Ronald Lauder, la nostalgie et le combat

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Arnaud Leparmentier

Milliardaire, collectionneur passionné d’Art nouveau, le président du Congrès juif mondial veut agir contre la montée de l’antisémitisme partout, aux Etats-Unis comme en Europe

Elle est sa muse. Il est allé la voir encore, ce dimanche 2 février, à la Neue Galerie, son hôtel particulier transformé en musée aux abords de Central Park, à New York. Ronald Lauder n’en finit pas d’admirer le portrait d’Adele Bloch-Bauer, grande bourgeoise viennoise peinte par Gustav Klimt en 1907. « Si Adele Bloch-Bauer était en vie, elle habiterait à New York », a coutume de dire Ronald Lauder, 76 ans.

Chef-d’œuvre de l’Art nouveau commandé par le riche industriel juif viennois Ferdinand Bloch-Bauer, la toile à l’huile, or et argent fut volée par les nazis en 1938 et exposée pendant des décennies au Palais du Belvédère, à Vienne (Autriche). Lorsque, à l’issue d’une longue bataille judiciaire, le tableau fut rendu, en 2006, à ses héritiers émigrés aux Etats-Unis, c’est Ronald Lauder qui l’acheta, pour 135 millions de dollars (125 millions d’euros), tout naturellement. « J’étais le premier choix de la famille : j’avais un grand amour pour l’art viennois, la Neue Galerie était célèbre et j’étais impliqué dans la procédure de restitution. » Et au fond, le collectionneur new-yorkais, dont la fortune est estimée à 4,3 milliards de dollars par le magazine Forbes, trouve qu’elle est à sa place à New York. « Vienne, de 1900 aux années 1920, était comme New York. La population, les artistes, le business se mélangeaient, même s’il y avait un peu d’antisémitisme. Adele Bloch-Bauer faisait partie de ce mouvement. Vienne a toujours cette touche, mais New York est LE lieu », nous confie M. Lauder.

Héritier d’Estée Lauder

On était venu pour parler de Vienne, d’Art nouveau et d’Europe avec cet héritier d’Estée Lauder, fondatrice du groupe de cosmétique éponyme, qui possède la plus belle collection privée de Klimt, Schiele et Kokoschka. Mais ce jeudi 6 février, au 42e étage d’une tour de Manhattan de la Ve Avenue, c’est d’abord le défenseur infatigable de la cause juive qui nous reçoit. Président du Congrès juif mondial depuis 2007, Ronald Lauder s’inquiète d’une nouvelle intifada en Palestine, évoque l’élection du ministre-président de Thuringe, en Allemagne, avec les voix de l’extrême droite, et nous fait entrer dans une salle de réunion pour projeter le discours qu’il a tenu une semaine plus tôt pour les 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz. Il veut qu’on l’entende. « C’est moi, parlant avec passion. » M. Lauder commente son propre discours, détaille comment il a financé la préservation d’Auschwitz, menacé de tomber en ruine.

Mais, en ce mois de février, ce sont les Etats-Unis, son pays, qui l’inquiètent. « Pendant que j’agissais en Europe, je n’ai pas agi ici », constate M. Lauder. Un an après une tuerie dans une synagogue de Pittsburgh, Pennsylvanie (11 morts), peu après une fusillade dans un magasin casher de Newark, en face de Manhattan, il a décidé de réagir. « Je suis fatigué des beaux discours et que rien ne se passe. J’ai donc fondé ASAP [Anti-Semitism Accountability Project]. » Un projet doté de 25 millions de dollars, qui compte « cibler » les candidats – du poste de shérif local à celui de sénateur – qui « utilisent l’antisémitisme pour gagner des voix aux élections », accuse Lauder. « Ils ne savent pas quand nous allons nous en prendre à eux, mais après, ce sera trop tard », prévient le milliardaire.

La méthode consistera à utiliser les réseaux sociaux mais pas seulement. « Nous pourrions trouver des choses qui n’ont rien à voir avec l’antisémitisme – des infractions routières, des condamnations ou des impôts impayés. On va utiliser toutes les munitions qu’on peut dénicher », a déclaré au Jewish Insider l’associé de Ronald Lauder, Bradley Tusk. Lauder a refusé d’évoquer avec nous ses cibles potentielles mais fut plus loquace avec le Jerusalem Post sur le sort réservé aux élues démocrates Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar et Rashida Tlaib, connues pour leurs positions anti-Israël. « Je vais leur proposer d’ouvrir un dialogue », déclare-t-il. Mais si elles ne changent pas, « nous les poursuivrons ». En revanche, pas question d’accuser sa vieille connaissance new-yorkaise, le président des Etats-Unis, dont la fille Ivanka est convertie au judaïsme : « Donald Trump n’a pas une once d’antisémitisme en lui. »

Le militant de la cause juive s’est révélé à Vienne. C’était en 1986, lorsqu’il fut nommé ambassadeur en Autriche par le président Ronald Reagan. « Je suis arrivé en étant un juif de trois jours par an [uniquement pour les grandes fêtes religieuses]. J’ai quitté l’Autriche en juif engagé », explique Lauder. C’est l’époque où Kurt Waldheim (1918-2007), ancien officier de la Wehrmacht, est candidat à la présidence de la République. « Il disait : “Je n’ai rien fait de mal, j’ai fait comme vos pères ou vos frères.” Il signifiait en fait aux Autrichiens : si vous votez pour moi, vous votez pour dire que j’ai bien agi. »

Kurt Waldheim est élu, l’ambassadeur Lauder boycotte la cérémonie d’investiture. « A Vienne, j’ai réalisé que je n’étais pas l’ambassadeur des Etats-Unis, mais l’ambassadeur juif des Etats-Unis. » N’était-il pas jeune et arrogant ? « J’étais jeune, je n’étais pas arrogant. Est-ce que je vous demande si vous êtes gauchiste ? » A 76 ans, Lauder dresse un parallèle entre sa bascule et celle de l’Austro-Hongrois Theodor Herzl (1860-1904), fondateur du sionisme, dont un immense portrait trône dans son bureau : « Herzl était un juif totalement assimilé qui arriva comme correspondant à Paris [du journal Die Neue Freie Presse]. Pendant l’affaire Dreyfus, il pensait rencontrer des anti dreyfusards, mais il a réalisé qu’ils étaient anti juifs. Il se dit qu’il y avait un problème et il changea. »

Le bureau de Ronald Lauder, capharnaüm historico-artistique, reflète ce rapport ambigu à Vienne et ce lien indéfectible à l’Europe, synonyme de persécution et d’âge d’or à la fois : des chaises Art nouveau de Josef Hoffmann ; aux murs, un original du « J’accuse… ! » d’Emile Zola, publié en 1898 dans L’Aurore, que côtoie l’ordre de recensement des juifs par le régime de Vichy en 1940, deux tableaux d’Oskar Kokoschka – dont un portrait très « van goghien » – et deux d’Egon Schiele, dont « Conversion ».

« Je suis un milliardaire d’un autre type que ceux que vous interrogez habituellement. J’ai quitté les affaires à 38 ans. Je suis le mélange de trois choses, un juif, un collectionneur d’art et un philanthrope », dit-il. Et un homme de pouvoir, ajoutera-t-on. Les photos des grands de ce monde le prouvent : du dissident soviétique Andreï Sakharov à Ronald Reagan. « Je ne suis pas un New-Yorkais typique. Je passe mon temps à l’extérieur. Mon métier est président du Congrès juif mondial. Je connais tout le monde, la plupart des chefs d’Etat. »

A ses débuts, Ronald Lauder était un peu un fils à papa, plus précisément un fils à maman, le cadet d’Estée Lauder, aux allures de dandy, qui cherchait à découvrir le monde. Son frère aîné, Leonard, 86 ans, grand collectionneur d’art cubiste et américain, s’occupa de développer la multinationale. Des années adolescentes où il découvre la France, étudie au lycée Carnot de Cannes mais aussi en Bavière, nous explique-t-il, basculant de l’anglais au français et à l’allemand. « Vous avez déjà fait des interviews en trois langues ? », se réjouit notre hôte. Il découvre l’Art nouveau et en tombe aussitôt amoureux : il achète un Schiele à l’âge de 14 ans, puis fait un voyage initiatique à Vienne. « L’art, c’est comme une maladie qui vous saisit, une drogue dont on ne peut se passer. »

La lecture de L’Homme sans qualités, roman inachevé de Robert Musil, et celle de Stefan Zweig, écrivains traqués par les nazis, lui firent découvrir l’art d’être (juif) viennois. Enfin, la mythologie familiale, celle de ses parents, fils d’immigrants juifs nés à New York mais élevés dans le souvenir de l’empire austro-hongrois, renforce cette attraction – « ma mère adorait Vienne et Budapest, mes parents parlaient allemand. Cela faisait partie de leur vie », explique Ronald Lauder, qui va vivre la vie viennoise que sa mère n’a pas connue et financer, en 1985, la réfection du dôme du Palais de la Sécession viennoise, courant artistique rebelle lancé en 1897, qui abrite notamment la célèbre « Frise Beethoven », de Klimt.

Ambassadeur en Autriche

Le jeune homme travaille modérément pour l’entreprise familiale, savoure la dolce vita parisienne, avant de rejoindre, en 1984, le Pentagone sous l’administration Reagan, puis Vienne, en 1986. De retour à New York, après un mandat de dix-huit mois comme ambassadeur, Lauder se lance en politique et brigue, en 1989, l’investiture républicaine à la mairie de New York, face à Rudolph Giuliani. Un échec cuisant, en dépit des millions engloutis. « Je n’ai pas renoncé, [les électeurs new-yorkais] m’ont mis dehors avec leur vote. Perdre est la meilleure chose qui me soit arrivée, car cela m’a donné le temps de travailler sur ce que je voulais : pour les juifs. » Un combat laïque – « je crois dans la religion, mais je ne suis pas religieux ».

Le collectionneur travaille sans relâche pour la restitution des œuvres spoliées par les nazis. Et lorsqu’on lui demande si la place d’Adele Bloch-Bauer n’est pas plutôt à Vienne qu’à la Neue Galerie, à New York, la réponse fuse : « Et Mona Lisa ? Le grand art n’a pas de pays. » Dès la fin des années 1980, il cherche à faire revivre les communautés juives d’Europe centrale et ouvre 35 écoles juives, de Berlin à Budapest en passant par Varsovie. Lauder est présent dans toute l’Europe, un peu encombrant, parfois. A force d’aimer Vienne, le milliardaire américain se croit chez lui. En 2011, il s’engage dans l’élection du président de la communauté juive autrichienne, suscitant un tollé. « Il y avait une personnalité excellente dont je pensais qu’elle devait diriger la communauté juive. J’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû faire, m’impliquer dans cette campagne. »

Fondé en 1936, le Congrès juif mondial tient les Européens à l’œil et soutient Israël. C’est sa mission et Ronald Lauder la poursuit. Lauder est un ami du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, pour lequel il fit une mission de bons offices auprès du président syrien Hafez Al-Assad, à la fin des années 1990. Ce bailleur de fonds du Parti républicain a salué le déménagement de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem. Conseiller officieux de Trump sur les affaires israéliennes, il s’est rendu à la Maison Blanche, le 28 janvier, lors de la présentation du plan de paix de Donald Trump en présence de M. Nétanyahou. Il est toutefois resté silencieux sur l’initiative.

Dans son bureau, il nous fait lire la maxime du philosophe et rabbin israélo-américain David Hartman : « Israël est trop important pour les juifs américains pour le laisser aux Israéliens ». L’Europe est aussi trop importante pour la laisser aux Européens. Dans son discours à Auschwitz, Lauder évoqua les pays qui, avant-guerre, rejetèrent les réfugiés juifs. Y compris les Etats-Unis de Franklin D. Roosevelt – à rebours de l’imagerie dominante outre-Atlantique. Y compris la France.

Après les assassinats antisémites à l’école Ozar Hatorah de Toulouse et celui de deux militaires commis par Mohamed Merah en 2012, il avait tenu à Paris un discours de concorde, notamment envers les musulmans, mais déplore la résurgence de l’antisémitisme. Le 18 février, un rapport fustigeant la France – qu’il avait commandé – a fuité dans la presse new-yorkaise. Trop véhément, sans doute, au point d’être contre-productif. M. Lauder l’a désavoué, expliquant notamment qu’il n’avait pas été soumis aux organisations juives européennes, mais le reproche reste lancinant. « Qui s’élève en France pour les juifs ? Qui s’élève en Allemagne pour les juifs ? Qui s’élève en Europe pour les juifs ? Niemand, personne, nobody. »

LE MONDE

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Ronald Lauder, la nostalgie et le combat

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