Weltwoche Nr. 41.26 du 8.10.2026
Ralph Ghadban est islamologue et auteur du best-seller « Arabische Clans ».
Il parle ici des chefs de clans présents lors de soirées électorales et de l’échecde la politique migratoire. Pour lui, l’islam n’appartient pas à l’Allemagne.
Roman Zeller
Lorsque la gauche a remporté les élections à la Chambre des députés de Berlin, des membres de clans ont également célébré lors de sa soirée électorale. Pour Ralph Ghadban, ce n’est pas une surprise. L’islamologue et auteur du best-seller « Arabische Clans » affirme que les responsables politiques ont refusé de regarder la réalité en face pendant quarante ans. Dans cet entretien, il explique à quel point les clans sont implantés au sein de l’État, pourquoi il considère que l’islam en Allemagne est sous-estimé et ce qu’il pense de la “remigration”.
Weltwoche : Monsieur Ghadban, lorsque „Die Linke“ a remporté les élections à la Chambre des députés de Berlin, des chefs et des membres de clans étaientégalement présents à la soirée électorale. Qu’est-ce qui vous est passé par la tête?
Ralph Ghadban : Die Linke (la gauche), mais aussi les Verts et une partie du SPD (les socialistes), s’opposent depuis le début du débat sur la criminalité liée aux clans à l’utilisation de ce terme. Ils le considèrent comme discriminatoire et demandent que la police ne mentionne pas l’origine ethnique des suspects.
Depuis plus de deux décennies, Die Linke, les Verts et une partie du SPD défendent cette politique, et les clans les considèrent comme leurs protecteurs. Il n’est donc pas étonnant qu’un responsable politique berlinois de Die Linke, originaire de Neukölln et soutenu par les clans, soit aujourd’hui député au Bundestag (parlement fédéral) et membre de la commission de l’Intérieur.
Ainsi, les clans ont atteint le cœur du dispositif de sécurité de la République fédérale. Nous en sommes arrivés là parce que les responsables politiques ont refusé de regarder la réalité en face pendant quarante ans.
Weltwoche : Cette scène vous a-t-elle surpris ?
Ghadban : Non, c’était prévisible. Depuis les années 1980, les responsables politiques n’ont pas seulement protégé l’implantation des clans, ils ont également favorisé l’islamisme et les sociétés parallèles islamiques au nom du multiculturalisme. Cette idéologie affirmait que toutes les cultures se valaient et que les droits de l’homme n’étaient qu’un produit occidental, dépourvu de valeur universelle. C’est ainsi qu’on a commencé à saper les fondements de sapropre démocratie. Que nous en soyons aujourd’hui arrivés là n’est donc pas une surprise.
Weltwoche : Qu’est-ce qu’un clan, au juste ?
Ghadban : Un clan est une famille élargie dont la cohésion varie selon le milieu: il peut s’agir d’un clan nomade, semi-nomade, paysan ou urbain. Il offreà l’individu une protection de la naissance jusqu’à la mort, parce que l’État n’a jamais assumé cette fonction dans sa région d’origine.
Weltwoche : Ces clans sont-ils réellement dangereux ?
Ghadban : Très dangereux. Ils ont rapidement compris le pouvoir dont dispose un groupe dans une société individualisée : Ici, lorsqu’on a un différend avec quelqu’un, on ne peut pas simplement faire venir trente ou quarante membres de sa famille — les clans, eux, le peuvent. C’est ainsi que le racket a commencé : les restaurants et les commerces étaient d’abord « protégés », puis repris. Aujourd’hui, il s’agit de millions provenant du blanchiment d’argent, de l’immobilier et de la fraude.
Weltwoche : Quels sont les clans les plus puissants et les plus dangereux, et que savez-vous de leurs structures internes ?
Ghadban : Les plus dangereux sont ceux d’origine nomade, car la vendetta y est une tradition : elle assure la cohésion du groupe et le protège contre l’extérieur. Chez les Libanais et les Palestiniens, cette tradition est peu répandue, tandis qu’elle existe dans d’autres groupes. Ceux-ci sont donc plus difficiles à infiltrer, car pratiquement tous leurs membres sont apparentés.
Weltwoche : Clans et politique : des informations font état de liens allantjusqu’au Bundestag. Jusqu’où s’étend ce réseau ?
Ghadban : Plus loin qu’on ne le pense, et cela ne se fait pas sans complicités. Les transactions immobilières doivent être enregistrées par un notaire, qui est tenu de signaler toute suspicion de blanchiment d’argent. En 2018, il n’y a euque huit signalements de ce type dans toute l’Allemagne, et aucun à Berlin.
Des responsables du Sénat de Berlin m’ont confirmé que, tout simplement, aucun contrôle n’avait été effectué. À cela s’ajoutent des conseillers fiscaux qui expliquent, en toute légalité, comment ouvrir un restaurant, déclarer faillite et empocher l’argent, ainsi que des avocats coûteux que les clans peuvent s’offrirgrâce à leurs fortunes, tandis que l’État reste impuissant.
Weltwoche : Que peut faire la police, et face à quoi est-elle impuissante ?
Ghadban : La police est celle qui souffre le plus de cette situation. Elle procède aux arrestations, traduit les personnes devant les tribunaux, et les juges lesremettent en liberté. Autrefois, on reprochait aux tribunaux de vouloir statuer un exemple à chaque cas. Aujourd’hui, c’est le critère inverse qui prévaut : lors de la détermination de la peine, les prévenus bénéficient d’un bonus culturel, à cause de leur prétendue ignorance des relations dans notre pays.
Weltwoche : En Suède, il existe des quartiers où la police n’ose pratiquement plus se rendre. À quelle distance l’Allemagne se trouve-t-elle d’une telle situation ?
Ghadban : Dieu merci, nous en sommes encore assez loin. La Suède estdevenue un cas extrême parce que le pays est petit, que l’immigration s’est concentrée dans certaines zones — surtout à Malmö, et non à Stockholm — et parce qu’en 1974, la Suède s’est officiellement déclarée pays d’immigration multiculturel.
Lorsque la prise de pouvoir par le groupe s’accompagne en outre d’unejustification islamique — sa propre communauté est présentée comme la « meilleure oumma », tandis que les autres ne sont que des mécréants —, la criminalité augmente de façon spectaculaire. Jusqu’à présent, cette combinaison n’a pas atteint une telle ampleur en Allemagne.
Weltwoche : L’islam est-il sous-estimé ou surestimé en Allemagne ?
Ghadban : Il est sous-estimé, parce qu’ici, on continue de le concevoir sur le modèle du christianisme. L’islam est une religion politique : la foi et le pouvoir y sont indissociables, comme l’affirme le Coran. Lorsqu’on prétend que le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam, je ne peux que secouer la tête. Chaque djihadiste, de Ben Laden à l’État islamique, justifie ses actes par les mêmes versets que ceux que lisent également les Oulémas traditionnels.
Weltwoche : À Cologne, le muezzin appelle à la prière et des responsables politiques participent publiquement à des ruptures du jeûne du ramadan. Liberté religieuse vécue ou capitulation culturelle ?
Ghadban : Ce n’est pas une question de liberté religieuse, mais de politiquesymbolique. Historiquement, une règle prévalait chez les musulmans : tant qu’ils pouvaient pratiquer leur religion, c’est-à-dire prier et jeûner, ils acceptaient les conditions de vie dans un pays non musulman. Cette attitude pragmatique a aujourd’hui souvent cédé la place à une attitude revendicative, qui exige que la société majoritaire s’adapte. Les responsables politiques qui se montrent dans ce contexte envoient un signal qui va au-delà de la tolérance.
Weltwoche : Où se situe, selon vous, la frontière entre l’islam en tant quereligion et l’islam en tant qu’idéologie politique ?
Ghadban : C’est précisément là que s’inscrit mon livre Allahs mutige Kritiker (Les courageux critiques d’Allah. 2021). J’ai réuni 44 autrices et auteurs du monde arabe, dont huit oulémas, qui critiquent ouvertement leur propre religion et soulèvent des questions dont on débat très peu chez nous. Par exemple : pourquoi un Dieu crée-t-il des mécréants pour ensuite ordonner qu’on les tue ?
Ce débat est plus avancé dans le monde islamique lui-même que chez nous, car, dans notre pays, le discours est dominé par des associations marquées par l’islamisme.
Mon objectif a toujours été de promouvoir un islam réformé qui sépare la religion et la politique.
Weltwoche : Quelle quantité d’immigration l’Allemagne peut-elle accueillir?
Ghadban : Cette question ne peut pas recevoir de réponse chiffrée, mais ellepeut être abordée à partir d’un principe : la politique migratoire repose sur trois piliers — l’asile politique, la protection des réfugiés de guerre et l’immigration de travail encadrée.
Au cours des dernières années, ces trois voies ont fusionné en une seule : celle de la fuite. En effet, depuis une vingtaine d’années, l’ONU légitime toute fuite comme ouvrant droit à l’accueil, quel qu’en soit le motif.
Weltwoche : La « remigration » est devenue un mot controversé et toxique. Qu’en pensez-vous, d’un point de vue strictement objectif ?
Ghadban : Qu’y avait-il de toxique dans les programmes d’aide au retour de l’époque de Kohl ? On versait de l’argent aux personnes pour qu’elles retournent dans leur pays.
Le terme ne devient toxique que lorsqu’il fait fi de l’État de droit, c’est-à-direlorsqu’il englobe indistinctement des personnes qui travaillent ici depuis des décennies et y ont une famille.
Mais, fondamentalement, je défends la position suivante : ceux qui ne sont pasparvenus à s’établir durablement ici et dont le pays d’origine s’est stabilisé, comme la Syrie par exemple, devraient y retourner — avec un accompagnementet un soutien, et non en étant simplement expulsés.
C’est de la politique, pas un slogan.
Weltwoche : Vous connaissez de l’intérieur l’Allemagne et le Liban, le monde arabe et l’Europe. Que voyez-vous que la plupart des Allemands ne voient pas ?
Ghadban : Que le multiculturalisme n’est pas une idéologie de gauche, maisune idéologie antidémocratique, et que la gauche traditionnelle a disparu. À partir des années 1980, lorsqu’elle a perdu sa clientèle traditionnelle, la classeouvrière, elle s’est tournée vers les minorités et les groupes marginalisés. Cetteévolution était légitime au départ, mais elle est devenue de plus en plus idéologique, passant par le postcolonialisme pour aboutir au wokisme actuel.
Elle combat le système démocratique en prétendant qu’il serait discriminatoire. Aujourd’hui, les véritables démocrates parmi ceux qui appartenaient autrefois à la gauche se trouvent dans le camp conservateur.
Weltwoche : En France, en Grande-Bretagne et en Espagne également, lessociétés parallèles se développent. Faut-il s’inquiéter pour l’ensemble du continent ?
Ghadban : Oui, et l’Allemagne joue un rôle déterminant dans cette évolution, car elle occupe une place prépondérante en Europe. En France, le parti islamo-gauchiste de Mélenchon a recueilli en 2022 au présidentielle du premier tour 69% du suffrage mususlman. Une telle proportion tend à se reproduire cheznous : à Berlin, 51 % des électeurs musulmans ont voté pour Die Linke. Ce n’estplus un phénomène marginal propre à l’Allemagne, mais la nouvelle réalité à l’échelle de tout le continent.
Dernier ouvrage paru de Ralph Ghadban :
Le réseau des mollahs. L’Iran et l’islam politique des chiites.
Herder, 368 p., Fr. 39,90.
Vous trouverez l’interview vidéo sur Weltwoche.ch.
