Des juges européens à Beyrouth pour enquêter sur l’affaire Riad Salamé

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Des procédures sont ouvertes dans plusieurs pays de L’UE contre le gouverneur de la Banque du Liban.

 

 

La justice européenne ébranlera-t-elle le règne de Riad Salamé ?

 

C’est la question qui occupe la scène politique et médiatique libanaise alors que débute à Beyrouth la visite d’une délégation de magistrats européens dont la Française Aude Buresi, dans le cadre de procédures ouvertes dans leurs pays respectifs contre le gouverneur de la Banque du ­Liban. Celui qui est surnommé « le Madoff libanais » pour avoir orchestré une pyramide de Ponzi à l’échelle nationale – c’est le titre d’un rapport de la Banque mondiale – est aux commandes de la banque centrale depuis trente ans. Jusqu’à présent l’intéressé n’a pas jugé utile de démissionner, affirmant n’avoir rien à se reprocher, et le gouvernement ne l’a pas révoqué, alors qu’il est l’objet de poursuites dans au moins six pays européens.

Ces derniers ont mis en place une équipe d’enquête internationale chargée d’échanger des informations, car l’affaire implique un ensemble de sociétés et de transactions à plusieurs niveaux dans plusieurs pays. Les investigations portent sur le détournement présumé de plus de 330 millions de dollars de la Banque du Liban par le biais d’un contrat attribué à la société de son frère Raja, Forry Associates. Les commissions de courtage concernent des produits obligataires souverains : certificats de dépôts émis par la banque centrale, euro-obligations et bons du Trésor, en grande majorité souscrits par des banques libanaises. Les enquêteurs cherchent à prouver que cette société de courtage, enregistrée dans les îles Vierges, est une société écran dont l’objet est de canaliser les fonds détournés pour la constitution d’un patrimoine immobilier valant des millions d’euros en Europe, enregistrés au nom de Riad Salamé et de ses proches. Le gouverneur affirme, quant à lui, avoir simplement fait fructifier une fortune constituée antérieurement à son mandat.

Les biens de Riad Salamé et ses proches ont été saisis dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, l’Allemagne, Monaco et la France, où la procédure est la plus avancée.

Une première mise en examen a déjà été prononcée à l’encontre d’Anna Kosakova, une Ukrainienne de 46 ans, dont la ­relation avec Riad Salamé a donné naissance à une fille en 2005. Et « début février, la cour d’appel va se prononcer sur la demande de ­levée des saisies en France formulées par Riad Salamé, son frère Raja et son fils ainsi que par Anna Kosakova et les sociétés françaises, belges et luxembourgeoises propriétaires des biens immobiliers et contrôlées par les membres de la famille Salamé », dit au Figaro Me William Bourdon, qui défend l’association Sherpa et le Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban, parties civiles qui avaient saisi la justice en avril 2021.

Pour l’avocat français, la visite à ­Beyrouth de la délégation européenne démontre l’importance qu’accorde la justice européenne à l’obtention d’une coopération effective des autorités judiciaires libanaises s’agissant des demandes d’entraide formulées depuis des mois. « L’absence de coopération n’empêchera cependant pas les instructions d’aller à leur terme en France et ailleurs compte tenu des preuves déjà rassemblées. En droit, le blanchiment n’exige pas que les infractions sources soient parfaitement caractérisées et encore moins qu’elles soient poursuivies dans le pays d’origine. »

Alors que démarre la mission judiciaire européenne, la bonne volonté des autorités libanaise est encore hypothétique, certains médias relayant des accusations d’atteinte à la souveraineté nationale. Un argument réfuté par ­Nizar Saghieh, qui dirige l’observatoire de la justice libanaise, le Legal Agenda. « Cette coopération intervient en vertu d’une convention internationale pour la lutte contre la corruption et le blanchiment signée par le Liban. Mais au lieu d’en profiter pour faire la ­lumière sur une affaire qui concerne le détournement de fonds publics ­libanais, les autorités font tout pour traîner la patte ». Deux ans après les premières lettres parvenues du parquet suisse, la justice libanaise, tenue en laisse par le pouvoir politique, fait du sur-place. Le juge Jean Tannous a fini par être ­chargé de l’enquête mais son ­dossier est désormais bloqué au niveau de deux parquets potentiellement compétents, qui se ­renvoient la balle. « Le dépla­cement des juges européens a un effet miroir qui dévoile l’asservis­sement de la justice au pouvoir ­politique. Il jette une lumière crue sur un système mobilisé pour ­protéger le gouverneur au lieu d’enquêter sur les soupçons dont la solidité ne peut être mise en doute à la lumière de la mobilisation européenne », poursuit Nizar Saghieh. Plusieurs interrogatoires sont prévus, ainsi que des demandes d’accès à des documents ban­caires concernant notamment des transferts à l’étranger.

« Le gouverneur de la Banque du Liban dispose de relais de protection tentaculaires au Liban même s’il a fini par être lâché par la ­France, après que Macron a pris conscience de l’ampleur des malversations financières présumées. Il n’a plus non plus la couverture ­absolue de Washington à qui il a rendu de nombreux services par le passé (dans la lutte contre les flux financiers liés au terrorisme ­notamment, NDLR) », commente Karim Bitar, chercheur à l’Iris. « C’est l’homme qui en sait trop. Beaucoup craignent que sa chute entraîne la leur. Ses deux principaux protecteurs sont le président de la Chambre Nabih Berri (qui, lui aussi, occupe cette fonction ­depuis trente ans) et le président du Conseil Najib Mikati (dont le gouvernement est démissionnaire depuis mai dernier) ».

« En violation flagrante de la ­séparation des pouvoirs, Najib ­Mikati est intervenu person­nellement pour empêcher le juge Tannous de saisir des documents au cours de perquisitions bancaires ­allant jusqu’à comparer cette ­intervention à une agression israélienne contre le Liban ! Dans les jours qui ont suivi, il a convoqué le gouvernement pour prendre des mesures contre ce qu’il a qualifié d’anarchie judiciaire », s’indigne Nizar Saghieh.

Les médias sont également un relais d’influence très puissant pour Riad Salamé dans un pays où le « sponsoring » de talk-shows de grande écoute et des contrats de « consultants » avec des journalistes vedettes sont monnaie courante. Le gouverneur a récemment bénéficié d’une campagne de publi-reportages destinée à polir son image à travers le magazine français Entreprendre, diffusé à des milliers d’exemplaires, dont le contenu a été sous-traité à une société contrôlée par l’un des grands banquiers libanais.

En jeu, non seulement les ennuis judiciaires du gouverneur, mais aussi son « acharnement à expliquer que tout va bien, à entraver la restructuration d’un secteur bancaire entièrement en faillite, et se dédouaner de toute responsabilité alors que le Liban subit – en temps de paix – un choc économique comparable à celui des Syriens voisins pendant la guerre civile et largement supérieur à celui dont souffre l’Ukraine en guerre », constate un économiste européen très bon connaisseur du Liban qui préfère conserver l’anonymat. « Dans n’importe quel pays au monde il aurait été remplacé. Ce qui est terrible, c’est de voir le système dont il a été la cheville ouvrière se fermer comme une huître pour le protéger. »

La responsabilité directe de Riad Salamé est, selon cet expert, d’avoir permis à l’économie libanaise de rester stable malgré un déficit de sa balance courante de 20 % de son PIB, un déséquilibre qu’aucun pays au monde ne peut en principe soutenir. « Sa recette a été de compenser ce déficit structurel en rémunérant très généreusement les capitaux pour les attitrer au Liban, à travers un secteur bancaire complice dont la taille a gonflé à plus de quatre fois celle de l’économie. »

La pyramide de Ponzi a fini par craquer. Le PIB du Liban a été ­divisé par trois, et la valeur de la monnaie par 30, alors que l’État qui n’a pas investi dans les infra­structures depuis dix ans n’a plus de ressources, les recettes étant à un plus bas mondial de 6 % du PIB. « Pourtant, le gouverneur continue de jouer avec différents taux de change, poursuit l’expert, notamment pour procéder à des opérations de redistribution de ­richesse en toute opacité, alors que la totalité des banques sont en faillite et que les déposants sont ruinés. »

LE FIGARO

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