(Des forces de sécurité des nouvelles autorités syriennes brûlent du captagon dans la banlieue de Damas, le 19 janvier 2025.)
Benyamin Nétanyahou continue de regretter Bachar Al-Assad, un an et demi après que celui-ci a dû fuir Damas vers la Russie. En effet, le dictateur syrien respectait, tout comme son père et prédécesseur, l’accord de cessez-le-feu conclu en 1974 avec Israël au pied du plateau syrien du Golan. Les Assad père et fils se souciaient peu qu’un tel cessez-le-feu ait permis à Israël non seulement d’occuper, mais aussi d’annexer cette partie du territoire syrien. C’est pourquoi Nétanyahou tendait, durant le conflit syrien de 2011 à 2024, à épargner les forces gouvernementales, concentrant ses frappes sur les unités dépêchées en soutien à Assad par l’Iran et ses supplétifs, au premier rang desquels le Hezbollah libanais.
Le premier ministre israélien avait même conclu avec le président russe, Vladimir Poutine, un arrangement facilitant de telles frappes ciblées. En revanche, Nétanyahou se désintéressait de la production et du trafic de captagon qui étaient devenus la principale ressource de la dictature syrienne. Et pour cause, les cargaisons de cette amphétamine n’étaient pas destinées au marché israélien, puisqu’elles transitaient par la Jordanie vers l’Arabie saoudite.
L’alibi druze
Le renversement de Bachar Al-Assad en décembre 2024 aurait dû être célébré en Israël comme une défaite majeure du prétendu « axe de la résistance », ainsi que le régime des ayatollahs appelle ses relais dans la région. Nétanyahou a au contraire préféré lancer une campagne sans précédent de bombardement des forces fidèles au nouveau président, Ahmed Al-Charaa, tout en plaidant avec succès à Washington en faveur du maintien des bases russes en Syrie.
Le calcul israélien était à l’évidence de maintenir le pays aussi affaibli que divisé afin de s’y emparer de nouveaux gages territoriaux. Nétanyahou a en effet ordonné l’occupation de la « zone tampon » qui séparait les lignes syriennes et israéliennes depuis l’accord de cessez-le-feu de 1974 sur le plateau du Golan. Mais il n’en est pas resté là, multipliant les incursions de l’armée israélienne dans le sud-ouest de la Syrie.
Nétanyahou et son ministre de la défense, Israel Katz, se sont ensuite posés en défenseurs de la minorité druze de Syrie. Cette population est largement concentrée autour de la ville de Souweïda, dans un massif au sud-est de Damas appelé Djebel Druze, la « montagne druze », sous le mandat français, et Djebel al-Arab, « la montagne des Arabes », depuis l’indépendance de la Syrie.
Quant aux Druzes d’Israël, ils sont les seuls Arabes à relever, au même titre que les Juifs, de la conscription militaire. Leur loyalisme envers l’Etat hébreu se retrouve dans leur hiérarchie religieuse, qui a noué à Souweïda des relations étroites avec le cheikh Hikmat Al-Hijri un ardent défenseur du séparatisme druze en Syrie. Une telle option sécessionniste, jusque-là inconcevable, s’est développée à partir de mars 2025, avec un cycle d’affrontements entre forces liées au gouvernement et milices druzes, scandés de frappes israéliennes contre des cibles officielles à Damas. Nétanyahou et ses ministres exigent désormais que tout le sud de la Syrie soit une zone interdite à l’armée syrienne.
La détermination jordanienne
Le bain de sang de juillet 2025, avec plus de 1 500 tués, majoritairement druzes, fige les positions dans la région de Souweïda. Le soutien multiforme d’Israël au cheikh Al-Hijri permet aux miliciens séparatistes de s’imposer face aux autres forces druzes, même si la majorité de la population, certes traumatisée par les récentes tueries, refuse encore de franchir le pas sécessionniste.
Mais la zone de non-droit qu’est ainsi devenue Souweïda attire les trafiquants de captagon, alors que la production de cette amphétamine s’est effondrée dans le reste de la Syrie depuis la chute d’Assad. Des suppôts de l’ancien régime, qui avaient déjà pu implanter des ateliers de production de drogue dans la province druze, y sont rejoints par les réseaux qui fuient la répression méthodique du trafic de stupéfiants par le gouvernement Charaa. La proximité de la frontière jordanienne conforte la région de Souweïda comme pôle majeur de production et de diffusion du captagon à destination du marché saoudien. C’est ainsi qu’Israël protège le dernier bastion des narcotrafiquants en Syrie.
Une telle protection israélienne encourage une véritable escalade du trafic de stupéfiants. Les forces de sécurité jordaniennes, qui ont intercepté 21 cargaisons de drogue de janvier à juillet 2025, en saisissent 128 durant les neuf mois suivants. L’ensemble de ces récentes saisies s’élève à une cinquantaine de millions de comprimés de captagon qui, produits pour moins d’un euro, peuvent se vendre quinze à vingt fois plus cher dans le Golfe.
Une tentative d’infiltration, le 5 mars, se solde par la mort de quatre contrebandiers tués par la sécurité jordanienne. Plusieurs sites, liés selon Amman au trafic de drogue, sont bombardés dans et autour de Souweïda, le 3 mai, par l’aviation jordanienne qui affirme mener ainsi une « opération de dissuasion ». Ces frappes ont apparemment été décidées en coordination avec Damas. La lutte contre le narcotrafic devient dorénavant une dimension centrale du bras de fer où Israël s’oppose à la Jordanie quant à la restauration de la souveraineté de Damas sur le sud de la Syrie.
