Hommage à un grand seigneur du Grand Liban
Comment parler d’un homme qui avait horreur de faire du bruit? Qui refusait les coups d’éclat et les étalages en tous genres, quand bien même sa brillance et sa noblesse livraient, au grand dam du personnage, une concurrence parfaitement déloyale à son extrême modestie?
La tâche est particulièrement ardue. D’autant que l’homme lui-même, peu friand de médias, d’entretiens, d’honneurs et autres mises en exergue, aurait désapprouvé l’exercice pour le moins périlleux auquel se livre l’auteur de ces lignes.
Pourtant, c’est parce que cheikh Michel el-Khoury, disparu à près de cent ans le 4 juillet 2026, avait choisi la voie du silence et de la discrétion, fidèle à son leitmotiv de «il faut servir plutôt que se servir» – le sens et la primauté de l’État ayant la priorité absolue sur tout le reste – qu’il paraît absolument nécessaire de parler de lui en ces temps de profonde déliquescence que traverse le Liban. D’autant que sa vision du Liban et de son rôle reste plus que jamais d’actualité.
Puisse-t-il faire preuve de mansuétude face à cette tentative – qui est plus celle d’un ami fidèle et reconnaissant que d’un journaliste – de témoigner humblement de ce qu’il fut et de ce qu’il restera dans les mémoires, ne serait-ce que celles des personnes qui auront eu le privilège de le connaître et de le côtoyer.
Les deux «re-pères»
Brillance. Noblesse. Dévotion muette à la chose publique, à l’État et à la patrie.
S’il faut choisir un triptyque pour tenter de cerner la personnalité immensément riche et complexe de cheikh Michel, c’est bien celui-là.
Béchara el-Khoury, premier président de la République libanaise souveraine, avait vu juste lorsqu’il laissa un jour échapper cette formule superbe et laconique: «Mon fils Michel est un prince. Que dis-je, un prince… Un archiduc!»
Michel el-Khoury fut en effet un grand seigneur de la politique libanaise, au sens le plus honorable, le plus gracieux que l’expression puisse receler. Un prince au service de la République et de la démocratie… au temps déraisonnable des molosses et des chiens-loups de la politicaillerie libanaise, en quête obsessionnelle d’honneurs… et de tuteurs.
Mais pouvait-il en être autrement lorsque le nom de son père, Béchara, se confondait avec l’indépendance du Grand Liban, et celui de son père spirituel, son oncle Michel Chiha, avec celui de la Constitution libanaise?
Toute forclusion du nom du père s’avérait impossible pour le jeune homme. Si bien qu’à 90 ans passés, et en dépit d’une carrière exceptionnelle dans le champ public et d’une culture impressionnante, il soulignait, non sans une certaine lassitude, que les médias continuaient encore à l’affubler du prénom de son père, comme si le sien ne suffisait toujours pas…
Le destin était ironique. Il n’avait cessé de narguer cheikh Michel sans aucun égard pour son âge avancé, son parcours et son expérience.
L’itinéraire d’un rebelle
L’homme avait pourtant combattu depuis sa prime jeunesse le concept de l’héritage politique et le népotisme, ce qui l’avait naturellement placé en conflit avec sa propre famille.
Certes, il avait de l’admiration, du respect et de l’attachement pour la figure paternelle. Adolescent, il l’avait vu défier, au péril de sa vie, les fusils des soldats sénégalais du mandat français, lorsqu’ils étaient venus, en novembre 1943, grossiers, insultants, menaçants et violents, au palais présidentiel de Kantari pour le conduire à la citadelle de Rachaya.
L’épisode restera gravé jusqu’au bout dans la mémoire du jeune Michel, d’autant que sa mère, Laure Chiha, fut victime ce jour-là d’un accident cardiaque dont elle devait mourir des séquelles quelques années plus tard. La France mandataire avait refusé à la Première dame les secours d’urgence: il fallait d’abord s’assurer que le président se trouvait en détention… L’on peut dire que cheikh Michel perdit ainsi sa mère en victime collatérale de la lutte pour l’indépendance de sa terre-mère, le Grand Liban… Cette mère qui lui avait demandé de promettre de ne jamais faire de politique, et à laquelle il n’avait précisément rien promis…
Cependant, lorsque le chef de l’État, dont l’entourage proche avait déjà été touché par la corruption et miné par le clientélisme, décida de renouveler son mandat, le fils se rebella et quitta le domicile familial pour trouver refuge auprès de son mentor, Michel Chiha, lui aussi opposé à l’initiative contre-républicaine de cheikh Béchara.
Et la querelle ne se cantonna pas à la dimension purement familiale: cheikh Michel prit ouvertement la parole au Cénacle libanais de Michel Asmar, en septembre 1950, pour critiquer la démarche paternelle. Porter le nom, oui. Mais pas à n’importe quel prix!
Voici un extrait de la conférence:
«Nous avons réalisé l’indépendance. Et après? Qu’a fait l’État de l’indépendance? Qu’a-t-il accompli dans la construction de l’État, dans la construction de la patrie et dans la construction du citoyen? Rien. Nous sommes revenus en arrière… aux habitudes ottomanes et aux pratiques de la colonisation. Nous sommes revenus à la corruption, à la négligence et au déclin… Ceux qui sont nés avec l’indépendance de 1943 vieillissent et grandissent sans que nous ayons fait l’effort, ni accompli le devoir, de les rassembler en véritables Libanais… Il faut éliminer les résidus du passé et cette inertie mortelle des méthodes périmées héritées du Mandat et des périodes antérieures; il faut aussi faire disparaître un obstacle moral: la mentalité du “diviser pour régner”.»
Le fils de l’indépendance choisit ainsi… l’indépendance.
Et ce fut une constante, un choix cohérent et assumé tout au long de son parcours, en dépit de son adhésion, durant de longues années, au chéhabisme. Comme lorsqu’il décida de démissionner lors de son deuxième mandat de gouverneur de la Banque du Liban, après la guerre, en raison de sa ferme désapprobation de la politique d’endettement suivie par le Premier ministre Rafic Hariri. Hariri insista pour qu’il reste à son poste, en dépit de leurs divergences et au nom de leur amitié. La réplique de cheikh Michel fut, comme à son habitude, cinglante: «C’est pour que nous restions amis que je m’en vais…»
S’il présida un certain temps le Destour, au tournant de la guerre civile, Michel el-Khoury refusa cependant d’en faire un parti traditionnel et tenta, vainement, de le moderniser. Il osa même – outrage ultime! – proposer à Raymond Eddé, le fils de l’arch-ennemi de son père, Émile Eddé, une fusion avec le Bloc national pour contrebalancer la montée en puissance des milices et l’appel des sirènes de la violence… et reçut en réponse une douche froide du «Amid»: «Jamais le fils d’Émile Eddé ne mettra sa main dans la main du fils de Béchara el-Khoury!»
Raymond Eddé, tout homme d’État qu’il fut, n’était pas Charles de Gaulle…
Le Général, lui, s’était montré autrement plus chevaleresque – et raisonnable – lorsque Fouad Chéhab, alors président de la République, avait chargé cheikh Michel d’une mission auprès de l’Élysée pour juguler des ventes de terrains français au Liban au banquier palestinien Youssef Baidas. De Gaulle, qui ne se levait pour personne, reçut le fils de son vieil ennemi debout, le toisa de sa carrure impressionnante et lui dit d’un ton sans appel: «Je sais le fils de qui vous êtes… Un jour, vous regretterez d’avoir chassé les Français du Liban!»
Qu’à cela ne tienne, le chef de l’État français facilita ensuite la mission du jeune émissaire, laquelle fut couronnée de succès. C’est d’ailleurs à la suite de cette mission que Michel el-Khoury fut chargé, en 1967, par Jean Kaplan, du groupe Suez, de prendre en charge la Banque libano-française, début d’une longue carrière dans le secteur bancaire.
L’homme des coulisses
Michel el-Khoury devint ainsi progressivement l’homme des missions politiques et diplomatiques subtiles, dans l’ombre, d’abord auprès de Chéhab, puis de Charles Hélou, qui lui confia la direction du stratégique Conseil national du tourisme, lequel permettait au chéhabisme de mener discrètement une véritable diplomatie parallèle.
Un rôle qui lui allait comme un gant, en phase avec sa personnalité de serviteur d’État et d’homme de coulisses, loin des feux de la rampe… même s’il fut aussi ministre, notamment de la Défense, avant la guerre des Six Jours.
En cette qualité, il put, lors des réunions de ses homologues et de responsables militaires arabes, constater, faits et projections à l’appui, qu’une défaite colossale attendait les armées de la région face à Tsahal en cas de confrontation. L’écart entre la réalité des rapports de force et la rhétorique populiste de Nasser était inquiétant. La défaite, puis l’extraordinaire ferveur populaire qui entoura le raïs égyptien, ne furent pas sans le marquer durablement. Il y avait immédiatement perçu l’un des maux les plus tenaces de la région: la manière dont l’hypnose collective exercée par le chef pouvait survivre à l’ampleur même du désastre…
Cette discrétion mêlée d’élégance lui valut aussi d’être constamment consulté et soigneusement écouté par les chancelleries. Agissant en vertu d’une ossature éthique et politique dont le seul moteur était le service de la patrie, de son indépendance, de sa souveraineté et de sa pérennité, Michel el-Khoury était sans doute l’un des rares responsables politiques à ne rien demander pour lui-même… ce qui en faisait un homme de confiance. Parce qu’incorruptible.
Une mission officielle auprès d’Ernest Bevin, dans l’Angleterre d’Attlee, lui avait fourni une leçon mémorable à ce niveau. Au lendemain de la guerre, il avait pensé offrir, par pur égard, des chocolats à ses interlocuteurs britanniques, à un moment où le pays était encore sujet à des privations. Mais le cadeau lui avait été retourné: dans un pays encore soumis aux restrictions et au rationnement, les responsables de l’État n’acceptaient pas de bénéficier de ce dont les citoyens étaient privés.
Michel el-Khoury en resta profondément marqué. Ce qu’il admirait n’était pas l’austérité pour elle-même, mais l’idée presque sacrée qu’un responsable public devait être soumis aux mêmes règles que les autres. Pour un homme qui allait passer sa vie à dénoncer le clientélisme et la corruption, l’anecdote avait valeur de leçon civique.
Des valeurs pour le Liban
Mais comment alors raconter un homme quasi invisible, lui qui, à l’instar de son grand ami, compagnon de route et complice Fouad Boutros, brûla avant sa mort l’ensemble de ses archives pour ne laisser aucune trace?
Un homme qui refusa systématiquement d’écrire ses mémoires, en dépit des maintes sollicitations de diverses parties, y compris l’auteur de ces lignes?
Qui ne laissa derrière lui qu’un ouvrage méditatif, intimiste, introspectif, angoissé et sublime, Ruptures vespérales, fort évocateur de l’un de ses maîtres, Émile Cioran… et signé sous un nom de plume, Michel Delescure?
Précisément, à travers les valeurs qui ont guidé son action politique et qui jalonnent l’ensemble de son parcours.
Ainsi, lorsqu’il évoque Béchara el-Khoury et Michel Chiha, Michel el-Khoury parle de rejet viscéral de l’idée, méprisable à ses yeux, de «tolérance» et insiste sur l’importance et le sens du «partage», que les deux hommes avaient en commun et dont il a hérité.
Cette idée-force de «partage» explique sans doute l’attachement des deux «re-pères» de Michel el-Khoury à l’idée du Grand Liban, du Pacte national et du vivre-ensemble. Pour Chiha, le système confessionnel devait déboucher, à long terme, sur une citoyenneté inclusive, et non sombrer dans le sectarisme tribal, expliquait cheikh Michel.
Quant à Béchara el-Khoury, il aurait plaidé, selon cheikh Michel, dans le manuscrit du tome IV de ses mémoires, qui brûla durant la guerre dans l’incendie de la bibliothèque de Kantari, pour que Riad el-Solh, le Premier ministre sunnite, lui succède à la présidence de la République… signe que le système ne devait pas s’enkyster, mais au contraire évoluer, et que c’était le sentiment «libaniste» qui comptait, non les appartenances résiduelles…
Cette conception maîtresse, Michel el-Khoury la défendra jusqu’au bout.
Elle explique son rejet – dans l’esprit de Chiha – de l’État d’Israël, antithèse, selon lui, du modèle pluraliste du Grand Liban, et qui joua un rôle-pivot, à ses yeux, depuis sa création en 1948, dans le sabordage du nouveau-né libanais et de son développement. D’ailleurs, lors d’une visite aux États-Unis, dans les années 1960, une querelle verbale publique l’opposera à un professeur d’université qui, lors d’une conférence, défend ouvertement les visées d’Israël sur les pays voisins… Cet homme deviendra le tout-puissant futur secrétaire d’État du mandat Nixon. Son nom? Henry Kissinger…
Elle explique aussi son mépris pour le populisme et les dérives sectaires fascisantes au sein des différentes communautés. Quoiqu’intransigeant sur l’indépendance et une certaine vision du Liban, et n’hésitant pas, le cas échéant, à réduire son adversaire au silence par une simple répartie bien placée, Michel el-Khoury est avant tout un homme de médiation, de mesure et de dialogue, fidèle aux enseignements de son parrain Chiha.
Ainsi, lorsque le président Élias Sarkis tenta, par l’intermédiaire de cheikh Michel, alors gouverneur de la Banque centrale lors de son premier mandat, une médiation avec les Palestiniens afin de préserver la continuité et le fonctionnement des institutions, Bachir Gemayel, homme fort de la rue chrétienne, menaça de l’humilier publiquement, sous prétexte qu’il trahissait l’esprit de corps chrétien.
Dans le même esprit républicain, Michel el-Khoury s’opposera fermement à toutes les aventures para-étatiques et anti-étatiques, de l’occupation syrienne aux milices – il descendit ainsi faire rempart de son corps pour protéger le bâtiment et ses fonctionnaires lorsque des miliciens tentèrent un jour d’investir les locaux de la BDL – et à l’influence iranienne par le biais du Hezbollah.
Le 6 février 1984, tandis que l’intifada amaliste divisait l’armée et replongeait la capitale dans la violence, il regarda le pays se défaire et lâcha: «Le Pacte a volé en éclats.»
Le 14 mars 2005, la violence ressuscita quelque peu l’espoir, après l’assassinat de Rafic Hariri. L’occupation syrienne prit fin, remplacée par le joug de Téhéran.
Cheikh Michel, qui avait milité au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane sous l’égide de son ami, le patriarche Nasrallah Sfeir – autre «chihiste» convaincu –, rejoignit le Rassemblement du 14 Mars… mais y retrouva le même mal endémique qu’il avait combattu toute sa vie: les enjeux de pouvoir, le repli sectaire et identitaire et la médiocrité des décideurs… qui conduisirent au cauchemar de l’élection «consensuelle» de Michel Aoun à la présidence de la République, quintessence, à ses yeux, du populisme et symbole de l’antirépublicanisme.
L’esprit du Liban indépendant de Béchara el-Khoury, républicain de Michel Chiha et institutionnel de Fouad Chéhab était foulé aux pieds, au service de la personnalisation du pouvoir, de la démagogie, du populisme et de la primauté du chantage et des rapports de force sur la démocratie et l’esprit institutionnel.
«Sans la liberté, le Liban est une fiction»
Au fond, toute sa pensée du Liban tenait dans une articulation difficile entre liberté, pluralisme et indépendance.
Contempteur du système libanais? Nostalgique de ses rigidités confessionnelles? Que nenni.
Ce n’était pas le style de cheikh Michel, pour qui ce système, malgré ses tares, avait préservé un bien irremplaçable: la liberté. Liberté politique, intellectuelle, religieuse et économique, sans laquelle le Liban perdait, à ses yeux, jusqu’à sa raison d’être.
Malgré ses défauts et ses tares, le pluralisme du Grand Liban était le garant de cette liberté, et tout projet visant à le désarticuler, le diluer – son père n’avait pas fait exécuter Antoun Saadé pour rien! – ou le morceler, sous n’importe quel prétexte ou quel nom, constituait une menace réelle contre cet équilibre ténu servant de sentinelle à la liberté.
«Sans la liberté, le Liban devient une fiction», soulignait-il.
Cependant, cette liberté ne pouvait survivre sans évolution. Dès les années 1960, cheikh Michel plaidait pour une sortie progressive du confessionnalisme politique, la primauté de la compétence dans l’administration, le mariage civil, puis la laïcisation de l’État. Mais pas par révolution.
«Il est possible de changer le système à partir du système lui-même», disait-il en substance. Toute réforme durable supposait d’abord, selon lui, une transformation des mentalités par l’éducation et la citoyenneté.
Pour cheikh Michel, le Liban possédait quelque chose de profondément précieux: précisément cette capacité à faire vivre ensemble des communautés différentes, ce que René Maheu appelait un «style de civilisation». Mais le pays avait trahi cette vocation en laissant le confessionnalisme dégénérer en clientélisme, en enfermement identitaire et en instrument d’ingérence étrangère.
Le Pacte, oui, mais l’homme avant tout
Très attaché au Pacte, cheikh Michel reprochait à ses auteurs de l’avoir laissé dans le vague, permettant aux Libanais de se quereller sur son interprétation tout en s’accordant finalement pour ne pas vraiment le définir. Aussi appelait-il, avant l’accord de Taëf, à un nouveau pacte autour de nouveaux objectifs communs à tous les Libanais, ainsi qu’à la lutte contre une forme de défaitisme collectif et à la création de véritables possibilités de progrès pour tous.
«Le Pacte était une base nécessaire lorsqu’il a été établi, mais c’est une base négative si l’on veut en faire le fondement de la construction d’une nation. La base positive nécessaire à la construction d’États modernes ne se trouve pas dans le Pacte.»
Car il est clair pour lui que le problème ne se situe pas seulement au niveau des textes, mais des hommes.
«Il faut accélérer l’apprentissage de la citoyenneté par le citoyen, pour en faire un bon citoyen; alors il ne sera plus impossible de construire une bonne patrie», écrit-il en 1970.
Et d’ajouter: «Le besoin fondamental est de créer un parti fondé sur une doctrine, rassemblant les différentes composantes dont est fait le Liban. Si ce parti existait aujourd’hui, je serais le premier à y adhérer. J’aurais pris ma part de responsabilité et accompli mon devoir dans ce domaine.»
«Le système a besoin de grandes œuvres: d’abord la volonté, puis l’éducation, puis la morale (…) J’ai constaté que le changement et la réforme doivent commencer par l’école, par le milieu familial, par l’éducation.»
Et surtout, la citoyenneté nécessite que chaque Libanais puisse «se sentir bien», c’est-à-dire bénéficier des conditions de vie à même de raffermir son appartenance au Liban, notait-il.
«Le Pacte de 1943 ne peut résister longtemps si l’une des catégories qui l’ont accepté est condamnée à une vie difficile. (…) L’homme ne s’attache à sa patrie que s’il y trouve les conditions lui permettant d’y vivre convenablement.»
Et de souligner: «Il ne suffit pas que le Liban soit un exemple vivant de coexistence islamo-chrétienne; il faut encore que les chrétiens comme les musulmans aient une volonté permanente et certaine de rester Libanais.»
En revanche, dès les années 1970, son jugement sur les responsables politiques était déjà sans appel:
«Nous demandons parfois l’impossible alors que nous savons qu’il est impossible, et nous continuons pourtant à le demander. Pourquoi? Parce que certains ne veulent en réalité rien faire.»
Une neutralité inséparable du vivre-ensemble
Et surtout, cheikh Michel défendait une conception singulière de la neutralité libanaise. Non pas l’isolement, mais exactement son contraire: la capacité du Liban à être présent dans plusieurs mondes à la fois, arabe sans être absorbé, ouvert à l’Occident sans lui être inféodé, parlant à tous sans devenir le satellite de personne.
Une neutralité d’ouverture et de souveraineté.
«Mais pour cela, le Liban doit produire et savoir ce qu’il est», disait-il, et surtout rester lui-même.
Il ajoutait, des années plus tard: «Le Liban est une frontière traversant chaque Libanais. Mais cette frontière est aussi une soudure.»
En d’autres termes, le pluralisme et le vivre-ensemble enrichissaient le Libanais d’une personnalité complexe, lui donnant la possibilité de ressentir et de penser avec chaque membre des autres communautés selon un modèle d’empathie, désamorçant potentiellement ce qu’Amin Maalouf appellera, des années plus tard, les «identités meurtrières».
Tel était véritablement, pour lui, «l’être libanais».
Plus d’un demi-siècle plus tard, cette formule d’inspiration «chihiste» de la vocation du Liban, dans un monde en pleine claustration identitaire, reste éminemment actuelle.
Cette vision de la neutralité positive que Michel el-Khoury formule dans une conférence au Cénacle libanais en mai 1961 ressemble beaucoup à la manière dont ce principe reste capital pour la survie du Liban en 2026: une protection contre les guerres des autres, loin de toute tentation autarcique, et le maintien d’un rôle actif du Liban dans son environnement.
La dette de fidélité
Mais une histoire permet sans doute de mieux comprendre l’importance que cheikh Michel accordait à l’empathie et à l’altérité dans sa vision du politique, en phase avec l’humanisme intégral défendu par Chiha.
Il s’agit de son expérience traumatisante en Irak, sous le mandat Chamoun, qui lui avait enseigné, de façon beaucoup plus brutale, une leçon fondamentale d’éthique de vie.
Il venait de déjeuner à Bagdad avec le jeune roi Fayçal II, pour le compte de qui il supervisait un projet de travaux, lorsque, le 14 juillet 1958, la révolution renversa dans le sang la monarchie hachémite. Michel el-Khoury vit alors les ouvriers du chantier dresser des potences pour la famille royale. Un ouvrier lui confia que l’une d’entre elles lui était destinée, parce qu’il était «un ami du roi»…
L’ingénieur en chef du chantier lui sauva la vie en le conduisant illico presto à l’aéroport.
De retour à Beyrouth, il s’aperçut cette nuit-là que ses cheveux avaient blanchi: il n’avait pas ressenti la peur sur le coup, mais le corps, lui, gardait la comptabilité.
Des années plus tard, lorsque son sauveur providentiel se retrouva à son tour en danger, emprisonné et condamné à mort en Irak, cheikh Michel remua ses relations, notamment auprès de Fouad Chéhab, pour obtenir sa grâce et lui permettre de quitter le pays. Il y parvint, du moins pour un temps: l’homme fut assassiné plus tard, après son retour en Irak.
Pour cheikh Michel el-Khoury, une dette de fidélité ne s’efface pas.
Une maxime qu’il fera sienne aussi bien dans sa vie personnelle que dans son comportement politique.
Près d’un demi-siècle plus tard, il continuait à évoquer cet homme dans un mélange troublant de gratitude et d’inquiétude, se demandant encore s’il s’était montré digne de celui qui lui avait sauvé la vie.
La noblesse d’âme est ou n’est pas.
Elle ne s’invente pas.
Peut-être était-ce cela, finalement, que Béchara el-Khoury avait aperçu lorsqu’il l’avait qualifié d’«archiduc»…
L’homme universel
Michel el-Khoury était aussi un homme d’une culture presque déconcertante par son étendue et son éclectisme. Les noms surgissaient parfois au détour d’une conversation, sans que jamais il songeât à en tirer prestige: Chaplin rencontré à Londres, Cioran, Stockhausen, Hélène Carrère d’Encausse, parmi tant d’autres écrivains, artistes, penseurs et personnalités illustres du monde politique, religieux, social et culturel.
Il pouvait passer d’une discussion sur la Constitution libanaise à la musique contemporaine, de Chiha à Paul Valéry, l’air de rien. Lors d’un voyage que je fis à Sète en 2018, il me demanda ainsi de me recueillir en son nom sur la tombe de Valéry, autre de ses maîtres.
Cheikh Michel, le gentleman toujours impeccable dans son raffinement, n’avait pas besoin de se livrer à des étalages. Il n’avait pas besoin d’être dans le démonstratif. Point d’avidité, aucune boulimie d’honneurs ou de reconnaissance.
Ruptures vespérales, la seule trace intime qu’il garde derrière lui, révèle au contraire un homme travaillé par la solitude, l’identité, le temps et surtout l’absence.
«C’est la peur, en somme, qui me fait écrire, une phobie de l’absence», y confesse-t-il.
«Chaque mot» tracé est ainsi, en quelque sorte, une arme contre l’effacement.
Il y a là une contradiction à la fois étrange et bouleversante: Michel el-Khoury, qui redoutait l’absence et luttait contre le néant, refusa pourtant d’organiser sa propre postérité. Ou bien, tout simplement, le fait de vivre, les actes de vie qu’il laissait derrière lui dans la mémoire de ses proches, était en soi la postérité qui lui suffisait, celle qui valait beaucoup plus que les faits d’une gloriole illusoire alignés sur du papier périssable…
Chez cet homme de la Renaissance, presque universel dans ses curiosités, l’écriture devenait ainsi une forme de résistance existentielle.
La mort du Liban dans l’âme
Peut-on vivre, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ne plus en avoir envie?
À 95 ans, Michel el-Khoury répétait devant ses rares visiteurs: «Mes amis ne sont plus de ce monde. J’ai largement dépassé mon temps sur terre. Mais la Mort ne veut pas de moi…»
Son désenchantement politique avait été immense. Depuis sa jeunesse, il avait sans cesse dénoncé moins l’imperfection des institutions que la médiocrité de ceux qui les détournaient.
«Trop de gens se servent, et très peu servent.»
Toute sa désillusion politique tenait peut-être dans cette phrase.
Ce diagnostic, son ancien camarade de classe Hassan Rifaï, qui avait partagé avec lui le même banc à La Sagesse, devait lui aussi le formuler à sa manière à l’aube de sa mort, en septembre 2025. Fouad Boutros également. Et Samir Frangié, plus jeune, qui luttait déjà depuis quelque temps contre un cancer, choisit, après la capitulation du 14 Mars face au Hezbollah et le compromis qui porta Michel Aoun à la présidence de la République en 2016, de tout quitter et de rentrer chez lui pour y mourir, profondément atteint par la désillusion et l’amertume politiques.
Ils appartenaient, avec quelques autres, non pas à une génération miraculeusement préservée du populisme, car leur époque en eut largement sa part, mais à une autre tradition politique, synonyme de retenue, de compétence, de dévouement à l’État et de conviction que le dialogue reste un élément fondateur du politique.
Mais le désenchantement finit par atteindre chez Michel el-Khoury quelque chose de beaucoup plus profond que la politique.
En septembre 2020, lors du centenaire du Grand Liban, et un mois après la tragédie du port de Beyrouth, il me confia au téléphone:
«Je n’ai plus aucune fierté d’appartenir à ce Liban. Je ne m’y reconnais plus du tout. Je ne veux pas reposer en terre libanaise. Je souhaite être enseveli en terre de France.»
Chez l’homme qui avait écrit que «le Liban est une profession de foi avant d’être une formule politique», ces mots avaient la violence d’une rupture intime.
La tragédie de la perte de la terre-mère frappait encore.
Michel el-Khoury s’en est allé sur la pointe des pieds. Il se retira derrière les portes de son domicile lorsque le corps n’en pouvait plus, puis s’effaça comme il avait servi: en toute discrétion.
Lors de notre dernier entretien téléphonique, il ravala ses sanglots avant de me dire: «Michel, où que j’aille, vous serez toujours avec moi, et je sais que je serai toujours avec vous.»
Cheikh Michel avait passé sa vie à effacer ses traces.
Mais, qu’il veuille bien me pardonner, il n’aura pas réussi – ni ne réussira – à effacer celle-là.
