LE CRÉPUSCULE DE L’OCCIDENT

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LES ÉCHOS DE L’AGORA

 

 

Le drame de Gaza révèle une vérité qu’on redoutait de s’avouer, depuis le début de la guerre en Ukraine qui, aujourd’hui, semble s’enliser. On pérore abondamment sur l’émergence d’un monde multipolaire. Mais on ne peut plus éluder la question du crépuscule de l’Occident et de son incontestable suprématie depuis cinq siècles.

 

 

Qu’est-ce qui est en train de disparaître ainsi ?

L’Occident, avant d’être une question géopolitique, est d’abord l’apogée d’une civilisation plurimillénaire qui prend sa source dans l’Orient ancien ; dont les racines demeurent fortement ancrées dans l’Antiquité gréco-latine et toutes les cultures de la Méditerranée. À partir de la Renaissance, ce legs impressionnant a effectué un fabuleux saut qualitatif en mettant en place la civilisation la plus brillante et la plus universaliste de l’histoire humaine, jusqu’à maintenant du moins.

Qu’est-ce qui meurt ainsi à Gaza ? Et pourquoi ?

Il appartient aux stratèges d’analyser les conséquences géopolitiques de l’affaiblissement de la suprématie occidentale. L’Occident, aux contours mal définis, a perdu la face aux yeux des peuples de l’Orient qui n’auraient jamais imaginé qu’un jour viendrait où l’Occident vacillerait. En 2022, pour légitimer l’appui au régime de Zelensky, il n’était question que de lutte pour les valeurs occidentales en matière de liberté, de dignité et de droits humains. Kiev était présentée comme une place forte de l’Occident face à l’obscurantisme oriental de Moscou et son expansionnisme. Ces mêmes valeurs sont aujourd’hui enfouies sous les décombres de Gaza. Le peuple de Palestine subit un châtiment collectif digne des époques les plus noires de l’histoire européenne. L’Occident appelle imperturbablement les crimes israéliens de « droit d’Israël à la revanche », oubliant que le peuple de Palestine bénéficie, lui aussi, de la légitimité de « résister à l’occupation par tous les moyens, y compris la violence » que lui reconnaît le droit international.

On rappellera que Gaza n’est pas une guerre entre deux États mais le conflit d’un territoire que s’arrachent deux légitimités. D’une part, la légitimité historique du droit du sol du peuple palestinien, dont le pays est militairement occupé. D’autre part, la légitimité des juifs du monde à disposer d’un État en Palestine, légitimité qui repose sur un droit divin, celui des légendes bibliques. L’Occident sécularisé prend fait et cause pour Israël en essayant de se convaincre que le problème palestinien a débuté le 7 octobre 2023 lors de l’assaut du Hamas contre des civils israéliens. Il fait ainsi cause commune avec un État sioniste qui a cessé d’être laïque. Il s’est judaïsé et n’hésite pas à convoquer les pires appels au massacre de la Bible hébraïque. Pour éviter la paix d’Oslo, Israël a laissé grandir Hamas l’islamiste en vue d’affaiblir l’autorité nationale palestinienne. Du coup, l’Occident en oublie ses propres valeurs. Assimilant indûment les Palestiniens à l’islamisme, les médias occidentaux semblent les déshumaniser.

Les puissances occidentales peuvent faiblir, voire disparaître. Mais l’Occident comme civilisation ne mourra pas parce qu’il a su expliciter l’universel séculier, dont il a tiré le principe d’égalité hors du champ religieux. Écoutons Sophie Bessis : « Le paradoxe de l’Occident réside dans sa faculté à produire des universaux (…) absolus, à (les) violer avec un fascinant esprit de système et à (…) élaborer les justifications théoriques nécessaires de ces violations. » Les nations occidentales ne sont pas les seules à avoir usé et abusé du droit du plus fort. Mais elles sont les seules à avoir construit le cadre conceptuel de sa légitimation, philosophique, scientifique et morale. Les peuples conquérants n’ont jamais cherché à justifier leurs entreprises autrement que par leur volonté de puissance. L’Occident n’a cessé d’affiner l’élaboration théorique des fondements de sa suprématie en les adaptant aux circonstances factuelles.

L’histoire des idées montre le rôle premier joué par l’indéracinable absolutisme moral occidental, guidé par la Raison. Amin Maalouf, dans Le Labyrinthe des égarés, montre bien que l’égarement en question résulte d’un tel préjugé éthique : l’occidentalisation entraîne une supériorité en valeur. Ainsi, le fameux « mythe aryen », pierre angulaire du racisme, est une théologie du nihilisme qui a culminé politiquement avec le nazisme. Cette dérive, qui hiérarchise éthiquement les hommes, n’a pas épargné Karl Marx. Dans une lettre à Engels en 1862, il brosse le portrait du prussien Ferdinand Lassalle, « mélange de judaïsme et de germanité avec une substance nègre de base ». La violence guerrière devient souvent un châtiment d’humiliation qui déguise moralement la haine altéricide inscrite dans la nature humaine. C’est ce qui se passe en Palestine.

Tout indique que le soleil occidental entre actuellement dans la lumière frisante de son crépuscule. L’Athènes de Périclès a disparu il y a plus de deux mille ans. Et pourtant, elle continue à nous féconder aujourd’hui. Les Lumières de la modernité, en dépit de toutes leurs dérives, continueront à éclairer l’esprit humain même si l’Occident perd de sa domination. La flamme de l’esprit, allumée en Europe à la Renaissance, n’est pas périssable au même titre que l’hégémonie politique.

Ce que l’humanité doit à l’Occident en matière de civilisation et de progrès n’a pas de prix, en dépit de l’aspect sombre de l’Occident que Léon Poliakov a magistralement décrit dans Le mythe aryen dès 1971, monument d’érudition sur la rationalisation de la haine en racisme scientifique. Tant l’antisémitisme que le philosémitisme apparaissent comme les deux faces de la même réalité anthropologique qui reconnaît une spécificité particulière à un groupe humain. Dénonçant le consensus « aryolâtre » des plus grandes figures du XIXe siècle, « Poliakov parle d’une censure rétroactive, qui s’exercerait de nos jours en vertu d’un refoulement collectif de souvenirs gênants. Tout se passe comme si, par honte ou par peur d’être raciste, l’Occident ne veut plus l’avoir jamais été, et délègue à des figures mineures, telle que A. Gobineau ou H.S. Chamberlain, la fonction des boucs émissaires » (A. Derczanski).

Aujourd’hui qu’en Occident on évoque une unité « judéo-chrétienne » de civilisation, le bouc émissaire est nécessairement cet antisioniste, notamment palestinien ou arabe qui n’a plus d’autre issue que l’islamisme politique comme porte de sortie identitaire.

OLJ

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