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    À Beyrouth, la colère intacte des victimes de l’explosion

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    By Sunniva Rose on 18 septembre 2020 à la une
    Manifestation contre le pouvoir en place, le 12 septembre près du palais présidentiel de Baabda, près de Beyrouth. 

     

    REPORTAGE – Un mois et demi après la déflagration de 2750 tonnes de nitrates d’ammonium, qui a tué près de 200 personnes dans le port de la capitale libanaise, les habitants endeuillés et sinistrés peinent à tourner la page de ce traumatisme.

     

    Beyrouth

    Liban, 4 août 2020, 18h07. Deux énormes explosions au port de Beyrouth secouent le pays. Comme de nombreux Libanais, Elie Hasrouty, ce jour-là en visite dans le village d’origine de ses parents à 30 km de la capitale, a d’abord cru à un bombardement. Plus d’un mois après, les gens se racontent encore ce qu’ils faisaient à cet instant précis, comme pour mieux panser des plaies encore ouvertes après la déflagration de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium tout près de quartiers résidentiels. Elie Hasrouty, 35 ans, a immédiatement sauté dans sa voiture pour rejoindre sa famille installée dans une banlieue proche de la capitale. Optimiste, il pense qu’elle est en sécurité. «Je ne pensais pas que nous pourrions être touchés. Nous avons toujours été épargnés par les guerres et les explosions dans le pays», se remémore-t-il.

    En route, l’ingénieur en télécommunications apprend que son père, Ghassan, chef des opérations des silos à grains du port, avait prévu de dormir dans son bureau. Mais le jeune homme continue à croire au miracle, s’accrochant à l’idée que son père s’est réfugié dans les tunnels sous le silo, comme pendant la guerre civile (1975-1990). «Je me suis dit: “il a survécu la guerre, il sait gérer.” Je n’avais pas imaginé que l’explosion était si immense», se souvient-il.

    Cette fois-ci, la famille Hasrouty n’a pas pu échapper au désastre. Huit jours après, le corps de Ghassan a été retrouvé sous les décombres, aux côtés de six collègues également décédés. Environ 15.000 tonnes de grains s’étaient effondrées sur eux.

    Le lendemain, une de ses trois filles, Ramona, 28 ans, accouchait de son premier enfant. La famille a dû attendre encore une semaine avant que la police ne l’informe officiellement du décès de son père. Hormis cet appel, l’État libanais n’est, à aucun moment, rentré en contact avec les Hasrouty. Pas d’excuses, ni de visite personnelle de représentants du gouvernement. Juste une courte commémoration au port organisée par l’armée pour marquer un mois après l’explosion. Seul le fils aîné, Elie, a été invité.

    Gestion catastrophique

    À la maison, dans un appartement modeste encore endommagé par le souffle de l’explosion, la colère est immense. La famille se sent «trahie» par les dirigeants libanais. Pendant sept ans, ils ont laissé pourrir des milliers de tonnes de nitrate d’ammonium dans des sacs éventrés, malgré les multiples alertes des services de sécurité et des douanes.

    «La gestion du désastre a été catastrophique. Ils (l’armée libanaise, NDLR) ont attendu 40 heures avant d’arriver à la zone et 45 heures avant de commencer à chercher, souligne Elie Hasrouty. Nous étions prêts à payer pour mener les recherches à leur place.» Contactée, l’armée affirme avoir commencé à fouiller les décombres du port immédiatement après l’incident. Au total, près de 200 personnes sont mortes.

    Ghassan Hasrouty a commencé sa carrière au port en 1981, à l’âge de 20 ans. Son père Assaad, qui y a travaillé quatre décennies, l’a pistonné. Un accord informel privilégie l’embauche des enfants d’employés. Avec sa femme Ibtissam, enceinte de sept mois à l’époque, le jeune homme fuyait les massacres contre les chrétiens par différents groupes armés dans leur région d’origine du Chouf, à l’est de Beyrouth. Ghassan était «fier» de participer à la fourniture en blé du pays même au plus fort des combats de la guerre civile, selon son fils. «C’était très dangereux. En 1989, il a dormi 15 jours au port pendant les affrontements entre (le président actuel) Michel Aoun et (son rival chrétien) Samir Geagea. Entre deux attaques, il déchargeait les navires avec ses collègues», raconte Elie Hasrouty. «Mon père a passé sa vie au service de son pays. Mais quand il a fallu s’occuper de lui, il n’y avait personne», lance sa sœur Tatiana, 19 ans.

    LE FIGARO

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