Par Guillaume Daudin
La filiale suisse de cette banque est soupçonnée d’avoir aidé l’ancien grand argentier libanais Riad Salamé à détourner plus de 300 millions de dollars de la banque centrale du pays. Sa mise en examen est un développement d’ampleur dans l’enquête judiciaire française.
« Pourquoi la HSBC n’est-elle pas mise en examen dans l’affaire Salamé ? Tout le pognon est passé par là ! C’est le seul gros poisson qui reste », s’indignait, il y a quelques semaines, un avocat de l’une des personnes impliquées dans ce dossier. C’est désormais chose faite depuis le 6 mai, selon les informations du Monde confirmées jeudi 4 juin par le Parquet national financier.
Au terme de deux jours d’interrogatoire, deux juges financiers chargés d’instruire le volet français des potentiels biens mal acquis libanais de l’ancien gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé, 75 ans, et de ses proches ont formellement mis en cause la HSBC Private Bank Suisse. La filiale du géant bancaire britannique est mise en examen pour « blanchiment en bande organisée » et « association de malfaiteurs en vue de commettre des délits tels que du détournement de fonds publics, des abus de confiance ou de la corruption d’agent public ». La banque a dû verser 80 millions d’euros de cautionnement, notamment en raison d’éventuels dommages et intérêts futurs à payer.
L’instruction a été ouverte en juillet 2021 à la suite d’une plainte de l’association anticorruption Sherpa et du Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban. La justice soupçonne Riad Salamé, qui a toujours nié les accusations, d’avoir été au cœur du détournement de 330 millions de dollars (283 millions d’euros actuels) entre 2002 et 2015.
Le système allégué reposait sur des commissions versées par des banques commerciales libanaises pour l’achat de produits financiers de la Banque du Liban. Ces commissions étaient ensuite reversées par la banque centrale à une structure présentée comme courtier, Forry Associates Ltd. Or, en signant en 2002 le contrat avec Forry, Riad Salamé n’aurait pas mentionné que le véritable propriétaire de cette société offshore immatriculée aux îles Vierges britanniques un an plus tôt était son frère, Raja.
Rapport accablant
Placés sur le compte suisse en dollars de Forry à la HSBC Private Bank, « ces fonds ont été réemployés suivant des montages complexes », repassant parfois par le Liban, « pour l’acquisition de biens immobiliers au profit de Riad Salamé et ses proches » dans l’Hexagone et en Europe, selon la justice française.
Sollicité, l’avocat de Raja Salamé, Karim Beylouni, a répondu ne pas vouloir commenter une procédure en cours. Sofia Bougrine, Clara Gérard-Rodriguez et Pierre-Olivier Sur, avocats de Riad Salamé, ont assuré que « le patrimoine immobilier » de leur client « a été constitué de longue date, grâce aux rémunérations très importantes qu’il percevait en qualité de conseiller financier chez Merrill Lynch, avant sa nomination à la Banque du Liban. [Ils] en [ont]transmis la preuve aux juges d’instruction ».
De ce système, la HSBC Private Bank aurait donc été la complaisante gare de triage financière, ce qu’est venu étayer un rapport de synthèse accablant rendu fin mars par un enquêteur de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière, dont Le Monde a eu connaissance.
Le procès-verbal de 15 pages se fonde sur des éléments versés au début de 2026 par la justice suisse. La banque suisse, mise en cause par le passé dans de nombreux scandales financiers, avait, selon cet enquêteur, « à sa disposition un arsenal juridique, réglementaire et opérationnel idoine pour faire échec au mécanisme de dissimulation mis en place par Riad Salamé. Elle était en mesure de détecter et [de] bloquer les transactions illicites », est-il soutenu. La conclusion du fonctionnaire est sans appel : la HSBC Private Bank a « semblé avaliser un système d’opacification des flux » et a « sciemment laissé Riad et Raja Salamé s’enrichir grâce aux fonds en provenance de Forry, permettant ainsi le blanchiment de près de 330 millions de dollars ».
Le rapport met en cause la plupart des échelons de la banque, du back-office, qui a failli à mener les vérifications nécessaires en appelant Raja Salamé pour valider 192 virements suspects « vers ses comptes au Liban », à la direction de HSBC, qui « ne peut invoquer le silence [du département] conformité pour justifier sa propre inaction ». « Nous ne sommes pas en mesure de commenter une affaire juridique. L’enquête est en cours et nous continuons à coopérer », a déclaré la HSBC, en réponse à plusieurs questions du Monde.
« Cadeau » à 430 000 dollars
En 2025, l’organisation non gouvernementale (ONG) Public Eye avait mis en évidence dans une enquête fouillée les défaillances de la banque, montrant que les quelques alertes soulevées par son département conformité étaient restées vaines.
Le cas de Carla A., relationship manager en Suisse de Forry et de Raja Salamé, l’illustre : elle a connu, entre 2000 et 2020 à la HSBC, des augmentations salariales « spectaculaires », « laissant penser que la banque aurait pu l’inciter, directement ou indirectement, à accepter des clients très fortunés, même lorsque certaines règles en matière de blanchiment n’étaient pas strictement respectées ». Raja Salamé lui adresse d’ailleurs un virement personnel de près de 17 000 dollars en 2009, selon l’enquête. Sollicitée, Carla A. n’a pas répondu au Monde.
En Suisse, la banque a déjà écopé, en 2024, d’une lourde sanction de l’Autorité des marchés financiers pour ses manquements dans ce dossier. Elle est également mise en cause, depuis janvier 2025, dans le cadre d’une instruction pénale, comme l’a révélé Bloomberg. Selon les informations du Monde, cette procédure vise nommément la HSBC Private Bank Suisse pour « défaut d’organisation », ainsi qu’un de ses banquiers, Sobhi T., qui « supervisait » les relations avec Raja Salamé et Forry, pour « blanchiment d’argent aggravé ». Sobhi T. n’a pas répondu au Monde.
Une autre procédure est également en cours au Luxembourg, qui a abouti, fin janvier, à l’inculpation d’un de ses ex-salariés, selon les informations du Monde. Roger H., relationship manager de Riad Salamé à la HSBC Luxembourg, de 2007 à 2008, aurait notamment reçu en « cadeau » de l’ex-gouverneur 430 000 dollars sur un compte au Liban entre 2013 et 2019. Ces sommes n’ont pas été déclarées à son employeur suivant, la Banque générale du Luxembourg, au sein de laquelle il s’occupait toujours du Libanais.
Le juge d’instruction du Grand-Duché a ironisé, lors d’une audition de Roger H., devant la description faite par ce dernier de l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, « personnage froid » avec « de la distance » : « Pour quelqu’un de froid et distant », verser une telle somme « est un geste plutôt sympathique ! ». Notant qu’entre 2013 et 2019 environ un tiers des revenus du chargé de clientèle provenaient de Riad Salamé, le magistrat a interrogé : « Je me demande pour qui vous avez travaillé ? » Roger H. a répondu avoir fait son « travail » sérieusement. Son avocate n’a pas répondu au Monde.
Dans la procédure française, outre HSBC, au moins dix personnes physiques, dont l’ex-gouverneur, son frère Raja, d’autres membres de leur famille ou de l’entourage de l’ancien grand argentier, ainsi que plusieurs figures de la finance libanaise, ont été mises formellement en cause ces dernières années.
« Avancée importante »
La Banque du Liban, récemment constituée partie civile, a été entendue deux fois au début de 2026. Karim Souaid, qui en a pris la tête en avril 2025, a estimé que « Forry se faisait payer sur chaque opération qui passait. C’était un parasite créé aux dépens de la banque centrale », un « cheval de Troie » pour les affaires de Riad Salamé.
Le nouveau gouverneur, lui-même ex-haut responsable d’une filiale HSBC au Moyen-Orient, entre 2000 et 2006, a marqué devant les magistrats instructeurs français « l’importance capitale » de la procédure. « Les victimes sont non seulement la Banque du Liban elle-même, mais surtout les déposants. Nous apporterons toute notre coopération », a-t-il promis.
Chanez Mensous, responsable de la corruption à Sherpa, rappelle que la plainte de l’ONG visait notamment à « interroger le rôle des intermédiaires financiers ». La mise en examen de HSBC est pour elle « une avancée importante » dans l’optique de « rendre aux Libanais une partie des ressources dont ils ont été privés ».
Karim Daher, avocat fiscaliste libanais, a salué le travail de la justice française, « la seule à ce jour à aller de l’avant et à dévoiler les faits ! Ceci servira certainement à combattre l’impunité et à redonner un peu d’espoir aux Libanais victimes ». Cet homme engagé dans la lutte contre la corruption appelle à faire tomber l’« énorme nébuleuse qui s’est mise en place [au Liban] depuis des décennies et qui préserve intérêts et confidentialité ».
« La mise en examen pour association de malfaiteurs dit quelque chose de la dimension mafieuse, c’est-à-dire de l’intensité d’une coopération entre la banque et les principaux protagonistes du dossier dans une logique de cupidité. Le montant du cautionnement signe la très grande gravité des charges », ont estimé, de leur côté, William Bourdon et Vincent Brengarth, avocats de Sherpa et du Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban.
Riad Salamé est visé, depuis mai 2023, par un mandat d’arrêt international français. Le Liban n’extradant pas ses ressortissants, il ne devrait physiquement pas être présent si une audience correctionnelle devait un jour se tenir à Paris. Avec la HSBC, la justice française tient un potentiel occupant de choix pour le banc des prévenus.
