Quand tuer n’est pas un homicide

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L’attentat à la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption de Nice pose la question suivante : « Qu’est ce qui fait qu’un gamin de 18 ans se transforme en égorgeur d’abattoir au titre de justicier divin ? ». Son geste n’est curieusement pas celui d’un kamikaze jihadiste. Il ne se tue pas en tuant, dans un combat pour Dieu, croyant mériter ainsi le statut de martyr au paradis. L’égorgeur de Nice a tué, avec détermination, des personnes qui se trouvaient dans cette église et qui, du point de vue chrétien, sont des martyrs de la foi.

 

Ceci pose le problème complexe du jihad quand il devient un combat pour Dieu. Pour un croyant convaincu d’être le justicier de Dieu, la connaissance de l’ennemi est tout à fait secondaire. Le combat est un conflit sans face-à-face tant le visage de l’ennemi disparaît au profit d’une métaphore : l’infidèle, le mécréant, le corrompu, le mal etc. Tuer, dans ces conditions, n’est plus un homicide mais une sorte de « malicide ». Peu importe l’identité de celui qu’on tue, c’est le mal absolu qui n’a pas besoin d’être pensé et réfléchi. Il est exclusivement défini, métaphore oblige, par la qualité abstraite qu’on lui prête et non par son être propre. L’ennemi supposé est une réalité déshumanisée, une chose dont on peut disposer à sa guise sans sourciller du moment qu’on est convaincu de vaincre le mal. Le corollaire de tout ceci est un présupposé qui implique qu’on est soi-même déshumanisé, réduit à une essence volatile, une catégorie abstraite : le croyant, le bien, le fidèle etc. On se dépouille de toute réalité humaine, faite de chair et de sang.

L’Islam jihadiste contemporain, sunnite ou chiite, est une école de déshumanisation. Il pense et justifie ses actes sanguinaires par le biais d’une rhétorique que le monde chrétien a jadis connue durant les Croisades. Dans une lettre qu’il adresse aux Templiers, nouvelle milice du Christ, St Bernard écrit : « Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en pleine sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue pour exécuter ses vengeances […] Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer ainsi; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens». Entre l’Islam jihadiste contemporain et la modernité, il y a un abîme culturel de huit siècles de sécularisation qui rend tout dialogue quasi impossible. Le dialogue dit islamo-chrétien, inter-religieux ou interculturel, est lui-même instrumentalisé pour figer et consacrer ce qui existe et surtout pour imposer le refus de tout changement sous couvert d’embrassades mutuelles et d’obséquieuses contorsions de tolérance. L’Islam jihadiste utilise à son profit la philosophie des droits de l’homme, oubliant que le prérequis de cette dernière est une conception de l’individu comme sujet autonome non soumis à la loi commune du groupe mais à la loi.

Que faire aujourd’hui ? Il est hors de question de jeter la philosophie des droits de l’homme à la poubelle, ainsi que le concept de laïcité au sens de la séparation du religieux et du politique. Dans l’espace public, la loi protège les droits de chacun et impose les devoirs à chacun. Nous devons impérativement protéger l’humanisme des Lumières.
La campagne antifrançaise actuelle se concentre sur les caricatures délibérément blasphématoires d’un magazine, oubliant qu’un seul individu a accepté de jouer le rôle peu glorieux d’égorgeur d’abattoir en réparation du blasphème, au lieu de se pourvoir en justice. L’Occident sécularisé se trouve pris entre le marteau de l’Islamisme jihadiste dévoyé et l’enclume d’un laïcisme devenu une religion sans dieu. D’un côté, un univers théocratique où Dieu est tellement présent qu’il n’y a plus de place pour l’homme. De l’autre, une culture techno-financière où l’homme est tellement présent qu’il n’y a plus de place pour Dieu.
C’est une guerre infinie d’images et de virtualités, une guerre de la modernité, un face-à-face sans tierce partie, entre l’homme et Dieu. Notre monde globalisé des réseaux a remisé au grenier les corps intermédiaires qui, jadis, pouvaient amortir le choc d’un tel affrontement : nations, états etc. Dès lors, les insoupçonnables énergies du psychisme humain peuvent enfin se donner libre cours. Plus rien ne retient l’homme et Dieu.

*Beyrouth

acourban@gmail.com

 

OLJ

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