« Présidentielle : la volonté d’éliminer plutôt que choisir paraît dominer »

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Jérôme jaffré,  politologue, directeur du Centre d’études et de connaissances sur l’opinion publique (Cecop)*, tire les enseignements du premier tour de la présidentielle et esquisse les caractéristiques du duel du second tour entre Emmanuel Macron et Marine le Pen.

 

LE FIGARO. – Quelles sont les caractéristiques de ce premier tour ?

JÉROME JAFFRÉ. – L’adage célèbre « au premier tour on choisit, au deuxième on élimine » s’est trouvé inversé. Au premier tour, les électeurs ont éliminé massivement. Ce qui frappe, c’est la concentration des voix sur trois candidats qui totalisent près des trois quarts des suffrages. Pour deux d’entre eux, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, il s’est agi d’un vote d’anticipation comme si beaucoup de leurs électeurs étaient déjà tournés vers le second tour. Ainsi Macron a-t-il vidé le vote Pécresse à son profit pour éviter l’arrivée en tête de Marine Le Pen. Ainsi Mélenchon a-t-il vidé le reste de la gauche de ses voix pour tenter de le porter au deuxième tour. Il n’a échoué à éliminer Marine Le Pen que de 422 000 suffrages !

Les votes en faveur de contestataires atteignent un total impressionnant…

Le vote en faveur de candidats qu’on peut qualifier de « radicaux » au sens extrémistes, à droite comme à gauche (Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan, Mélenchon et les candidats trotskistes) totalise en effet près de 56 % des suffrages exprimés. On n’avait jamais vu cela de toute l’histoire électorale française. Au premier tour des présidentielles précédentes, les candidats classés de la sorte avaient totalisé en 2007 20 % des suffrages, en 2012 31 % et en 2017 42,5 %. C’est tout le système politique qui se trouve ébranlé par cette progression continue. Un tel niveau est l’enfant du « non » au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen et le petit frère des « gilets jaunes ». Désormais, le vote des Français à la présidentielle attaque les fondements du système politique.

La vraie percée se situe sur le flanc droit. Considérons la gauche que l’on peut qualifier de radicale. Mélenchon et les candidats trotskistes (laissons de côté le PC, qui a une tradition d’accords électoraux avec le PS) ont totalisé, au premier tour de la présidentielle 9 % en 2007, 13 % en 2012, 21 % en 2017 et ils sont à 23 % en 2022. Mais s’agissant de la droite radicale ou extrême, elle a recueilli 11 % en 2007, 18 % en 2012, 21 % en 2017 et 32,5 % en 2022 (c’est-à-dire le total des voix de Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan). Le gain atteint plus de dix points en cinq ans.

En dehors des extrêmes, ce que j’appellerai le bloc central paraît assiégé. J’y inclus socialistes, centristes, marcheurs et UMP puis Républicains. Les candidats de ces partis totalisent 39 % en 2022. D’où viennent-ils ? 58 % en 2017, 69 % en 2012, presque 80 % en 2007. Quelle descente ! Pour survivre, ces électeurs se sont massivement regroupés derrière Macron, ce qui assure sa qualification. La division des extrêmes en deux camps antagonistes lui permet d’espérer la victoire mais c’est la base sociale et politique des gouvernants qui se trouve ensuite très réduite.

Qu’est-il arrivé aux partis de gouvernements d’antan, PS et LR ?

Leur effondrement vient de loin et n’a pas pour seule cause la proportion élevée de votes tactiques de ce 10 avril. Au premier tour de la présidentielle, l’UMP puis LR et le PS totalisaient 57 % des suffrages en 2007, 56 % en 2012, 26,5 % en 2017 et les voilà à 6,5 %. Socialistes et Républicains ne sont plus en capacité aujourd’hui de réussir une campagne nationale. Et beaucoup ont considéré leur candidature inutile (pour Hidalgo) voire in extremis dangereuse pour Pécresse car de nature à favoriser un duel final Mélenchon/Le Pen, cauchemar de tout électeur modéré.

L’abstention a progressé. Qu’en penser ?

L’abstention est moindre qu’on pouvait le craindre. La présidentielle demeure l’élection reine, celle qui peut mobiliser le corps électoral, à la différence des scrutins intermédiaires. Reste qu’avec 26,3 % des inscrits, il s’agit du deuxième taux le plus élevé des onze présidentielles organisées depuis 1965, derrière le record d’abstention de 2002 (28,4 %). Pour une participation élevée, il faut un grand enjeu et une très forte incertitude sur le résultat final. Il se pourrait que le second tour mobilise plus que celui d’il y a cinq ans. Précisons que, selon le sondage de l’Ifop pour TF1 et LCI, l’abstention a été particulièrement élevée parmi les 18-24 ans : 41 %. C’est sans doute une des causes de l’élimination de Mélenchon. De même, de façon classique, l’abstention diffère selon les catégories sociales (29 % des ouvriers ne se sont pas rendus aux urnes et seulement 20 % des cadres).

Comment caractériser les résultats des deux finalistes, Emmanuel Macron et Marine Le Pen?

Le président-candidat conserve des traits distinctifs de sa victoire de 2017. Il attire encore des pans entiers d’électeurs venus de la gauche et de la droite de gouvernement. Ainsi, toujours selon l’Ifop, 39 % des électeurs de Hollande de 2012 et même 47 % de ceux de Sarkozy déclarent avoir voté pour lui ce 10 avril. L’hôte de l’Élysée confirme qu’il a cassé la bipolarisation caractéristique de la Ve République, détruisant beaucoup sur son passage. De surcroît, à l’échelle nationale, il obtient près de quatre points de plus qu’au premier tour de 2017 grâce au renfort d’électeurs âgés (il progresse de 11 points chez les retraités) et aisés. À Neuilly, il a obtenu 49 % des voix contre 23,5 % en 2017. Dans le 16e arrondissement de Paris, il atteint 46,8 % dimanche contre 26,7 % au premier tour de 2017. À Paris, cette progression dans les beaux quartiers lui permet de compenser son recul dans les arrondissements bobos ou populaires (23,7 % des voix dans le 20e contre 30,6 % en 2017). Ce changement profond de sociologie était net dès les élections européennes de 2019. Il se confirme.

Pour sa part, Marine Le Pen, assure sa deuxième place malgré la concurrence de Zemmour. C’est un exploit politique. Elle n’a cessé de progresser d’une présidentielle à l’autre, 17,9 % en 2012, 21,3 % en 2017 et 23,2 % en 2022. Marine Le Pen garde son électorat populaire. 34 % des ouvriers et des employés ont voté pour elle, selon l’Ifop, un résultat inchangé par rapport à 2017. La nouveauté, c’est que Marine Le Pen a élargi son audience à une partie de la droite traditionnelle : 17 % des électeurs de François Fillon en 2017 lui ont accordé leurs suffrages dimanche. Ce qui représente 1 ,2 million d’électeurs basculant de la droite modérée à la droite extrême, un mouvement significatif dont il restera à mesurer s’il obéit à un calcul politique ou à une évolution idéologique. Par ailleurs, Marine Le Pen progresse de sept points au sein des classes moyennes, de 17 à 24 % parmi les professions intermédiaires. Et son score devient plus homogène sur le territoire : elle frôle voire dépasse les 20 % dans les terres de l’Ouest (Bretagne, Pays de la Loire) traditionnellement les plus réticentes à son égard.

Quelle appréciation porter sur le résultat d’Éric Zemmour ?

Le poids d’Éric Zemmour dans la campagne a été considérable jusqu’à l’invasion de l’Ukraine. Son résultat électoral est très en deçà de ses espérances. Et la réalité de dimanche, c’est qu’il a davantage créé un mouvement d’opinion qu’un véritable électorat. J’entends par là que le candidat de Reconquête ! n’a pas de vraie base sociologique. Il ne dépasse les 8 % dans aucune tranche d’âge. Il n’obtient pas plus de 10 % dans aucune catégorie socio-professionnelle. En somme, le concurrent de Le Pen et de Pécresse ne « surperforme » dans aucun segment de l’électorat. Autre difficulté attendue : Zemmour obtient 9 % des voix des hommes qui se sont rendus aux urnes, mais seulement 5 % parmi les suffrages des femmes. En revanche, comme il l’ambitionnait, il a attiré une proportion significative non seulement des électeurs de François Fillon (16 % d’entre eux, soit 1,1 million de voix) mais aussi des électeurs Le Pen de 2017 (12% d’entre eux, soit 900 000 voix). Éric Zemmour a réussi une forme d’union des droites mais à petite échelle et sans en tirer grand profit pour lui-même.

Par ailleurs, les personnalités qui ont rallié sa candidature ne lui ont rien rapporté et subissent souvent des humiliations sur leurs propres territoires. À Marseille, dans les arrondissements de Stéphane Ravier, le candidat de Reconquête ! n’obtient que 7 % des voix. Dans la commune de Montaigu en Vendée, terre d’élection jadis de Philippe de Villiers, 4,7 %. À Neung-sur-Beuvron, chez Guillaume Peltier, il monte certes à 12 % mais Marine Le Pen est à 29 %. Si l’on considère le Vaucluse, dans les deux principales villes de l’ancienne circonscription de Marion Maréchal, Carpentras et Pernes-Les Fontaines, Zemmour y obtient en moyenne 10,5 % et sa tante 30 % ! En revanche, le candidat obtient un certain succès dans plusieurs bastions de droite, dans le Sud-Est, avec 15 % à Nice et à Toulon. Il en va de même dans des communes aisées de l’Ouest parisien, comme à Neuilly et même à Versailles (18 % en moyenne), où il devance Pécresse, qui fut pourtant députée de la ville.

En somme, autour d’Éric Zemmour, le mouvement d’opinion a été réel et une base militante acquise, mais il sera très dur de les traduire en force politique pérenne et il n’ouvre pas de perspectives de victoire pour les législatives du mois de juin.

Valérie Pécresse a obtenu un score humiliant. Était-ce inévitable ?

Au lendemain de la primaire de la droite, la candidature de Pécresse a été perçue comme porteuse d’espoir. Puis peu à peu, elle est entrée en difficulté pour finir par paraître dangereuse à beaucoup d’électeurs de son camp. La présidente de l’Île-de-France a commis en outre deux erreurs clés pour achever sa campagne. Elle a déclaré que le projet de Macron copiait le sien, ce qui incitait ses électeurs à la quitter pour lui. Et elle a annoncé juste avant le premier tour la position qu’elle prendrait en vue du deuxième tour, ce qui revenait à prendre acte de sa défaite.

L’effondrement électoral est spectaculaire. Sur les 7,2 millions d’électeurs de Fillon en 2017, 6 millions sont partis ailleurs dimanche. LR n’a pas seulement perdu les catégories populaires (c’était le cas depuis le temps de Nicolas Sarkozy, et 2 % des employés et des ouvriers ont voté pour elle). Mais pire encore, selon l’Ifop, seuls 2 % des moins de 50 ans ont voté Pécresse ce dimanche.

Comment expliquer le score très élevé de Jean-Luc Mélenchon, la déroute spectaculaire d’Anne Hidalgo et l’échec de Yannick Jadot ?

Le leader des Insoumis est une bête de campagne. Il a progressé à chaque présidentielle : 11 % en 2012, 19,5 % en 2017, 21,95 % cette fois-ci. Mélenchon s’est trouvé victime du recul de Zemmour qui a redonné de l’air à Marine Le Pen. Par ailleurs, il a été le vote utile à gauche. Selon OpinionWay, 50 % des électeurs du candidat Insoumis ont voté pour lui, non parce qu’il correspondait le mieux à leurs convictions, mais en fonction de ses chances d’accéder en finale. Il a pris la place de toute la gauche. Soulignons qu’il a été le candidat des jeunes avec 32 % de voix chez les moins de 35 ans. À l’inverse, il est éliminé par les plus de 65 ans avec seulement 13 % – un point de plus qu’en 2017. Il « sous-performe » dans les Hauts-de-France (19 % contre 19,6 % en 2017). En revanche, en Île-de-France, plus politisée, l’envolée est spectaculaire : 30,2 % contre 21,8. Les scores sont parfois sidérants comme à La Courneuve (64 %, soit + 19,6 points par rapport à 2017) ou à Saint-Denis (61 %, + 17,7 points).

Pour leur part, Anne Hidalgo et Yannick Jadot ont en commun de subir l’éclatement de leurs bases électorales. Seuls 14 % des électeurs qui se disent encore proches du Parti socialiste ont voté pour Hidalgo tandis que Macron en a capté 22 % et Mélenchon 41 %. À Paris même, la ville dont elle le maire, Hidalgo ne recueille que 2,2 % des voix avec une pointe à 2,9 % dans le 11e, arrondissement dont elle est l’élue. Yannick Jadot ne recueille les suffrages que de 37 % des sympathisants écologistes. Les fragilités traditionnelles de l’écologie politique se confirment : seuls 3 % des plus de 65 ans ont voté pour son candidat et 1 % des ouvriers.

Marine Le Pen peut-elle être élue présidente de la République ?

On ne peut l’exclure mais un score au-dessus de 45 % des voix serait déjà un événement politique majeur. Marine Le Pen est portée par ses axes de campagne : une image de proximité, la défense du pouvoir d’achat et un anti-macronisme profond dans une partie de la population. Elle dispose de réservoirs de voix avec l’appel en sa faveur de Zemmour et de Dupont-Aignan. Et, semble-t-il, quelque 25 % des électeurs de Mélenchon seraient disposés à voter pour elle (ils n’ont été que 10 % à faire ce choix en 2017). Emmanuel Macron, représentant d’un bloc central assiégé, doit redonner envie de voter pour lui plutôt que de présenter un simple front du refus de l’extrême droite. Et, s’il est réélu, il devra s’attaquer à la crise profonde du système politique où, aux deux tours de scrutin, la volonté d’éliminer plutôt que choisir paraît dominer. ■ * Chercheur associé au Cevipof.

 

LE FIGARO

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