Alors que l’Iran dit avoir refermé le détroit d’Ormuz pour que Donald Trump retienne la main de Benyamin Netanyahou au Liban, l’accord-cadre auquel Américains et Iraniens sont parvenus en fin de semaine place paradoxalement les autorités libanaises en position délicate. « C’était ce qu’on craignait, confie un diplomate occidental à Beyrouth, car cet accord ne va pas faciliter la question du désarmement du Hezbollah, réclamé par le gouvernement libanais. »
Fragile, puisqu’il a déjà été rompu vendredi, entraînant la mort de dizaines de Libanais et de cinq soldats israéliens, avant d’être réinstauré samedi, « le cessez-le-feu (entre le Hezbollah et Tsahal, NDLR) a été obtenu grâce à l’Iran et ses négociations avec les États-Unis, il faut le reconnaître », constate Khaldoun al-Sharif, ancien conseiller politique de l’ex-premier ministre Najib Mikati. « Le 2 mars, lorsque la guerre américano-israélienne a démarré, la majorité des Libanais, qui sont contre le Hezbollah, pensait que dans trois semaines le parti serait fini, car l’Iran allait tomber, ajoute-t-il, rappelant les déclarations en ce sens de plusieurs leaders chrétiens et sunnites. Mais, aujourd’hui, l’Iran a résisté et va revenir au Liban ». Un premier signe évoqué par certains pourrait être la ré-accréditation de l’ambassadeur iranien à Beyrouth, dont le départ avait été réclamé par le ministre libanais des Affaires étrangères, auquel s’était opposé Joseph Aoun, le président de la République.
Dès l’annonce de l’accord irano-américain, ce dernier a d’ailleurs reçu un appel téléphonique du ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi. Quelques heures plus tard, à Téhéran, il s’est exprimé devant une poignée d’ambassadeurs européens et arabes. « La première chose dont il nous a parlé, rapporte l’un d’entre eux, c’est les négociations sur la fin de la guerre au Liban en insistant sur le fait que l’accord avec les États-Unis inclut un retrait total israélien, qui, s’il n’est pas réalisé, sera considéré comme une violation de l’accord signé par les États-Unis, et que ce sera aux Américains d’y apporter une réponse. » Ce qui impliquerait de faire pression sur Benyamin Netanyahou.
Dimanche, les négociations ont commencé en Suisse entre Iraniens et Américains, et Téhéran a affirmé que le détroit d’Ormuz ne serait rouvert que lorsque le cessez-le-feu au Liban serait respecté par Israël et que les restrictions américaines sur leurs exportations de pétrole seraient levées.
Ironie du calendrier, mardi, Libanais et Israéliens se retrouvent à Washington, sous l’égide des États-Unis, pour négocier un même retrait israélien du pays du Cèdre contre un désarmement du Hezbollah. Deux négociations pour un même sujet. Mais, à Beyrouth, de nombreux commentateurs soulignent qu’aux États-Unis la partie libanaise n’a pas beaucoup de cartes en main. En acceptant, par exemple, que la France soit écartée des négociations, « Joseph Aoun a mis tous ses œufs dans le panier américain », relève un diplomate arabe, qui interroge : « Et maintenant, il fait quoi ? »
Le président de la République libanaise subit également certaines propositions américaines jugées loufoques. Comme celle de Donald Trump de recourir à la Syrie pour écraser le Hezbollah au Liban, une idée qu’Ahmed, le président par intérim syrien, a rejetée parce qu’elle impliquait probablement un appui militaire aérien d’Israël. « Une autre folie que nous avons rejetée au cours des précédentes séances de négociations avec Israël, renchérit un haut gradé libanais, c’est une proposition américaine et israélienne de créer une brigade spéciale au sein de l’armée libanaise dans laquelle des officiers américains et israéliens nous assisteraient pour aller désarmer le Hezbollah. »
Alors que le président Aoun a multiplié les déclarations hostiles à l’interventionnisme iranien au Liban, censées plaire à Washington, son négociateur en chef, Simon Karam, ancien diplomate unanimement apprécié pour sa rectitude, a menacé de quitter les négociations lors de la dernière série de pourparlers à Washington. Face à lui, « les Israéliens disaient non à tout », confie une source informée. « C’est pour cela que Marco Rubio (le secrétaire d’État) est intervenu et a imposé un texte qui avait été probablement vu avec les Israéliens en disant aux Libanais : voilà ce qu’on peut retirer de plus à Israël. » Encore une fois, l’une des principales idées de ce texte – la création de zones pilotes dans le sud du Liban où le ‐ Hezbollah se retirerait et l’armée libanaise se déploierait – était inacceptable, en l’état, par le Liban, dans la mesure où l’armée israélienne voulait être incorporée dans des unités de l’armée libanaise. « On veut le désarmement du Hezbollah, mais on n’est quand même pas une milice à la solde d’Israël », constate, amer, le haut gradé libanais.
Face à Israël, les autorités libanaises ont deux priorités : un retrait militaire israélien et le retour chez eux, au Sud-Liban, des centaines de milliers de déplacés par la guerre. Mais Benyamin Netanyahou répète que son armée ne quittera pas la zone dite de sécurité sur une dizaine de kilomètres le long de la frontière. Son armée multiplie les attaques aux mortiers contre des villages pour empêcher le retour des déplacés.
Qui convaincra les États-Unis d’arracher une concession au premier ministre israélien ? « Dans l’accord irano-américain, il y a plusieurs fois les termes “souveraineté du Liban”, donc “retrait israélien”, se félicite Khaldoun alSharif, mais maintenant, c’est à nous, Libanais, de reprendre le flambeau et de négocier les détails. » Beyrouth doit désormais surmonter ses divisions pour exister dans ces pourparlers. Mais « la vraie question, décrypte le diplomate occidental précité, est de savoir si les États-Unis sont prêts à arracher à Israël un vrai cessez-le-feu au Liban, en sachant que Donald Trump vient déjà de faire avaler la pilule à Benyamin Netanyahou sur l’Iran ? »
