive et dialogue constant avec la société civile. « Dans le courant libéral, explicite la jeune femme, le rapport à la Loi juive est plus consultatif. De mon côté, j’étais vraiment en recherche de cadre ; j’aime m’interroger sur le sens de telle ou… Lire la suite »