Le 15 septembre 2026, la Cour d’appel de la sûreté de l’État du Koweït a rendu un jugement qui met en lumière une dimension peu visible du Hezbollah : les réseaux financiers, commerciaux et logistiques qui soutiennent son appareil au-delà de ses activités militaires.
Trois Koweïtiens et un ressortissant libanais ont été condamnés à dix ans de prison et à une amende totale de 6,283 millions de dinars, soit environ 19,4 millions de dollars, pour appartenance et financement du Hezbollah.
Dans une seconde affaire, un Koweïtien a été condamné à sept ans de prison et à six millions de dinars d’amende pour avoir financé le mouvement par l’intermédiaire d’une commission caritative. Plusieurs autres prévenus ont été acquittés.
L’intérêt du jugement réside surtout dans ce qu’il révèle de la chaîne reliant l’argent aux infrastructures et, selon les constatations de la justice koweïtienne, les infrastructures au stockage d’armes au Liban.
Un réseau financier structuré
Selon les éléments du dossier, les opérations auraient commencé dès 2017 et porté sur près de dix millions de dollars.
Les fonds auraient transité par des comptes bancaires et des sociétés de change. Les enquêteurs ont notamment relevé des achats de dollars et de livres sterling en espèces.
Une société créée à Istanbul aurait servi d’intermédiaire pour certaines opérations. D’autres transactions auraient été liées à la Chine.
Le dispositif ne reposait donc pas sur de simples transferts entre le Koweït et le Liban, mais sur plusieurs circuits financiers et commerciaux.
Pour la justice koweïtienne, ces opérations constituaient des mécanismes de financement du Hezbollah.
De l’argent aux médicaments
Le dossier montre ensuite comment ces circuits pouvaient se transformer en approvisionnement concret.
Des médicaments et du matériel médical auraient été achetés au Koweït puis acheminés vers le Liban. Selon les éléments judiciaires rapportés, les besoins étaient transmis depuis le Liban et les produits transportés, parfois dans des bagages.
Les enquêteurs ont relevé 18 déplacements entre les deux pays entre janvier 2022 et août 2024.
Certains étaient liés au transport d’argent, d’autres à celui de médicaments et de matériel médical. Selon le jugement rapporté, ces produits auraient notamment été destinés à des patients, des blessés et des combattants pris en charge dans des établissements de Baalbek et de la banlieue sud de Beyrouth.
En février 2026, les autorités koweïtiennes avaient déjà inscrit huit hôpitaux libanais sur leur liste nationale des entités liées au terrorisme.
Cette mention ne signifie évidemment pas que toute activité médicale ou hospitalière au Liban serait assimilable à une activité du Hezbollah. Le jugement du 15 septembre impose lui-même de distinguer les responsabilités : plusieurs prévenus ont été acquittés.
Mais le dossier montre comment des circuits financiers peuvent aussi alimenter un système d’approvisionnement médical lié à l’appareil du mouvement.
De l’huile aux armes
L’affaire conduit ensuite à Douris, dans la région de Baalbek.
Selon les éléments retenus par la justice koweïtienne, l’un des condamnés aurait acheté un terrain et une installation enregistrés au nom d’une autre personne.
Le site était présenté comme une installation destinée à la production d’huile. Le tribunal l’a cependant décrit comme un lieu de stockage d’armes et de munitions appartenant au Hezbollah.
Le site de Douris avait été bombardé et détruit lors d’une frappe aérienne en mars 2024.
Selon le dossier judiciaire, sa reconstruction aurait ensuite été financée par l’un des protagonistes.
Le passage est révélateur : l’argent ne reste pas dans les comptes. Il peut devenir marchandises, terrains, bâtiments et infrastructures. Dans ce cas précis, la justice koweïtienne établit un lien entre ces ressources et une installation décrite comme un dépôt d’armes.
Un appareil iranien au Liban
C’est précisément ce que cette affaire permet de comprendre.
Le Hezbollah n’est pas seulement une organisation armée libanaise. Il constitue également l’un des principaux relais de la puissance iranienne au Liban, avec des liens historiques étroits avec les Gardiens de la révolution islamique et leur Force Al-Qods.
Son implantation dépasse largement sa structure militaire. Elle comprend un appareil politique, des réseaux financiers, des structures sociales et médicales, des capacités logistiques et une implantation territoriale.
Le dossier koweïtien donne un aperçu concret de cette architecture : intermédiaires financiers, sociétés, déplacements internationaux, approvisionnements médicaux et biens immobiliers peuvent se retrouver dans une même chaîne.
C’est cette imbrication qui permet de parler d’un système de puissance parallèle au sein de l’État libanais.
L’expression d’« État profond » peut servir à décrire cette réalité politique, non pas un État juridiquement constitué à côté du Liban, mais un ensemble de structures, de réseaux et d’influences capables de fonctionner parallèlement aux institutions et, dans certains domaines, de les contourner ou de les pénétrer.
Al-Abdali, le précédent
Le Koweït n’est pas confronté pour la première fois à des réseaux liés au Hezbollah et à l’Iran.
En 2015, l’affaire dite d’Al-Abdali avait révélé la présence d’armes, de munitions et d’explosifs. Le dossier judiciaire avait également fait état de liens avec l’Iran et le Hezbollah.
La procédure avait ensuite connu plusieurs étapes, avec notamment des acquittements et des modifications de peines en appel.
La différence avec l’affaire de 2026 est significative.
Al-Abdali mettait surtout en évidence la dimension sécuritaire et militaire. Le jugement du 15 septembre permet de remonter davantage en amont : financement, sociétés, transferts de fonds, approvisionnement, déplacements et immobilier.
Le faux débat sur les armes
Au Liban, le débat sur le Hezbollah est souvent ramené à une question, comment démanteler son arsenal ?
La question est centrale. Une organisation armée ne peut durablement disposer d’une capacité militaire autonome dans un État qui revendique le monopole de la force.
Mais réduire le problème à l’arsenal revient à ne traiter que son expression finale.
Une capacité militaire suppose des financements, des fournisseurs, des moyens de transport, des lieux de stockage, des infrastructures et des réseaux capables d’en assurer la continuité.
Le véritable enjeu pour l’État libanais est donc de reprendre le contrôle de cette chaîne.
Qui contrôle les flux financiers ? Qui surveille les sociétés et les intermédiaires ? Qui contrôle les frontières et les mouvements de marchandises ? Qui vérifie l’utilisation des biens et des infrastructures ? Et quelles structures permettent encore à un appareil lié à une puissance étrangère de fonctionner à l’intérieur du territoire libanais ?
L’affaire du 15 septembre apporte un élément de réponse concret.
L’argent peut devenir médicaments, marchandises, terrains et infrastructures, puis contribuer au maintien d’un appareil militaire.
Le désarmement est donc indispensable, mais il ne constitue pas à lui seul la totalité du processus.
Le véritable objectif est le rétablissement du monopole effectif de l’État libanais sur les financements, les infrastructures, le territoire et, en dernier ressort, la force.
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Pourquoi le Koweït a classé huit hôpitaux libanais sur la liste du terrorisme ?
