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    Guerre en Ukraine : et si, en 2023, la clé de la crise se trouvait au Moyen-Orient ?

    1
    By Jean-Pierre Filiu on 2 janvier 2023 à la une

    C’est en Syrie, berceau du partenariat entre la Russie et l’Iran, qu’une telle alliance peut être affaiblie, redonnant ainsi à Israël, mais aussi à la Turquie, leur liberté de manœuvre dans le dossier ukrainien.

     

    La myopie stratégique des dirigeants occidentaux, au premier rang desquels Barack Obama, a longtemps permis à Vladimir Poutine de consolider, à partir de la Syrie, un nouveau rapport de force dont l’Ukraine a été fondamentalement la victime. C’est ainsi que la reculade de la Maison Blanche après le bombardement de banlieues de Damas aux armes chimiques, en août 2013, a convaincu le Kremlin que les réactions à l’annexion de la Crimée, six mois plus tard, seraient effectivement limitées.

    C’est dès lors en Syrie que le partenariat opérationnel entre la Russie et l’Iran s’est transformé en une authentique alliance, avec le développement de drones de combat aujourd’hui massivement utilisés contre l’Ukraine. Cette dimension moyen-orientale doit impérativement être prise en compte dans l’analyse de la crise en cours, sous peine de laisser Moscou jouer seul sur les deux tableaux, européen et levantin.

    Sortir Israël du piège russe

    Benyamin Nétanyahou, de retour au pouvoir en Israël, après avoir été premier ministre de 2009 à 2021, a choisi avec constance de s’en remettre à la Russie pour contenir l’influence de l’Iran en Syrie. Il considérait que les forces russes, directement engagées en Syrie en septembre 2015, étaient les seules capables d’y brider l’activisme des gardiens de la révolution iraniens et de leurs milices affiliées, dont le Hezbollah.

    C’est dans cet esprit que Nétanyahou a cultivé sa relation personnelle avec Poutine, échangeant régulièrement avec lui, jusqu’à la consécration de son invitation sur la place Rouge, le 9 mai 2018, pour le défilé militaire commémorant la victoire de 1945. Israël a cependant dû constater que le contingent russe en Syrie, loin de s’y opposer aux menées de l’Iran, les tolérait, voire les encourageait. L’armée israélienne a même été contrainte de détruire en Syrie des drones de conception israélienne dont la licence avait été cédée à la Russie, mais qui s’avéraient protéger des mouvements liés à l’Iran.

    Poutine, en pompier pyromane d’expérience, a ainsi alimenté en Syrie une menace iranienne qui lui permet de maintenir sur Israël une pression indirecte, mais continue. Seule l’armée russe peut en effet autoriser les raids israéliens en Syrie, eux-mêmes indispensables pour contenir les visées iraniennes à la frontière nord d’Israël. Le piège russe s’est depuis lors refermé sur Israël, qui a justifié son refus de livrer le moindre matériel militaire à l’Ukraine par la priorité accordée à sa relation avec Moscou.

    Les appels répétés de Volodymyr Zelensky sont demeurés sans suite, alors même que le président ukrainien insiste sur le fait que son pays et Israël sont tous deux menacés par l’Iran.

    L’incompréhension se teinte progressivement d’irritation à Kiev, où des dispositifs israéliens de défense antimissile seraient très précieux. Israël n’a d’ailleurs pas participé, à Paris, à la récente conférence internationale de solidarité avec l’Ukraine.

    Affaiblir l’alliance entre Moscou et Téhéran

    Contrairement au pari de Nétanyahou, plus la Russie est forte en Syrie et plus son alliance avec l’Iran est solide. C’est d’ailleurs en Syrie que les drones iraniens Shahed (« martyr »)-136, qui sèment aujourd’hui la terreur en Ukraine, ont été mis au point et continuent, sans doute en partie, d’être produits. C’est également à partir de la Syrie que Poutine peut exercer à l’encontre de son homologue turc un chantage d’une redoutable efficacité.

    Il suffirait en effet à Moscou de déclencher une offensive contre la poche d’Idlib, qui, dans le Nord-Ouest syrien, échappe encore à l’autorité d’Assad, pour entraîner l’exode de centaines de milliers, voire de millions de réfugiés vers la Turquie. Le président Erdogan, accusé par l’opposition d’une telle catastrophe humanitaire, aurait le plus grand mal à remporter les élections générales de juin. Un tel moyen de pression de Moscou sur Ankara explique les limites du soutien turc à l’Ukraine, malgré les livraisons de drones Bayraktar TB2, désormais produits sur place.

    Il est évident que, si Israël et la Turquie, ainsi que les Emirats arabes unis, se ralliaient enfin aux sanctions occidentales à l’encontre de la Russie, celles-ci frapperaient plus durement les oligarques les plus proches de Poutine. Deux sociétés installées aux Emirats ont d’ores et déjà été sanctionnées par les Etats-Unis pour avoir contribué à acheminer des drones iraniens vers le territoire russe. Et la crainte est désormais sérieuse d’une livraison de missiles iraniens à Moscou, afin d’y reconstituer des stocks très affaiblis par les vagues de bombardements sur l’Ukraine.

    Car c’est bel et bien du Moyen-Orient que le Kremlin continue de retirer des ressources essentielles sur le plan militaire, financier et politique. Ce sont de telles ressources qu’il faut frapper, ou au moins compromettre, pour hâter la fin de la tragédie de l’Ukraine. Vaste programme, commenteront ceux qui, un an plus tôt, n’imaginaient même pas une invasion russe de l’Ukraine. Un bien beau sujet de réflexion, en tout cas, en ce premier jour de 2023.

    Jean-Pierre Filiu (Professeur des universités à Sciences Po)

    Le Monde

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    Antoine Courban
    Antoine Courban
    3 années il y a

    Excellente et remarquable analyse de la part de Jean Pierre Filiu, un grand visionnaire par ailleurs

    0
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