Les fidèles du président Ahmed al-Charaa conservent les postes clés du cabinet qui s’ouvre toutefois aux technocrates.
Au lendemain de l’annonce de son nouveau gouvernement, Ahmed alCharaa, le président par intérim syrien, qui s’est attribué le poste de premier ministre, a prévenu qu’il « ne pourra pas satisfaire tout le monde », reconnaissant que « chaque mesure que nous prenons ne fera pas consensus ».
Ce nouveau cabinet était le test attendu par de nombreux Syriens et les pays occidentaux, qui faisaient de l’inclusivité l’une des conditions pour lever les sanctions qui frappent encore sévèrement la Syrie postAssad. De Washington à Paris en passant par certaines fractions de la mosaïque syrienne, le scepticisme domine, ce qui ne laisse pas augurer d’une levée prochaine des sanctions.
Soucieux de conserver les ministères régaliens pour contrôler une transition politique qui va s’étaler sur cinq ans, al-Charaa, un exdjihadiste qui a renversé Bachar el-Assad, à la tête d’une coalition de groupes armés islamistes, a maintenu ses proches à la Défense (Mourhaf Abou Qasra), aux Affaires étrangères Chibani), promu à l’Intérieur le chef des Renseignements généraux, Anas Khattab, et remplacé le très contesté ministre de la Justice Chadi al-Waissi – ex djihadiste lui aussi qui avait supervisé l’exécution de deux femmes à Idlib – par un juriste islamique, Mazhar al-Wais.
Alors que le précédent premier ministre, Mohammed al-Bachir, a glissé au ministère stratégique de l’Énergie, aucun dirigeant de l’opposition en exil sous el-Assad – soutenue par des pays européens – n’a été nommé. Al-Charaa a choisi des ministres à titre individuel et non pas en tant que représentant d’autres forces politiques, dont il ne veut pas.
« L’inclusivité est minimale, constate un diplomate européen, les personnalités issues des minorités ne représentent qu’eux-mêmes. » Parmi les 23 ministres, on compte une femme, Hind Kabawat (Affaires sociales), qui est aussi chrétienne – la seule – ; un alaouite, Yarob Badr (Transports) – que beaucoup au sein de sa communauté critique, un mois après les massacres commis contre les alaouites par les forces de sécurité – ; un druze, Amgad Badr (Agriculture), et un Kurde, Abdelrhamane Terko (Éducation), sans lien avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) à dominante kurde, qui administrent le Nord-Est syrien.
Grands perdants, les FDS ont immédiatement contesté la légitimité de ce gouvernement « qui ne reflète pas la pluralité du pays ». L’administration autonome kurde affirme qu’elle ne se sent « pas concernée par l’application ou l’exécution des décisions (en) émanant ». Une prise de distance fâcheuse alors qu’alCharaa et les Kurdes se sont donnés six mois pour régler leurs profonds différends.
Le nouvel homme fort de la Syrie a récompensé en revanche la société civile en nommant au ministère chargé des Situations d’urgence Raed al-Saleh, l’ancien chef des Casques blancs pendant la « révolution », tout en faisant appel à des technocrates compétents pour relever les défis économiques : Yarob Badr, ingénieur formé en France, ancien ministre des Transports entre 2006 et 2011 sous el-Assad, et Yisr Barnieh, un expert aux Finances, dont Charaa espère qu’il lui ouvrira les portes des institutions financières internationales.
« Al-Charaa partage le pouvoir avec des ONG et des technocrates sans relais politiques », regrette un expert syrien. « Au regard de nos critères, renchérit un autre diplomate européen, le compte n’y est pas tout à fait. Mais au regard des standards régionaux peuton en attendre plus ? », ajoute-t-il.
« Les Européens sont plutôt déçus dans la mesure où c’était la dernière occasion pour avoir plus d’inclusivité dans un processus de transition désormais en place pour cinq ans », estime un autre expert à Bruxelles. Quant à Washington, qui a récemment remis à al Charaa une liste d’exigences avant de lever les sanctions, une telle perspective n’est pas pour demain. Ce qui risque d’aggraver une situation économique, déjà précaire.
Faute d’un feu vert américain, le Qatar, allié de la nouvelle Syrie, ne peut toujours pas verser chaque mois les 120 millions de dollars promis pour payer les fonctionnaires. Sans ressources, le président par intérim doit compter sur la Turquie pour régler les salaires de l’Armée nationale syrienne qui se bat au nord contre les Kurdes. Enfin, avec environ cinq milliards de réserves, issus des trafics, les réseaux du crime organisé en Syrie sont plus riches que l’État.
« Parier sur un échec n’est cependant pas une option souhaitable », estime-t-on à Paris, alors qu’Emmanuel Macron a invité le nouvel homme fort de Damas. En fin de semaine, le comité chargé de faire la lumière sur les massacres perpétrés début mars contre les alaouites rendra ses conclusions. À Paris comme ailleurs, on attend que les coupables soient arrêtés. Damas a une ultime occasion de tenir ses promesses.