Nouvelle coalition, nouveau terrorisme

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La nouvelle coalition internationale contre le terrorisme menée par le président Obama et son allié François Hollande a pour but officiel de détruire une organisation terroriste qui occupe un large territoire en Irak et en Syrie. Nul doute que les cibles militaires répertoriées par les états-majors militaires seront détruites à plus ou moins long terme, mais on ignore si la dynamique enclenchée par cette organisation sera brisée en fin de compte. Mieux connaître cette nébuleuse qui se prénomme « Etat islamique » est indispensable, et analystes, chercheurs et services secrets s’y emploient. Mais débrouiller l’écheveau des réseaux, des filières d’endoctrinement et de financement suffit-il ? Dans la série d’articles inaugurée aujourd’hui, François Zabbal fait le point sur les métamorphoses récentes de courants qui ne se laissent pas facilement appréhender derrière le référent islamique, avec une attention particulière sur leur héritage, leur force de mobilisation, leur travail en réseaux et leur visage médiatique.

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Premier article : Nouvelle coalition, nouveau terrorisme

Il n’est pas sûr que les malheureux Syriens et Irakiens, victimes impuissantes d’une terreur étatique autant que milicienne, mettent leurs espoirs de démocratie et de bien-être dans la nouvelle coalition internationale, dont on dit qu’elle sera différente de celle de George W. Bush en 2003. On peut même dire sans risque de se tromper que tout indique le contraire. Une première raison massive et incontournable : quelles que soient les justificatifs qui seront fournis par les coalisés, frapper les groupes terroristes de Syrie et d’Irak c’est, dans la perception collective du Moyen-Orient, affaiblir les sunnites et par conséquent renforcer les chiites. Dans le jeu des réminiscences mythiques qui ont toujours hanté cette région, la réincarnation du califat de Bagdad, quelque ridicule qu’elle paraisse aux observateurs et aux acteurs, fonctionne comme une bannière de ralliement confessionnel au plan mondial.

La mécanique qui s’est mise en place ne sera pas anéantie par des missiles guidés au laser depuis les airs. Les militaires savent qu’il faut agir sur le terrain, et les politiques devraient savoir qu’il leur faut faut s’attaquer aux causes profondes. Encore faut-il pouvoir les diagnostiquer. La reconstitution des réseaux et des filières de financement et de recrutement, si elle est indispensable pour prévenir les actes de terrorisme, ne suffit pas à guérir, car le terrorisme plonge ses racines loin dans l’histoire contemporaine du Moyen-Orient et il n’a pas été sans séduire de larges couches de la société.

L’appui du peuple au terrorisme

Il faut, pour commencer, faire un sort à l’idée que le terrorisme est un moyen unanimement réprouvé par les démocrates et les hommes épris de liberté. En Occident même, on a applaudi au XXe siècle aux violences les plus radicales en les justifiant par la lutte contre l’oppression. Des intellectuels de haut vol ont ainsi encouragé, au nom de la démocratie et de la liberté, les formes les plus excessives de la violence. Cette idéologie révolutionnaire qui prenait appui sur la Révolution française et la Révolution bolchévique a culminé avec les luttes de libération du tiers-monde. Encore au début des années 1960, Jean-Paul Sartre pouvait faire l’apologie de la violence en préfaçant Les Damnés de la terre de Franz Fanon sans être poursuivi pour appel au meurtre. Certes, il s’agissait de violence révolutionnaire, mais où se situe la frontière entre l’action révolutionnaire et l’action terroriste ?

Aujourd’hui aussi la qualification de l’acte terroriste change suivant l’endroit où l’on se place. Pourtant, il existe une différence de taille par rapport à l’esprit révolutionnaire. Celui-ci avait une visée universelle qui touchait la fibre démocratique de toute personne éprise de liberté, tandis que le terrorisme dit islamique a une connotation rétrograde et liberticide. Quand le soulèvement embrase la Syrie à partir de mars 2011, le pouvoir central déclenche ce qu’on peut appeler sans hésiter une campagne de terreur. En face, il n’y a que des foules en colère aux mains nues, mais capables de filmer et de diffuser les atrocités commises par les hommes du régime. Les pays occidentaux (et arabes) qui chérissent les dictateurs tant qu’ils commettent leurs massacres dans la plus grande discrétion, se trouvent acculés à soutenir – du bout des lèvres – les revendications du peuple syrien : avec Bachar Assad c’était trop, et le peuple nu avait raison. Mais après la désertion des militaires qui formeront les premiers noyaux de l’Armée syrienne libre, le paysage se complique petit à petit avec la multiplication de groupes armés qui imposent leurs stratégies et leurs règles à la population. C’est là que Damas et les Occidentaux se retrouvent dans le même camp pour qualifier ceux-ci de terroristes confirmant ainsi aux yeux du public l’existence d’une connivence étroite.

La guerre confessionnelle

La désignation de l’Etat islamique comme cible d’une coalition internationale pose en réalité bien plus de problèmes qu’elle n’en résout. Car, qu’on le veuille ou non, sa fausse clarté renoue avec la logique simpliste de G. W. Bush : d’un côté les bons, de l’autre les méchants. En Irak donc, il y aurait du bon côté l’armée irakienne dont on sait qu’elle était dirigée par les chiites, des milices chiites armées, des forces iraniennes au sol ou en appui logistique. Suffira-t-il d’y adjoindre quelques tribus sunnites pour transformer l’ensemble de ces forces en armée nationale se plaçant au-dessus des clans et des communautés ? On peut en douter. Et l’appui apporté au nord par les Kurdes n’ira pas au-delà de la délimitation d’une zone d’influence kurde.

Mais c’est en Syrie que les choses s’avèrent plus compliquée pour l’administration Obama et les coalisés. Se contenter de frapper l’Etat islamique, en particulier dans la région de Raqqa, c’est faire pencher la balance en faveur de Bashar Assad et compromettre toute chance d’apporter à la crise syrienne une solution quelle qu’elle soit.

En tous cas, l’action militaire telle qu’elle est planifiée et menée aujourd’hui est dangereuse tant qu’elle n’est pas soutenue par un projet politique. Et ce projet doit avoir pour objectif prioritaire de concilier les composantes ethniques et confessionnelles. En d’autres termes, de réparer les dégâts immenses causés par l’administration de George W. Bush en Irak. Celle-ci avait cru bon de compenser des décennies d’oppression des kurdes et des chiites en donnant l’avantage à ceux-ci dans le régime de l’après-Saddam Hussein. C’était manifester une ignorance totale de l’histoire du Moyen-Orient et provoquer une onde de choc dans tout le Moyen-Orient. L’Irak, et aussi maintenant la Syrie, sont devenus un champ d’intervention des puissances régionales dans un conflit entre chiites et sunnites qui embrase la région jusqu’au Yémen et implique l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar.

Dans un passé récent, le nationalisme arabe jouait malgré tout le rôle de ciment national, de religion civique en quelque sorte. Avec son effondrement, c’est le diable qui est sorti de la boîte.

L’islam en jeu

On a retracé le parcours de dizaines de jihadistes en particulier en Europe. Des chercheurs français, britanniques, américains ont étudié de près leur profil et il ne passe pas une semaine sans un récit détaillé sur le basculement d’un jeune à peine sorti de l’adolescence dans le salafisme, qui est souvent la voie ouverte à l’islamisme radical.

Parmi les causes de cet engagement, il y a les conditions sociales et économiques, mais aussi les discriminations de la société d’accueil, l’avenir bouché et enfin l’attrait de la mosquée et de la prédication islamique. Récemment, on a relevé un changement dans les motivations de ceux qui partaient pour la Syrie. Il y a un ou deux ans, la dimension humanitaire et militante dominait : on partait pour aider un peuple souffrant et éventuellement combattre à ses côtés. Il y eut d’ailleurs tout un courant souterrain de solidarité y compris de jeunes non islamistes. Aujourd’hui, on part pour participer à la construction de l’Etat islamique et vivre dans une société conforme aux principes islamiques.

A côté de ces musulmans occidentaux, délinquants ou romantiques, il y a ceux qui viennent des pays arabes et musulmans. La filière saoudienne est l’une des plus importantes en raison de son poids numérique, des dotations financières dont elle bénéficie et des facilités offertes par le gouvernement pour passer la frontière avec l’Irak.

Les réseaux jihadistes occidentaux sont bien documentés avec leur système d’endoctrinement et de recrutement. Si les services de police assurent un contrôle relativement serré, les politiques se déclarent incapables d’éradiquer le phénomène. Le laxisme qui a prévalu dans la gestion de l’islam (recrutement des imams, contenu des enseignements et des prédications) pendant près de trois décennies en est la cause directe, mais aussi les politiques d’intégration des populations immigrées.

Pour exorciser ce mal qui ronge les sociétés occidentales, on s’empresse aujourd’hui de déclarer haut et fort que l’islam n’est pour rien dans le jihadisme. On exhibe des imams qui condamnent très officiellement les actes terroristes et démontrent qu’ils ne sont pas conformes aux préceptes de la religion. Ilo n’en reste pas moins que les réactions des élites musulmanes d’Occident et des pays arabes et musulmans devant les crimes horribles des islamistes ont été lentes à venir et bien timides en fin de compte. En France, aucune pétition nationale n’a été lancée comme il y en a des dizaines qui le sont pour des occasions moindres.

A l’appui de l’idée que l’islam est étranger aux actes commis, on a montré que le bourreau présumé de James Foley, Abdel-Majid Abdel Bary, ce rappeur de 23 ans d’origine égyptienne avait commencé par s’informer sur l’islam en lisant Le Coran pour les Nuls, un livre écrit par Malek Chebel qui se dit musulman éclairé ! Mais on ne nous explique pas pour autant pourquoi l’endoctrinement et l’embrigadement s’appuient sur l’islam, c’est-à-dire sur des prescriptions sans référence à des valeurs que le réformisme islamique de Muhammad Abdo à nos jours avait intégrées, telles que la liberté, la démocratie et la justice sociale. En d’autres termes, pourquoi avec l’islam « ça marche » et plus avec « la révolution »…

Dire que l’islam est étranger aux crimes commis n’a pas de sens. Il importe plutôt de savoir comment l’usage de préceptes coraniques conduit à une nouvelle dynamique politico-religieuse qui prend appui sur les prédicateurs, des réseaux et des institutions. L’islam a une longue tradition de citations religieuses arrangées pour le meilleur et pour le pire, comme le montre Jonathan Brown dans Misquoting Muhammad: The Challenge and Choices of Interpreting the Prophet’s Legacy (One World Publications, Londres, 2014).

Prochain article : Le terrorisme, un outil efficace approuvé par les masses populaires.

* François Zabbal est historien et philosophe

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