Quand fleurit le désert

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Samedi 6 mars 2021, les écrans de télévision retransmettent des images en direct de la planète Mars prises par le robot Persévérance. Une immensité désertique où domine un camaïeu de couleurs ocres. Aucune vie à l’horizon, rien. Le silence absolu perturbé par un robot envoyé de la Terre.

 

On zappe et on tombe sur une image quasi identique, celle d’étendues désertiques faites d’une couleur ocre, semblable à celle de Mars, prises en direct des environs de l’antique cité d’Ur en Chaldée, dans l’antique Mésopotamie où l’Histoire a commencé et où, pour la première fois, un homme, Abraham, a entendu dans le silence du désert une voix qu’il reconnaît être celle du dieu historique. Sur Mars, rien que désolation. Sur la terre d’Ur, au milieu de la désolation, on distinguait une petite tache de couleur, celle d’un rassemblement de femmes et d’hommes venus commémorer, avec cet étonnant Pape François, la rencontre de l’homme et de Dieu, en ce coin de Mésopotamie selon le récit de la Bible.

Décidément, cet évêque de Rome ne cessera de nous surprendre. Les images venues d’Irak sont empreintes d’une authentique bonhomie, d’aisance débonnaire, de simplicité, de modestie majestueuse, mais surtout d’humanité pensive, aimante et douloureuse rappelant celle du bon Saint Nicolas, l’évêque de Myra en Lycie, aujourd’hui défiguré en Père Noël ou Santa Claus. Oui, la visite de François de Rome en Mésopotamie, aux racines mêmes de notre civilisation et de nos religions monothéistes, ressemble aux cadeaux de Saint Nicolas à tous ceux qui souffrent. François a fait irruption sur une terre de désolation, au milieu d’un peuple décimé, d’un pays déchiqueté, d’une humanité bafouée par toutes les violences commises au nom d’idéologies de la modernité mais aussi au nom du dieu d’Abraham par différents réseaux de l’illuminisme et du nihilisme apocalyptiques contemporains, qui transforment l’espérance eschatologique en projets politiques marqués par les émanations sulfureuses du mal tant ils sont inhumains. Ces religions politiques, ou séculières, sont enracinées dans plus d’une branche de la grande famille abrahamique.

selon la Bible, c’est de la cité sumérienne d’Ur, fondée il y a 4.500 ans en Mésopotamie sur une des branches de l’Euphrate, que Dieu aurait fait sortir le « père des croyants » : « Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste…. »;

Remontant à rebours le chemin d’Abraham, le Pape François a voulu, au milieu des décombres, des ruines et des larmes, prodiguer en toute simplicité la consolation de la fraternité humaine. Il reprend le message, entendu jadis par Abraham en ces lieux. Il l’amplifie aux quatre coins de la terre, mais surtout dans cet Orient ensanglanté, pour inclure tous les hommes de bonne volonté, indépendamment de leurs croyances. « Fratelli Tutti » est le nom du cadeau que ce bon Saint Nicolas des temps modernes souhaite offrir à l’humanité.

Son message prophétique commence humblement au milieu du désert que les langues sémitiques de l’Orient ancien appellent « midbar », terme qui signifie également « bouche » ou le lieu de la parole. « Une voix crie : Dans le désert, préparez un chemin pour le Seigneur […] la gloire du Seigneur sera révélée et toute chair la verra, car la bouche de l’Eternel a parlé » (Isaïe 41 : 3-5). Dans le « midbar » (désert/bouche), la Parole métamorphose le chaos en un cosmos articulé et harmonieux. C’est le message providentiel, venu du tréfonds de notre mémoire, que nous a transmis la bouche de tous ceux qui ont pris la parole dans le désert d’Ur : chrétiens, musulmans, mandéens et autres. C’est par la parole que le désert peut fleurir. « Des eaux jailliront dans le désert, et des ruisseaux dans la solitude » (Isaie 35 :6). Ce verset biblique rappelle le récit coranique de l’errance de Hagar et d’Ismaël, le fils qu’elle eut d’Abraham, dans le désert d’Arabie d’où jailliront les eaux de la source Zemzem et étancheront leur soif.

Aux chrétiens de la terre d’Orient, le Pape est venu les consoler en leur rappelant, de sa voix douce et paternelle, qu’ils sont béatifiés parce que persécutés et affligés comme le dit l’Évangile ; mais qu’ils demeurent « le sel de la terre et la lumière du monde » (Matthieu 35 :13). C’est un message semblable que le Patriarche Raï avait adressé aux libanais éprouvés, une semaine avant le voyage du Pape.

Ainsi, de la Méditerranée à la Mésopotamie, son verrou stratégique, il est clair que tout projet d’alliance des minorités constitue un suicide pour les chrétiens. Ce Pape, porteur de l’esprit de pauvreté et de fraternité, est venu chez les siens afin d’affronter par la douceur, la tendresse, la simplicité et l’amour des hommes, le mal religieux au cœur des terres d’Orient où l’homme a entendu, pour la première fois, la voix du ciel.

acourban@gmail.com

*Beyrouth

OLJ

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