Anwar Gargash: «Il fallait changer la dynamique déstabilisatrice au Moyen-Orient»

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INTERVIEW EXCLUSIVE – Pour Le Figaro, le ministre d’État pour les Affaires étrangères des Émirats arabes unis revient sur l’accord historique entre son pays et Israël.

LE FIGARO.- Pourquoi les Émirats sont-ils le premier pays arabe du Golfe à normaliser ses relations avec Israël ?

ANWAR GARGASH.- Les Émirats arabes unis (EAU) ont toujours œuvré pour un Moyen-Orient plus pacifié, plus tolérant et plus prospère. Nous avons toujours insisté sur la nécessité du dialogue et de la diplomatie plutôt que la violence.

Avec les plans israéliens d’annexer une partie de la Cisjordanie et les tensions dans la région qui s’accroissent, nous avons estimé que le temps pressait. C’était l’occasion de changer la dynamique déstabilisatrice et nous l’avons saisie.

En quoi consiste au juste cette normalisation ? Quelles en sont les étapes ?

Nous avons été très clairs sur le fait que cette annonce est le début d’un processus. Les relations avec Israël se développeront sur plusieurs voies. Nous allons travailler sur les interactions scientifiques, médicales, économiques et techniques séparément et celles-ci mèneront aux relations diplomatiques. Nous n’avons pas fixé de délai pour ces étapes, mais cherchons à ce que l’accord et les progrès ne prennent pas trop de temps.

Depuis combien de temps les Émirats négociaient-ils avec Israël ?

C’est un accord qui est préparation depuis plusieurs semaines. Nous étions préoccupés par les plans israéliens d’annexer des territoires palestiniens en Cisjordanie et nous avons été approchés par plusieurs de nos partenaires et alliés nous demandant d’aider à sauver la solution à deux États et aller au-delà des simples déclarations. Plus récemment son Excellence Youssef Al-Otaiba l’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, a publié un article dans la presse israélienne pour les dissuader de prendre la décision d’annexer, cela a attiré beaucoup d’attention. Ces efforts ont été couronnés par son Altesse Cheikh Mohammad Bin Zayed, qui a pris cette décision stratégique.

L’abandon par Israël de ses projets d’annexion en Cisjordanie constituait-il une condition sine qua non ?

Oui, elle l’était. L’annexion était notre préoccupation immédiate. Il nous a semblé qu’elle tuerait la perspective d’une solution à deux États, qui a été à la base de presque tous les efforts de paix et renverrait tout espoir de paix dans la région des décennies en arrière. Une des questions perpétuelles qui empêche des relations plus étroites entre le monde arabe et Israël est le conflit israélo-palestinien. Il nous a semblé que le moment était venu pour la région de faire preuve d’une compétence collective à résoudre les problèmes. Si cette compétence collective accompagnait un engagement renouvelé de la part des États-Unis, ce serait encore mieux, puisque les chances de succès seraient encore plus élevées.

Quelles sont les raisons profondes de la reconnaissance d’Israël par les Émirats arabes unis ?

Il est important tout d’abord de souligner que les relations avec Israël ne sont pas une nouveauté dans la région. Il est aussi important pour nous d’admettre que le boycott des années précédentes n’a pas réalisé les aspirations des populations arabes en général. Le temps est donc venu d’avancer à travers des moyens diplomatiques et politiques pour résoudre les crises qui accablent la région.

Un autre point important est que les EAU ont toujours été et restent des défenseurs du peuple palestinien et de son droit à la dignité et à l’autodétermination. Bien que nous ne puissions pas réaliser les ambitions des Palestiniens à leur place, nous croyons que cet accord avec Israël et les États-Unis est un pas très positif parce qu’il offre l’espace et le temps nécessaires pour construire un accord juste et équilibré.

Notre accord est une occasion historique mais nous avons été très clairs dès le début que l’étendue et le rythme de la normalisation des relations avec Israël suivra les engagements israéliens et l’avancement de nouvelles initiatives de la part de l’État hébreu. Nous sommes confiants que cela évoluera bien, compte tenu de la nature de cette percée stratégique.

Les Émirats vont-ils encourager d’autres pays du Conseil de Coopération du Golfe à reconnaître Israël ? Les Saoudiens vont-ils suivre le geste émirati ?

Les EAU ont toujours prôné le dialogue et le multilatéralisme. Pourtant, en ce qui concerne les relations bilatérales particulières entre nations souveraines, c’est une question qui les concerne eux, pas nous.

Votre reconnaissance ne risque-t-elle pas d’entraîner la détérioration de vos relations avec l’Iran ?

Nous ne voyons pas les choses de cette façon. Il s’agit des Émirats arabes unis, pas de l’Iran. Il s’agit de notre vision et de nos intérêts ainsi que de la nature de nos engagements diplomatiques. Nous pensons que ces relations offriront la possibilité d’influencer positivement les questions de paix et de stabilité autour de nous.

 

Les Émirats ont-ils vocation à devenir médiateurs entre Israël et l’Iran ?

Je ne vois pas cela comme faisant partie de nos calculs. Il s’agit de nos intérêts et cela fait partie de notre approche, celle de travailler collectivement sur les questions de paix régionale et de sécurité avec nos amis traditionnels arabes et les pays comme les États-Unis et la France.

Cette initiative représente-t-elle aussi une volonté de votre part de rapprocher les communautés religieuses ou est-ce surtout économique, politique et diplomatique ?

Les EAU pratiquent depuis longtemps la tolérance religieuse et le dialogue inter-religieux. Ils accueillent toutes les croyances et les pratiques religieuses ouvertement et librement dans le pays.

Les synagogues et les églises existent côte à côte avec les mosquées aux Émirats arabes unis, et nous sommes en outre en train de construire un lieu de culte pluriconfessionnel, la Maison d’Abraham, qui est la pièce maîtresse de cette tolérance religieuse. Le fait que nous accueillons déjà des personnes de confession juive aux EAU a été un point positif pour ce nouvel accord, mais il n’en a pas été le déclencheur.

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