Pas de baiser dans la rue, pas d’hôtel sans certificat de mariage, et à chaque entrée d’immeuble, un gardien veille à la bienséance. Reste la ruse: se déguiser en livreur pour franchir le barrage. Notre correspondant au Caire décrit un jeu de séduction dans lequel il faut faire preuve de créativité et de patience.
Pour traiter de la séduction en Égypte, il faut avant toute chose distinguer deux pays que tout sépare mais qui cohabitent sur un même territoire: Masr (le nom de l’Egypte en arabe) et Egypt (le nom de l’Égypte en anglais). Selon cette distinction, qui donne lieu à de nombreuses blagues sur les réseaux sociaux, Masr est le pays traditionnel, noble dans sa pauvreté et drôle dans sa débrouillardise, que l’on trouve dans les quartiers populaires des grandes villes et dans les campagnes. Le second, incarné par les banlieues chic et aseptisées de la capitale, est ce pays propret, américanisé en apparence, qui fait tout pour lisser les angles et montrer son aisance.
En matière d’applications de rencontre, la séparation est flagrante. Au pays de Masr, on se drague sur Tinder en espérant trouver son futur époux. «Sur Tinder, il y a vraiment de tout», me confiait avec une pointe de condescendance une amie française. Comprenez: il y a surtout des mecs issus de quartiers populaires qui n’ont pas les codes occidentaux.
Chez les femmes, ce sera principalement des femmes voilées qui indiquent de façon très frontale, et en arabe, les qualités qu’elles recherchent chez leur futur mari. «Tinder is the new Khatba», me disait récemment en rigolant une amie égyptienne, en référence à la traditionnelle entremetteuse dans la culture égyptienne.
À l’inverse, Bumble est le lieu où se retrouvent les gens d’Egypt, ainsi que les étrangers, parfois à la recherche d’un mariage, mais le plus souvent en quête de flirt. Là, les descriptions sont en anglais, les photos plus osées, et d’ailleurs ce sont les filles qui font le premier pas. Les dates ont généralement lieu dans un café, plus rarement dans un bar ou un restaurant.
Esquiver le bawab
Ensuite, en Égypte, terre d’islam où les apparences sont reines, la mécanique de l’amour est avant tout une logistique. Où s’adonner aux étreintes? S’embrasser dans la rue est impossible. Réserver une nuit d’hôtel est interdit aux couples non mariés (étrangers exceptés) – et la réception demande effectivement un certificat de mariage. Même en boîte de nuit, vous verrez rarement des baisers, et je me souviens avoir croisé un panneau «No public display of affection» dans une rave où la drogue coulait à flot.
Enfin, inutile de préciser que dans une société où les enfants restent généralement à la maison jusqu’au mariage (pour des raisons tant culturelles qu’économiques), ramener son copain ou sa copine au domicile familial est tout simplement impensable.
Quant aux Égyptiens chanceux qui ont réussi à s’extirper de leur famille pour vivre seuls ou en colocation, il leur reste encore un dernier cerbère, certainement le plus redoutable: le bawab. Et ne vous fiez pas à la sympathique consonance de ce palindrome, qui pourrait se traduire par concierge ou gardien. Posté à l’entrée de chaque immeuble, le bawab, en général issu de la conservatrice Haute-Egypte, veille au grain derrière son apparente indolence, et interdit l’entrée à tout visiteur extra-familial.
Alors toutes les ruses sont bonnes, et les Égyptiens ne manquent pas de créativité. La dernière technique à la mode? Se faire passer pour un livreur Talabat (la principale application de livraison de repas à domicile), enfiler la tenue orange caractéristique et débarquer à vélo. C’est smart, c’est drôle, et surtout c’est infaillible. Sinon – c’est plus classique mais cela a aussi des limites – il y a toujours la possibilité de se faire passer pour le frère ou la sœur de l’être désiré.
Entre désir et foi
Dans la région, les Égyptiennes ont la réputation d’être plutôt… ouvertes d’esprit. De mon expérience, le constat est plus nuancé. En fait – et c’est assez désarmant – il est impossible de prédire le degré d’aventurisme des filles. Certaines, totalement occidentalisées, séduisant sans complexes, confient être vierges et vouloir le rester jusqu’au mariage. D’autres, d’apparence plus traditionnelles et réservées, se révèlent sans limites. Mais souvent, tout de même, il plane autour du sexe un parfum de fruit interdit.
Une fille que je fréquentais, et qui en était à ses premières expériences sexuelles après beaucoup d’hésitations, m’avait un jour dit:
— Depuis que je le fais, je n’ai remarqué aucun basculement dans ma vie, j’ai réussi mes examens et tout le monde va bien dans ma famille. Donc apparemment Allah n’a pas été trop offensé.
Dans l’autre sens, pour les filles qui couchent avec des Égyptiens, cette éternelle tension entre le désir et la foi peut s’avérer beaucoup plus néfaste.
Une amie allemande, qui a longtemps été en couple avec un Égyptien, m’avait raconté ceci: «C’est assez fascinant. Il pouvait être entièrement empli de désir et s’adonner au sexe avec plaisir et lâcher-prise, puis la seconde d’après trouver tout cela profondément dégoûtant, et moi avec.»
D’ailleurs, la plupart de mes amies occidentales qui se sont essayées aux jeux de l’amour avec des Égyptiens se disent déçues.
Il y a souvent cette idée, dans la tête de l’Égyptien, que l’étrangère est une «proie facile». Je ne compte pas le nombre de mes «amis» égyptiens du quartier qui ne voient en moi qu’un ticket d’entrée dans les cercles des Françaises. Lesquelles doivent se coltiner, tout comme les Égyptiennes, les sifflets et autres cancers de la drague lourde dans la rue.
Tout ou rien
Une fois qu’une relation, ou même un situationship, est lancée, il n’y a plus d’entre-deux: c’est tout ou rien. En termes plus contemporains: soit c’est le lovebombing, soit c’est le ghosting. Et souvent, le premier précède le second de peu.
Expérience faite: une fille que je voyais, qui me donnait du habibi à longueur de journée, se languissait de moi lors de mon retour estival en Suisse et me commandait de revenir au Caire le plus vite possible, a totalement disparu quand j’ai fini par revenir en Égypte. Je me rappelle en avoir parlé à une amie suisse, qui habite depuis longtemps au Caire.
— Oui c’est normal, moi c’est la même chose avec les Égyptiens. Un jour c’est l’amour fou et le lendemain c’est la disparition. Si tu as de la chance, il fait l’effort de te dire qu’il a perdu un membre de sa famille, ce qui est évidemment faux. Et le jour où il a de nouveau envie – ou besoin – de toi, il te rappelle.
C’est exactement ce qui s’est produit avec la fille en question. Elle est brièvement réapparue quelques mois plus tard, avant de définitivement tomber dans les abysses.
Le point de vue empreint de sagesse d’une autre amie:
— Les amours égyptiennes sont conditionnées par les séries égyptiennes, auxquelles tout le monde ici est biberonné dès l’enfance. C’est intense, dramatique, rempli de bouleversements, aussi beau que douloureux, et tout sauf monotone.
Voilà qui fait un assez bon résumé.

