Chaque 13 avril, au Liban, la mémoire revient avec une brutalité particulière.
Ce n’est pas seulement la date du début officiel de la guerre civile de 1975. C’est le point de bascule. Le moment où un pays singulier, fragile, libre, imparfait, mais vivant, a été précipité dans l’abîme. Le moment où le Liban a cessé d’être seulement une nation pour devenir un champ de bataille. Un terrain livré aux armes, aux idéologies, aux manipulations extérieures et aux illusions meurtrières.
Il faut avoir le courage de nommer les causes. Cette tragédie fut allumée par l’irresponsabilité de l’OLP, par l’effondrement de l’autorité de l’État, et par la collision de puissances étrangères qui ont vu dans notre petite république non pas un peuple à protéger, mais un espace à occuper, à instrumentaliser, à déchirer. Le Liban était trop libre, trop pluraliste, trop ouvert, trop indiscipliné peut-être, pour ne pas devenir la cible de ces fanatiques.
Le 13 avril 1975 n’a donc pas seulement ouvert une guerre. Il a inauguré une longue ère de mensonge, de renoncement et de trahison.
Et c’est précisément pour cela que cette date nous parle encore aujourd’hui.
Car plus d’un demi-siècle plus tard, une question terrible se pose : avons-nous vraiment quitté cette histoire, ou sommes-nous condamnés à la revivre sous d’autres visages ?
Le Liban est à nouveau menacé d’être dépossédé de lui-même. Hier, c’était la tutelle syrienne. Aujourd’hui, c’est l’emprise iranienne, plus idéologique, plus diffuse parfois, mais tout aussi corrosive pour l’idée même d’un État souverain. Dans les deux cas, le même mécanisme est à l’œuvre : affaiblir le centre, fragmenter la décision, confisquer la guerre et la paix, vider les institutions de leur sens, puis nous faire faire douter les Libanais à leur faire croire qu’ils n’ont d’autre choix que de s’adapter à leur propre dépossession.
C’est toujours ainsi que commencent les longues servitudes. Non pas par un grand fracas, mais par l’habitude de l’humiliation.
Dans ces moments, l’Histoire peut encore servir, à condition qu’on ne la transforme pas en rituel vide. Elle doit nous rendre la clarté morale que l’époque essaie de dissoudre. Elle doit nous rappeler qu’il y eut un temps où le sort du Liban était regardé avec lucidité par ceux qui comprenaient ce qu’il représentait.
En 1982, Ronald Reagan déclarait que les États-Unis et le monde libre partageaient avec le peuple libanais un objectif simple et juste : le rétablissement d’un gouvernement fort et stable, né d’un processus constitutionnel ordonné. Cette phrase mérite d’être relue aujourd’hui. Elle disait l’essentiel. Le problème libanais n’était pas un problème folklorique, confessionnel ou périphérique. C’était déjà une question de souveraineté, d’institutions, de monopole de la force légitime, de reconstruction d’un État capable d’exister par lui-même
“The Lebanese Government must be permitted to restore internal security in its capital.” Ronald Reagan, Sept. 1982
Ce discours, aujourd’hui, a presque disparu en Europe. Il a été remplacé par l’ambiguïté, par la prudence vide, par la diplomatie des formules. On parle de “désescalade”, de “stabilité”, de “dialogue”, comme si ces mots suffisaient à répondre à la réalité. Mais la stabilité sans souveraineté n’est qu’un autre nom pour la capitulation lente. Et le dialogue sans rapport de force n’est souvent qu’une manière polie d’organiser le consentement à la faiblesse.
Les parallèles historiques sont troublants. Durant la guerre froide, l’Union soviétique soutenait en arrière-plan les forces de décomposition. Aujourd’hui, la Russie et la Chine protègent l’Iran sur la scène internationale et participent, chacune à sa manière, à la consolidation d’un axe de contestation contre les sociétés ouvertes et les équilibres libéraux. Les acteurs changent, les méthodes évoluent, les slogans se modernisent, mais la logique reste la même : pousser les démocraties au doute, tester leur fatigue, exploiter leur culpabilité, et convertir leur prudence en retrait.
Le Liban, dans cette configuration, redevient ce qu’il fut trop souvent : non pas un sujet, mais un terrain.
Et c’est là que l’Europe, et plus particulièrement la France, ne peut pas se contenter des gestes symboliques. La France n’est pas un observateur quelconque au Liban. Elle y porte une responsabilité historique, culturelle et politique particulière. Encore faut-il vouloir être autre chose qu’une alliée de mémoire.
Je pense ici à François Mitterrand. Non à une nostalgie française plaquée sur le Levant, mais à une certaine idée de la fidélité. Celle qui comprend qu’une alliance n’a de valeur que si elle résiste au coût qu’elle implique. Celle qui sait que les morts d’octobre 1983, les soldats français et américains tombés à Beyrouth, ne devraient pas être invoqués comme le motif d’un effacement définitif, mais comme le rappel tragique de ce que signifie défendre une cause plus grande que la simple gestion du risque.
Le Liban ne demande pas qu’on vienne écrire son destin à sa place. Il demande quelque chose de plus modeste et de plus exigeant : qu’on cesse d’entériner sa neutralisation. Qu’on cesse de traiter comme un fait acquis l’existence d’un pays où l’État ne détient ni la décision stratégique, ni le monopole des armes, ni la maîtrise de sa frontière entre guerre et paix. Qu’on admette enfin qu’aucune réforme, aucune relance, aucune reconstruction n’est sérieusement possible tant que la souveraineté reste conditionnelle.
C’est là, au fond, que tout se joue.
La question libanaise n’est pas d’abord économique. Elle n’est même pas d’abord institutionnelle. Elle est existentielle. Le Liban veut-il encore être un État, ou seulement un territoire administré sous influences ? Veut-il redevenir une patrie politique, ou se résigner à n’être qu’un compromis perpétuellement extorqué entre des puissances mieux armées que lui ?
Je continue de croire que le Liban peut renaître. Non par magie. Non par sentiment. Mais parce que l’idée libanaise n’est pas morte. Malgré tout. Malgré l’exil, malgré la peur, malgré l’effondrement, quelque chose subsiste : l’intuition qu’un pays peut encore exister ici sur la base de la liberté, de la pluralité, de la civilité, et non de l’alignement forcé.
Mais cette intuition ne survivra pas seule. Elle a besoin de courage intérieur, et d’amitiés extérieures qui ne tremblent pas au premier coût politique.
Ronald Reagan répétait que la liberté n’est jamais à plus d’une génération de son extinction. Elle ne se transmet pas par inertie. Elle se défend, elle se protège, elle se mérite. Cette phrase, si souvent citée, retrouve au Liban une intensité presque littérale.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : empêcher qu’un peuple déjà brisé une fois ne soit abandonné une seconde.
Et peut-être qu’un jour, lorsque Beyrouth sera réellement libéré de la peur, du chantage et des menaces ; lorsque ses habitants retrouveront non seulement une sécurité précaire, mais une véritable souveraineté ; lorsque la route de l’aéroport cessera d’être ce couloir de mémoire blessée, de guerre, d’exil et de retour, alors on pourra lui donner un nom qui dise quelque chose de cette fidélité dans les heures sombres :