Michel Rousseau: «Stopper la désindustrialisation doit être la première urgence économique»

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – La France a atteint un niveau de dépendance économique handicapant, affirme le président de la fondation Concorde, Michel Rousseau, pour qui la réindustrialisation du pays devient un enjeu majeur pour maintenir le pays dans le peloton de tête des pays développés.

 

Michel Rousseau est économiste et président de la Fondation Concorde, un think tank d’orientation libérale.


FIGAROVOX.- Depuis 20 ans, à la Fondation Concorde, vous vous battez pour la réindustrialisation de la France. La crise sanitaire du coronavirus a-t-elle fait apparaître les conséquences de la désindustrialisation?

Michel ROUSSEAU.- En effet la crise sanitaire a immédiatement fait apparaître notre vulnérabilité dans un domaine industriel essentiel, celui des équipements, nécessaires à une politique de santé efficace, en l’occurrence la lutte contre la transmission du coronavirus. Au-delà de la pénurie de masques et de tests, il faut savoir que de premier producteur de médicaments en Europe voici 20 ans, nous sommes aujourd’hui passé quatrième! Notre désindustrialisation générale, dont ce dernier exemple est une illustration, nous rend malheureusement dépendants. La perte de nos usines, au-delà d’une perte de souveraineté, impacte toutes les activités dans nos territoires: elle accentue le chômage, creuse notre déficit commercial, affaiblit notre recherche, ce sont les conséquences les plus évidentes. Il s’agit pour nous d’une catastrophe nationale, celle d’un pays dont le secteur de la production est passé de 24 % à 10,5 % dans le PIB total en moins de 40 ans!

Quelle est la responsabilité des élites dans cette catastrophe?

Cette chute de notre puissance économique est le fait des différents gouvernements qui depuis environ 40 ans se sont montrés d’une extrême négligence, vis-à-vis de l’industrie. La myopie de nos responsables politiques est incompréhensible ; ils ont eu pourtant sous les yeux, les percées successives sur le marché mondial, du Japon, de la Corée, de la Chine qui se sont ainsi rapprochés, et parfois ont atteints notre niveau de vie par leur seule capacité de production ; cette capacité que nous n’avons pas su ni protéger ni développer en France, contrairement par exemple à l’Italie et à l’Allemagne.

Certains grands industriels, d’inspiration étatiste, ont attribué nos difficultés à des «erreurs de gamme» de nos entrepreneurs, semblant oublier que ces derniers se présentent sur les marchés étrangers face à la concurrence et depuis plusieurs décennies avec les plus lourdes charges des pays de l’OCDE (de 10 à 13 % plus élevées). À ce handicap de compétitivité, on doit ajouter un environnement bureaucratique peu encourageant. Il est vrai que les usines ont toujours eu mauvaise presse devant nos élites, plus sensibles au discours d’un célèbre cabinet new-yorkais, le «Hudson Institute» qui dans les années 70 avait annoncé que notre pays dépasserait l’Allemagne en développant son secteur des services ; contribuant ainsi à renforcer l’illusion de notre entrée dans une société post-industrielle. Cette croyance a neutralisé le réalisme de nos élus les plus courageux. Ajoutons que les pouvoirs publics dans leur ensemble n’ont jamais compris que l’industrie jouait, auprès des autres activités dans les tissus économiques, le rôle de la locomotive pour un train! C’est en analysant les raisons de nos échecs que nous pourrons enfin changer de politique et ne plus entendre régulièrement l’argument récurrent des défaitistes «c’est trop tard».

Est-il possible de stopper cette désindustrialisation d’une part, et de réindustrialiser d’autre part? Comment?

Stopper la désindustrialisation est et doit être une première urgence économique dans notre pays. Les circonstances nous sont favorables, la proximité des sites de productions devient un atout, les nouvelles technologies, la robotisation, la numérisation, l’impression 3D bouleversent les processus de fabrication et vont nous permettre de devenir plus facilement compétitifs. C’est aussi un objectif salutaire pour réussir la transition écologique car produire en France, dont le bilan carbone est exemplaire, est sans nul doute meilleur pour la planète et pour nos emplois que de continuer à importer.

L’État doit être un accompagnateur, un stimulateur, et laisser l’initiative aux chefs d’entreprises. Pour être à la hauteur de cette grande ambition, le gouvernement doit créer un «commissariat à l’industrie» dont la mission sera de tout mettre en œuvre pour atteindre en 2040, 20% de part de l’industrie dans le PIB global. Les problèmes d’organisation étant toujours décisifs, on doit nommer à sa tête une personnalité à la fois économiste et entrepreneur, et rassembler des chefs d’entreprises, quelques élus et haut-fonctionnaires.

C’est une priorité, «quoiqu’il en coûte», nécessaire pour éviter notre décrochage et pour maintenir le pays dans le peloton de tête des pays développés, et assurer pour les prochaines décennies prospérité et emplois en redonnant confiance aux jeunes générations que nous pourrons ainsi garder en France.

En quoi est-ce également un enjeu territorial?

Une étude du ministère de l’Industrie du début des années 90 montrait que dans un tissu économique, les usines «tiraient» plus de la moitié des autres activités. Les pneus qui brûlent devant les usines appelées à fermer montrent l’attachement des salariés à leur outil de travail, car ils savent qu’il n’y a pas d’emplois pour eux dans les environs. L’industrie a cette capacité unique de fixer les populations et de contribuer à la modernisation des collectivités.

Nous pensons que la disparition de nos usines est pour une large part à l’origine du mouvement des «gilets jaunes». À l’inverse, et c’est facile de le comprendre, les taux de chômage les plus bas se trouvent en Europe dans les régions les plus industrialisées!

Cela passe-t-il par un allègement de la fiscalité?

Après 40 années de déficit de compétitivité, nous devons en finir avec cette folie d’une fiscalité qui nous classe au premier rang des pays de l’OCDE et qui nous place aussi au premier rang mondial de la dépense sociale, (13% de cette dépense), avec un endettement abyssal. Au-delà d’un allègement fiscal nécessaire, commençons par une meilleure gestion de nos finances publiques.

Réduire les impôts de production est une priorité si l’on veut relancer notre économie. Le ministère de l’Économie l’a compris. Obtiendra-t-il avec le «pacte productif» l’arbitrage audacieux qui nous conduirait au succès, nous le saurons bientôt. Les économistes de Concorde fixent au minimum à 25 milliards l’allègement à appliquer dès 2021, au seul secteur de la production, environ 400 000 entreprises selon l’INSEE. Effort indispensable pour conserver à moyen et long terme une économie compétitive.

Même en baissant considérablement le coût du travail nous ne serons jamais aussi compétitifs que le chinois… Au-delà des mesures fiscales et de l’allongement du temps de travail, le mot protectionnisme doit-il continuer d’être un gros mot?

Les pays à faible coût de main-d’œuvre posent un problème pour l’avenir, même si les salaires augmentent dans ces pays, nous devons être sélectifs. Cependant, l’introduction des nouvelles technologies dans les modes de production jouent en notre faveur et réduit année après année, l’avantage de ces pays à faible salaire. Une taxe carbone aux frontières de l’Europe contribuerait en partie à rétablir notre compétitivité. La diversité des biens produits et consommés laisse un large choix à nos industriels pour créer de nouvelles usines ou relocaliser chez nous des sites de productions actuellement éloignés.

Le taux de chômage de nos concitoyens doit être le baromètre nécessaire pour juger du niveau de protectionnisme inévitable alors que dans la mondialisation triomphante, la montée en puissance des nations à faible coût de travail est régulière.

L’Europe et ses règles de concurrence libre et non-faussée est-elle un obstacle à une véritable politique industrielle?

Effectivement, les réglementations européennes peuvent être un obstacle à la mise en place en France d’une politique industrielle de reconquête. Le redressement de notre pays est de l’intérêt de nos partenaires. L’exigence d’un minimum de souveraineté quand il s’agit de nos emplois et de notre niveau de vie n’est pas négociable. Nos représentants politiques, nous l’espérons, sauront le faire valoir lorsqu’il s’agit du redressement de notre pays.

Le mot «souverainiste», après avoir été diabolisé, est de nouveau à la mode. Est-ce que vous vous en réjouissez?

La «souveraineté» de notre pays dans les domaines essentiels doit être la base à partir de laquelle nous devons négocier et nous associer avec d’autres qui partageraient nos intérêts pour défendre ces mêmes intérêts. Il est essentiel en économie de faire désormais la part des choses. Le pragmatisme doit l’emporter.

Dans son dernier discours, Emmanuel Macron a parlé de «libéralisme souverain». On a souvent opposé «souveraineté» et «libéralisme». Peut-on être à la fois souverain et libéral?

Le Président Emmanuel Macron en parlant de «libéralisme souverain» a semblé exprimer, selon nous, sa volonté de donner l’initiative aux entrepreneurs pour créer des richesses tout en annonçant que la France privilégiera ses intérêts face aux éventuels diktats étrangers ou aux réglementations européennes qui pourraient s’opposer à nos réformes et à notre redressement. L’avenir nous le dira.

LE FIGARO

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