Mohammed Ben Zayed, président des Emirats arabes unis, né en 1961, est longtemps apparu comme le mentor de Mohammed Ben Salman, prince héritier d’Arabie saoudite, de 24 ans son cadet, au point que ce tandem monarchique était désigné par ses initiales, MBZ et MBS. Mais le dirigeant de fait du royaume saoudien s’est progressivement émancipé d’une influence qui bridait ses propres ambitions.
Le tournant fut la levée, en 2021, à l’initiative de MBS, du blocus que Riyad et Abou Dhabi avaient imposé conjointement, quatre années plus tôt, à l’encontre du Qatar. Les contentieux n’ont depuis cessé de s’accumuler entre les deux anciens alliés, sur fond de concurrence autour des investissements étrangers et d’intérêts divergents sur le marché pétrolier. Certes, les frappes iraniennes depuis plus d’un mois ont rapproché MBS et MBZ dans l’épreuve, mais le bras de fer n’est que suspendu entre leurs deux pays.
Les Emirats arabes unis détiennent des fonds souverains encore plus richement dotés que les fonds saoudiens. Ils disposent à Dubaï de l’aéroport international le plus fréquenté en 2025, avec près de cent millions de passagers. Mais les hydrocarbures continuent d’assurer un tiers du PIB émirati, contre un quart en Arabie saoudite, qui limitait sa propre production pétrolière, là où les Emirats militaient pour la hausse de leur quota. Surtout, les nationaux ne constituent que le dixième de la population des Emirats, tandis que l’Arabie saoudite, 25 fois plus vaste et trois fois plus peuplée, l’est aux deux tiers par des Saoudiens. En clair, un peu plus de 1 million d’Emiratis font face à 23 millions de Saoudiens, un déséquilibre que les Emirats compensent dans leurs forces armées par le recrutement massif d’étrangers.
Les Emirats expulsés du Yémen
MBS espérait que le président américain, Donald Trump, mettrait un frein à la stratégie séparatiste de MBZ, aussi bien au Soudan qu’au Yémen et en Libye. Mais la Maison Blanche a refusé d’intervenir, contraignant l’Arabie saoudite à affronter directement au Yémen ce qu’elle considère comme une menace à ses propres frontières (Riyad a en effet conclu en 2022 un cessez-le-feu avec les houthistes pro iraniens, maîtres du nord du Yémen).
L’offensive séparatiste au sud du Yémen, ouvertement appuyée par les Emirats, en décembre, a été contrée au début de cette année par une campagne fulgurante des forces saoudiennes et de leurs alliés sur place. Non seulement les séparatistes ont été refoulés de toutes leurs positions, mais les Emirats ont été sommés de quitter le Yémen, perdant en quelques jours le fruit d’années d’investissements politiques et militaires. C’est ainsi que la coalition constituée en 2015 par MBS pour combattre l’Iran et ses alliés au Yémen s’est mobilisée, une décennie plus tard, contre les Emirats et leurs protégés séparatistes.
Entre le Soudan et l’Egypte
L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis se retrouvent aux côtés des Etats-Unis et de l’Egypte pour composer le Quartet pour le Soudan, censé ramener la paix dans un pays ravagé depuis 2023 par la guerre entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). Mais le soutien massif et multiforme des Emirats aux FSR a conduit l’Arabie saoudite à abandonner sa position de médiateur pour rejoindre l’Egypte dans l’appui aux FAS. Celles-ci, en mars 2025, ont repris le contrôle de la capitale, Khartoum, tandis que les FSR continuent de « nettoyer » la province occidentale du Darfour dans des conditions épouvantables.
Les militaires égyptiens s’identifient largement à une armée soudanaise formée sur leur modèle, d’où leur engagement désormais conforté par Riyad. L’Egypte et l’Arabie saoudite s’accordent également pour soutenir l’unité de la Somalie, là où les Emirats favorisent les séparatistes du Somaliland, dans le nord du pays, afin d’y disposer de la base stratégique de Berbera, à l’entrée de l’océan Indien.
L’épreuve de Gaza
Les Emirats arabes unis ont signé, en septembre 2020, le seul traité de partenariat stratégique entre Israël et un Etat arabe. Ce fut le premier des « accords d’Abraham » conclus ensuite avec Bahreïn, le Soudan et le Maroc. MBS était tenté de rejoindre cette dynamique, mais à condition que Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, s’engage dans la voie des « deux Etats », soit la coexistence pacifique d’Israël et d’une Palestine démilitarisée.
Les deux années de guerre d’anéantissement de Gaza, d’octobre 2023 à octobre 2025, ont dissuadé l’Arabie saoudite de toute normalisation avec Israël, alors que les Emirats intensifiaient leur coopération avec l’Etat hébreu, y compris à Gaza. C’est dans le même esprit que Riyad, à la différence d’Abou Dhabi, ne s’investit pas dans le « Conseil de la paix » de Donald Trump pour Gaza.
Pour l’heure, la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran a contraint l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis à mettre leurs différends de côté. Il est néanmoins possible qu’une crise d’une telle intensité creuse les dissensions entre les deux frères ennemis du Golfe.
Le trentenaire MBS estime que, sans l’expulsion des Emirats hors du Yémen, le conflit actuel aurait d’emblée touché non seulement le nord, mais aussi le sud de la péninsule Arabique. Les houthistes, qui contrôlent le nord du Yémen, sont en effet restés un mois sans réagir face à l’offensive américano-israélienne contre leur allié iranien. Cependant, ils ont finalement tiré des missiles sur Israël, justifiant aux yeux du sexagénaire MBZ sa propre approche militariste. Chacun des deux dirigeants est désormais persuadé que la politique de l’autre l’affaiblit, avec le risque de relancer l’épreuve de force le moment venu.
