L’empire souterrain de Carlos Ghosn

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Les juges soupçonnent l’ex-PDG de Renault-Nissan d’avoir détourné des fonds de son groupe à son profit

 

ENQUÊTE

Jérémie Baruch, Samuel Laurent Et Simon Piel

Abus de biens sociaux, abus de bien sociaux aggravés, abus de confiance aggravés, recel de ces infractions, faux et usage, blanchiment aggravé d’abus de biens sociaux et d’abus de confiance aggravés. » La liste des chefs de l’information judiciaire ouverte mercredi 19 février contre X dans le cadre du dossier Ghosn est impressionnante, à l’image de l’affaire ou plutôt des affaires qui ont valu à l’ex-PDG de l’Alliance Renault-Nissan, aujourd’hui réfugié au Liban après avoir fui le Japon, d’être arrêté, fin 2018. Et ce n’est pas la seule action en cours : Carlos Ghosn a également attaqué Renault aux prud’hommes, dans une procédure en référé. Le dossier, qui devait être jugé vendredi, a finalement été renvoyé au 17 avril, à la demande des avocats de l’ex-PDG.

Montages financiers

Patron charismatique ayant hissé son groupe automobile dans les premières places mondiales, décrit comme un bourreau de travail exigeant, Carlos Ghosn avait également, selon les soupçons des enquêteurs, tant au Japon qu’aux Etats-Unis ou en France, su faire fructifier son patrimoine et celui de ses proches. Il menait un train de vie dispendieux aux frais de son groupe, qui passait par un véritable empire souterrain de sociétés-écrans et de montages financiers acrobatiques, du Liban au Brésil, en passant par les Pays-Bas ou les îles Vierges britanniques.

Cet empire lui aurait permis de détourner, selon les soupçons des enquêteurs, plus de 40 millions d’euros de l’Alliance Renault-Nissan à son profit.

Les juges d’instruction du pôle économique et financier du tribunal de Nanterre, parmi lesquels le redouté Serge Tournaire, s’intéressent aux dépenses de l’ex-PDG, déjà objet d’une enquête préliminaire depuis 2019. Parmi les griefs, l’usage très libéral par M. Ghosn et sa famille du jet privé fourni par l’Alliance Renault-Nissan, mais aussi deux soirées luxueuses organisées par M. Ghosn au sein du château de Versailles et où se sont pressés une centaine d’invités prestigieux, dont à peine une dizaine étaient liés à Renault ou à Nissan. Coût de l’opération : plus de 600 000 euros, assumés par le groupe au travers de sa filiale hollandaise, RNBV.

L’enquête va également porter sur un volet jusqu’ici surtout instruit par la justice japonaise : l’ex-patron de Renault-Nissan est suspecté d’avoir détourné à son profit des fonds issus de l’alliance, via un distributeur de véhicules basé à Oman, Suhail Bahwan Automobiles (SBA), « pour des montants de plusieurs millions d’euros », précise le parquet. SBA aurait ainsi reçu des fonds issus d’une ligne budgétaire dite « réserve du président » – jusqu’à 30 millions d’euros de Nissan, 10 millions pour Renault. Cette manne, présentée comme des « primes de performance », aurait servi pour partie, selon l’enquête japonaise, à abonder une société libanaise, Good Faith Investments. Cette société est détenue par Divyendu Kumar, également directeur général de SBA. Parmi ses actionnaires minoritaires, on trouve un avocat libanais, Chadi Youssef Abi Rached, ainsi qu’Amal Rachid Rizkallah Abou Jaoudé, une assistante libanaise qui a travaillé avec M. Ghosn et fut longtemps employée du cabinet de Fady Gebran, ami de longue date et avocat de l’ex-PDG, jusqu’à son décès en 2017.

Good Faith Investments aurait ensuite, toujours selon l’enquête japonaise, réalisé plusieurs investissements dans des sociétés détenues par la famille Ghosn : Shogun Investments LLC, un fonds d’investissement dans les technologies contrôlé par Anthony Ghosn, le fils de Carlos ; mais aussi Beauty Yachts PTY, société créée aux îles Vierges britanniques, gérée par l’épouse de M. Ghosn, Carole, et propriétaire du yacht des Ghosn, le Twig, actuellement ancré au Liban.

Autant d’accusations balayées par l’entourage de M. Ghosn : pour eux, s’il y a bien des fonds investis par Good Faith Investments dans Shogun Investments et dans Beauty Yachts, ils ne proviennent pas de Nissan, mais de « l’argent personnel » de Suhail Bahwan Automobiles. Ce sont pourtant bien les flux financiers constatés entre Renault et SBA qui intéressent la justice française. Les commissaires aux comptes de Renault avaient signalé ces flux suspects à la justice. Ils sont aussi au cœur de l’audit interne réalisé par Renault et Nissan en 2019.

« Panama Papers »

Le Liban n’est pas le seul pays dans l’empire caché de Carlos Ghosn. Un autre volet du dossier, déjà instruit par le Parquet national financier, concerne les Pays-Bas. La filiale RNBV, copilotée par Renault et Nissan, a servi à financer certaines dépenses personnelles de M. Ghosn, dont ses fastueuses réceptions versaillaises. Mais la structure a aussi permis de rémunérer, entre 2010 et 2012, l’ex-garde des sceaux et actuelle candidate du parti Les Républicains à la Mairie de Paris, Rachida Dati. Mme Dati, qui venait alors tout juste d’obtenir son titre d’avocate, aurait perçu un total de 900 000 euros de RNBV pour des missions aux contenus des plus flous. Le criminologue Alain Bauer a lui aussi été rémunéré par RNBV pour plusieurs missions, à hauteur de plus d’un million d’euros.

Une autre filiale hollandaise, Zi-A Capital, a servi à financer l’achat des domiciles de M. Ghosn au Brésil et au Liban, via un réseau de structures-écrans aux îles Vierges britanniques et au Liban. Parmi celles-ci, Phoinos Investments, propriétaire de la « villa rose », le logement de M. Ghosn à Beyrouth. Le siège social de cette société est situé à l’adresse du cabinet libanais de feu Fady Gebran. Parmi ses administrateurs, on trouve une fois encore Amal Rachid Rizkallah Abou Jaoudé, l’assistante libanaise de M. Ghosn.

Le Monde a pu identifier, au travers des « Panama Papers », cette fuite massive de documents issus du cabinet Mossack Fonseca, spécialiste de la création de sociétés offshore, une autre société qui suscite l’interrogation. Mme Abou Jaoudé apparaît également parmi les administrateurs d’une énième structure opaque, créée au Panama, OpenSea Real Estates. Selon les documents de Mossack Fonseca, une autre personne était bénéficiaire de cette société jusqu’en 2012 : Claudine Bichara de Oliveira, la sœur de Carlos Ghosn, qui vit au Brésil.

La société OpenSea Real Estates fut, selon les documents issus des « Panama Papers », à l’origine de l’ouverture en 2012 d’un compte dans la banque suisse Julius Baer. Les autorités japonaises soupçonnent cet établissement d’avoir hébergé des comptes appartenant à M. Ghosn. Elles ont demandé début janvier l’aide de leurs homologues helvètes à ce sujet.

Si l’on se fie au registre des sociétés libanais, OpenSea Real Estates est aujourd’hui toujours détenue par la sœur de Carlos Ghosn, via une holding libanaise. L’entourage de M. Ghosn assure n’avoir aucune connaissance de cette société et refuse de communiquer sur d’éventuels comptes bancaires chez Julius Baer. Mme Bichara de Oliveira n’a pas donné suite à nos demandes de contact.

La sœur de M. Ghosn est citée dans l’enquête à un autre titre : elle a été rémunérée à hauteur de 50 000 dollars (46 000 euros) par an depuis 2003 par Nissan, pour des missions dont la réalité est une fois encore des plus floues. « Elle a fait des travaux préparatoires puis d’accompagnement de l’implantation d’une usine Nissan au Brésil et elle a piloté des projets sociaux orientés vers l’éducation, ce qui a contribué à améliorer l’image de Nissan au Brésil », explique l’entourage de M. Ghosn.

Le Monde

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L’empire souterrain de Carlos Ghosn

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