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    Reihane Taravati
    reihane taravati CREDIT/ whatsapp

    Reihane Taravati : « Beaucoup d’Iraniens ont peur que leur pays devienne une nouvelle Syrie »

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    By Le Figaro on 20 janvier 2018 à la une

    La star des réseaux sociaux dans son pays revient sur l’échec des manifestations

    Par Charles Jaigu

    Il y a trois ans, Reihane Taravati est devenue célèbre en Iran et sur les réseaux sociaux du monde entier parce qu’elle proposait une version iranienne du clip Happy, tube pop de Pharrell Williams, tournée à Téhéran par des jeunes sans foulard. Un clip qui a provoqué la fureur des autorités religieuses. Arrêtée et condamnée, elle a été sous la menace d’une peine de prison jusqu’à récemment. Elle a 27 ans et exerce son métier de photographe dans la capitale iranienne pour des marques de mode. Jointe par téléphone, elle a accepté de nous livrer son analyse des manifestations qui ont secoué la République des mollahs dans les premiers jours de janvier.

    LE FIGARO. – Vous êtes née dans la ville de Machhad, dans l’est de l’Iran, où les manifestations ont commencé le 28 décembre. Vous avez tout de suite été sceptique ?

    Reihane TARAVATI. – Oui, je connais bien cette ville, qui est un centre religieux très conservateur. Il y a aussi beaucoup de réformateurs, mais ils sont discrets. Pour qu’ils manifestent, il faut vraiment une grande occasion. Or, justement, ils n’étaient pas dans les rues. C’était un drôle de début pour une révolution.

    Mais le mouvement a semblé prendre une autre direction par la suite… Tout a commencé de manière très étrange. Nous avons vite compris que les premiers manifestants étaient là pour viser le président Hassan Rohani qui est l’adversaire des ultraconservateurs. Ensuite, il y en a eu d’autres qui protestaient contre la vie chère. Tout cela n’avait pas de direction claire et mélangeait des gens qui avaient des revendications confuses. En dehors du mécontentement économique, leurs objectifs étaient parfois complètement opposés. C’est pour cette raison que ni moi ni mes amis ne sommes descendus dans la rue.

    Certains ont comparé ces rassemblements avec les tensions qui régnaient dans les dernières années du chah. Voyez-vous un parallèle ?

    L’Iran d’aujourd’hui est beaucoup plus fragile qu’en 1979, et cela incite beaucoup de monde à la prudence. Bien sûr, il y a la crise économique qui dure depuis longtemps, et cela crée de la colère, mais les gens ont aussi peur d’une guerre régionale contre l’Iran. L’agressivité de Trump exaspère tous les Iraniens, qui savent que le blocus économique vient des États-Unis. En voyant tout ça, je pense que nous devons rester calmes. D’instinct, je dirais que tout le monde veut éviter le pire.

    Certains ont même évoqué le retour de la monarchie. Est-ce un désir d’une partie de la population ?

    Je n’entends pas souvent parler de ça. Je pense que, pour une très grande majorité d’Iraniens, la page est tournée. Mais en ce moment, il y a beaucoup d’idées qui partent dans tous les sens. Et si vous interrogez un Iranien sur ce qui ne va pas, il vous dira une chose et sera immédiatement contredit par son voisin. C’est pour cela que le mouvement de janvier n’était pas crédible.

    Pourtant, en 2009, face à Ahmadinejad, n’y a-t-il pas eu un premier printemps démocratique qui aurait pu aboutir ?

    En 2009, oui, je suis descendue, comme des milliers d’autres. Mais le contexte était différent. Il y avait plus de confiance dans le pouvoir de la rue. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses qui nous effrayent, notamment en Syrie. Ici, les gens ont très peur que l’Iran ne devienne une nouvelle Syrie. Tout le monde se souvient des premiers mouvements pour la démocratisation de la Syrie, et ça s’est terminé dans une guerre civile terrible.

    En 2014, vous aviez tourné Happy avec des amis. Une parodie de la chanson de Pharrell Williams où vous aviez le visage découvert. Que s’est-il passé depuis ?

    J’ai été en prison pendant trois jours, puis ils m’ont relâchée après avoir fouillé tout mon appartement. Ensuite, ils m’ont régulièrement menacée par des coups de téléphone très explicites. J’ai finalement été condamnée à de la prison avec sursis pendant trois ans. Cela s’est terminé il y a deux mois. Pour le moment, on me laisse tranquille, même si je me sens toujours surveillée. J’ai arrêté de faire des photos de mode comme avant. Maintenant, je photographie les célébrités pour les réseaux sociaux car, bien sûr, il n’y a pas de magazine de mode chez nous.

    Quelle est la situation pour vous ?

    Pour ma génération, tout tourne autour des réseaux sociaux, et mon travail consiste aussi à les alimenter par mes photos. Ils sont le seul moyen d’expres- sion en Iran. Ni la télévision d’État, ni le cinéma, ni les livres, ni la presse ne peuvent refléter la réalité et les rêves des gens. Pendant trois semaines, les réseaux ont été interrompus. Ils ont été rétablis il y a cinq jours, et les choses reviennent à la normale.

    Vous sentez-vous toujours menacée ?

    J’ai gagné en notoriété, ce qui me protège un peu. Mais j’ai aussi changé ma manière de travailler parce que je ne veux pas vivre dans la peur. L’arrestation et les menaces m’ont impressionnée. Je ne suis pas une héroïne, ni une grande dissidente, et je suis devenue connue simplement parce que j’avais fait une vidéo, pour rire. Nous voulions juste montrer que nous étions des jeunes comme les autres.

    C’est aussi le cas de ceux qui ont 20 ans aujourd’hui ?

    Les 18-22 ans n’ont peur de rien car ils n’ont pas encore fait l’expérience de la répression. Ils vivent encore plus que nous avec, pour seuls héros, Angelina Jolie et quelques autres stars américaines. Dans le monde de la mode, ils copient toutes les grandes marques. Mais, pour le moment, ça s’arrête là.

    LE FIGARO

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