Hal Brands : « Le sujet de Taïwan suscitera une crise d’ici à trois ans »

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HAL BRANDS est historien, professeur de relations internationales à l’université Johns Hopkins et membre du conseil d’orientation des affaires étrangères au Département d’État. Coauteur de Danger Zone. The Coming Conflict with China (à paraître en anglais), il considère que Pékin a acquis la capacité de modifier le statu quo et pourrait défier Washington et son soutien à Taïwan.

 

LE FIGARO. – Biden a déclaré à deux reprises ces derniers mois que les États-Unis étaient prêts à soutenir militairement Taïwan en cas d’attaque chinoise. Les États-Unis sortent-ils de leur ambiguïté stratégique ?

Hal BRANDS. – Les États-Unis n’ont pas renoncé à leur politique d’une seule Chine, et ne vont sans doute pas étendre leur reconnaissance diplomatique à Taïwan, ni lui offrir des garanties formelles de sécurité, comme un traité d’alliance. Mais l’Administration Biden essaie de faire comprendre à la Chine que Taïwan n’est pas l’Ukraine, et que Pékin ne doit pas s’attendre à ce que les États-Unis s’abstiennent d’intervenir en cas d’attaque contre Taïwan. Mais il faut aussi prendre en compte le fait que Pékin a pu percevoir ces déclarations, tout comme les dernières actions diplomatiques américaines dans la région, comme des signes que le statu quo à travers le détroit de Formose est en train de changer.

L’invasion de l’Ukraine a-t-elle pu modifier la vision stratégique de la Chine à propos de Taïwan ?

Personne ne sait ce que Xi Jinping pense réellement de la guerre en Ukraine. Certains analystes espèrent qu’elle a injecté un degré supplémentaire de prudence dans les calculs du président chinois, en lui montrant à quel point une conquête militaire était difficile, et combien elle pouvait être coûteuse, ne serait-ce que d’un point de vue économique. Mais il est aussi possible que la leçon tirée par Xi Jinping de la guerre en Ukraine est qu’une invasion de Taïwan, si elle est lancée, doit être rapide et décisive, pour ne pas donner le temps à la défense taïwanaise de s’organiser, et à la communauté internationale celui d’infliger des sanctions contre la Chine. Il s’agirait de mettre le monde entier devant le fait accompli pour atteindre le plus vite possible le moment où plus personne ne voudra risquer une confrontation globale pour sauver Taïwan.

Une erreur de calcul sur les intentions de l’adversaire est-elle à craindre, de la part de la Chine ou des États-Unis ?

Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de risque d’incompréhension ni qu’il existe beaucoup d’incertitude sur les intentions de chacun. Les Chinois ont très clairement fait savoir qu’ils voulaient regagner la souveraineté sur Taïwan et qu’ils n’excluaient pas l’emploi de mesures coercitives, ni le recours à la force, pour y parvenir. De leur côté, les États-Unis ont aussi été clairs pour dire que, s’ils ne s’opposent pas formellement à la politique d’une seule Chine, ils considéreraient comme très grave toute tentative chinoise pour modifier le statu quo, que ce soit par la coercition ou la force militaire.

Nous faisons à mon avis plutôt face un problème de capacité que de crédibilité. Le plus grand danger vient de l’évolution de l’équilibre militaire dans la région, qui s’est modifié de façon significative en faveur de la Chine au cours des dernières décennies. Je crains que l’on se rapproche d’un stade où Xi Jinping pourra considérer favorablement l’idée d’un recours à la force, notamment s’il pense que la Chine peut vaincre Taïwan, et prévenir ou repousser une intervention américaine pour aider l’île.

La Chine a-t-elle la capacité d’envahir militairement Taïwan ?

L’ancienne plaisanterie comparant une invasion chinoise de Taïwan à une épreuve de natation à 1 million de participants n’est plus tellement valide. La Chine a développé ces dernières années des capacités militaires considérables… bien qu’elles n’aient jamais été testées au combat depuis plus de quarante-cinq ans. Mais il apparaît comme certain que nous allons faire face à une crise autour de Taïwan au cours des deux ou trois prochaines années. La Chine a acquis la capacité de modifier le statu quo, et je serais surpris que Xi Jinping ne cherche pas au moins à tester ce nouvel équilibre en suscitant une épreuve de force, ne serait-ce que pour voir ce qu’il peut y gagner.

De leur point de vue, les Chinois peuvent aussi considérer ce type d’action comme une mesure défensive. Leur préoccupation devant les renforcements militaires américains et le soutien américain accru à Taïwan peuvent les convaincre qu’ils doivent agir pour empêcher la stature internationale de Taïwan d’augmenter.

Les tensions autour de Taïwan peuvent-elles être comparées avec l’une des crises de la guerre froide ?

Les parallèles sont possibles avec les crises qui ont éclaté à la fin des années 1940, quand l’Union soviétique tentait d’étendre son influence dans plusieurs zones, comme en Iran, en Turquie ou à Berlin. À l’époque, le statu quo avait été maintenu parce que l’Occident s’était montré prêt à risquer une crise diplomatique, et peut-être même un conflit armé pour le préserver. À Berlin, puis en Corée, deux endroits où les Américains étaient géographiquement désavantagés par la distance, ils ont cependant considéré qu’il serait mal avisé de reculer. Taïwan occupe une position militaire bien supérieure à celle de Berlin-Ouest, ou même que la ­Corée du Sud, mais ces crises ont en commun d’avoir été le lieu où les intérêts des deux adversaires entraient en collision.

Si ces comparaisons sont valides, on risque d’entrer dans une période assez inquiétante, puisque les Chinois sont à présent en position de tester le statu quo autour de Taïwan. La question sera alors de savoir jusqu’où les États-Unis seront prêts à aller pour le maintenir. Les États-Unis – l’Occident en général – a jusqu’à présent considéré la rivalité avec la Chine de façon relativement abstraite. Or on est en train de s’apercevoir que la compétition géopolitique s’assortit souvent d’un danger très concret de conflit.

Le Figaro

 

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