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Damien et « Nizar », anciens combattants au sein de groupes armés en Syrie, travaillent désormais dans un café au cœur du bastion rebelle d’où est partie l’offensive d’Ahmed al-Chareh pour reprendre Damas.
Le premier des deux à partir fut « Nizar ». « Nizar », c’est son surnom. « J’ai des amis ici, ça fait des années qu’ils me connaissent, ils ne savent pas mon vrai nom, » se justifie le jeune homme, attablé à un café d’Idlib avec son ami Damien. Tous deux vétérans de groupes djihadistes en Syrie, ils figurent parmi la centaine de Français restés vivre dans l’ancienne forteresse rebelle, d’où fut menée en décembre dernier l’offensive qui mit fin au régime de Bachar el-Assad.
En 2013, donc, « Nizar » est un adolescent parisien vivant avec son père, chauffeur, et sa mère, « femme de ménage ». Ils forment une famille heureuse : « Mes parents ont toujours été bienveillants envers moi », souligne le jeune homme. À 18 ans, il occupe un emploi au service de médiation de la mairie de Paris. Et puis, un jour, il part. « Pendant un an, j’avais regardé beaucoup de vidéos sur YouTube et aux infos, comme la fois où ils ont balancé du gaz sarin, beaucoup de bébés sont morts… Deux chemins se sont offerts à moi : rester en France et continuer ma belle vie, ou partir en découdre avec le Boucher de Damas et ses alliés qui tuent des femmes et des enfants. »
Quelques mois plus tard, l’employé de mairie intègre, en Syrie, « un groupe armé à la frontière turque qui m’a hébergé. Je suis finalement resté avec eux. C’étaient des Syriens originaires d’Alep, ni État islamique, ni Front al-Nosra (lié à al-Qaida, NDLR). » Lorsqu’il l’annonce à ses parents, ceux-ci sont « tristes et affolés ». Leur fils dans un groupe armé syrien, dont le but était certainement, comme les autres factions rebelles, de remplacer le régime d’el-Assad par un califat islamiste ? « À la maison, c’était un islam normal… On ne mangeait pas de porc, on ne buvait pas d’alcool… Ça s’arrêtait là », dit le jeune homme, dont les parents sont originaires du Maghreb. Pour autant, assure-t-il, « ces histoires de califat, c’était un slogan… J’en ai jamais entendu parler par les autres combattants de mon groupe. Moi, je suis venu défendre les Syriens. »
Damien Omet, lui aussi, est un jeune homme ordinaire. Fils, dit-il, d’une employée de mairie et d’un infirmier devenu agent d’accueil dans un hôpital, il grandit à Mantes-la-Jolie (à une heure de Paris), dans une famille de tradition catholique. « Mais bon, ils étaient athées », tient-il à préciser. Lui, est en quête de spiritualité. « Depuis que je suis petit, je suis comme ça, je crois en Dieu », lâche- t-il. Tout jeune, il devient « chrétien pratiquant ». Puis, en 2012, c’est vers l’islam qu’il se tourne : « J’ai fait mes propres recherches. Ça me paraît être plus proche de la vérité. » Prône-t-il déjà le salafisme extrémiste des djihadistes syriens ? « Si vous pensez à l’État islamique, tout ça, ça ne m’intéresse pas. Mais y’a un juste milieu », élude-t-il. Selon d’autres sources pourtant, l’adolescent se radicalise et « part très loin dans son fanatisme ».
En 2014, Damien suit un cursus de BTS de management à l’université de Nanterre. Il s’ennuie. Sur les bancs de la fac, il rencontre Oumou Sy, Française de parents sénégalais. Les étudiants sortent ensemble, un peu. Plus tard, aux autorités françaises, Oumou Sy dira qu’ils ne s’étaient vus que « deux ou trois fois » en France. Pourtant, ils fomentent un projet commun : partir pour la Syrie. « Parce qu’on voyait des vidéos sur YouTube de… Comment dire ? Des hélicoptères de Bachar el-Assad qui bombardaient la population. Comment dire… On voulait défendre le peuple syrien, tout simplement », explique le jeune homme au visage fin, dont la conversation, ponctuée d’hésitations, tient du dialogue à la Beckett. Pourquoi avoir choisi de prendre les armes, qui plus est au sein d’un groupe extrémiste, plutôt que de faire de l’humanitaire ? Oumou Sy expliquera, lors de son procès des années plus tard, avoir fui un environnement familial toxique : « On était deux pauvres gamins mal dans leur peau. »
Peu après leur rencontre, Damien et Oumou mettent les voiles. Pour tout bagage, la jeune femme jette quelques affaires dans un sac en plastique et quitte le domicile de ses parents. Damien profite d’une dispute familiale. « J’avais arrêté mes études depuis trois mois et mon père, ce qui est normal, ne voulait pas que je reste chez eux à rien faire. J’ai dit que je quittais la maison… Ce n’était pas facile, mais… Comment dire… Je suis parti, tout simplement. » Pour le Maroc, prétend-il devant ses proches. S’il avait évoqué la Turquie, « je pense qu’ils auraient fait le lien. » Direction Istanbul, puis le sud du pays où, lors d’une première tentative de passage en Syrie, Damien – qui n’évoquera jamais sa compagne lors de notre premier entretien – se fait refouler par « l’armée turque » : « Je leur ai dit, je veux aller en Syrie pour aider, et ils m’ont dit c’est dangereux, repars. Ils ne m’ont pas arrêté. »
« L’armée turque, ils s’en fichaient qu’on aille en Syrie » intervient « Nizar ». Dont acte : le même mois, pour la somme d’environ vingt euros par personne, un passeur syrien aide Damien, Oumou et une poignée d’autres étrangers à traverser clandestinement la frontière. D’autres Occidentaux rencontrés à Idlib, qui ont ainsi rejoint la Syrie à la même époque, évoquent des sommes similaires. Les réfugiés syriens fuyant la dictature et la guerre devaient, eux, débourser des milliers de dollars.
Au sein du petit groupe d’aspirants djihadistes, il y a un autre Français. Il compte rejoindre la « katiba » d’Omar Omsen. De son vrai nom Omar Diaby, il s’agit d’un délinquant niçois parti pour la Syrie l’année précédente ; il y devient le principal recruteur d’adolescents français. Damien et Oumou suivent leur compagnon de voyage et rejoignent les rangs de cet imam autoproclamé qui, en 2015, louera dans des vidéos de propagande l’attentat contre Charlie Hebdo.
L’homme, qui a construit un véritable culte autour de sa personne, tient davantage du gourou que du chef rebelle. Oumou Sy qualifiera, lors de son procès en France une décennie plus tard, son aversion pour les « hommes abjects » de cette secte. « On a… Comment dire ? Oui, on a combattu le régime », brode Damien, qui ne s’attarde guère sur cette première phase de son épopée syrienne. Lors de notre conversation au café, d’ailleurs, il n’évoquera jamais Omsen, mais « un premier groupe… Comment dire… Un groupe indépendant ». Lors de futurs échanges, il éludera : « Je n’y suis resté que trois mois. Ça ne me convenait pas. Je suis parti à Alep. »
Rapidement, Damien – devenu « Abou Anouar » – se lasse de l’hyper-hiérarchie imposée par le gourou djihadiste. En quête de reconnaissance et de développement spirituel, analyse-t-on à Paris, il ne s’est pas rendu en Syrie pour être le disciple de celui qu’Oumou Sy décrira comme « le fou du village ». Il part combattre au sein du Jaich Mohammed, un groupe alépin proche du Front al-Nosra, alors allié à al-Qaida. « Al-Nosra, c’était le groupe qui accueillait le plus les étrangers », explique Damien. D’autres anciens membres occidentaux du Front al-Nosra rencontrés par Le Figaro confirment cette particularité. « Mais on se coordonnait, on combattait tous ensemble, précise Damien. Par exemple, un jour, j’étais en… Comment dire ? En surveillance. Il y avait une infiltration de l’armée russe pour aller tuer des membres de l’Armée syrienne libre. Je les ai vus, j’ai informé les gars l’ASL, ils leur ont tiré dessus, et les Russes sont partis. »
À leur arrivée en Syrie, ni « Nizar » ni Damien n’avaient touché d’arme à feu ; pas plus qu’ils ne parlaient l’arabe. « On avait 18, 19 ans, on ne connaissait rien. Mais on a été mis dans un camp d’entraînement, on nous a appris à monter, démonter, sécuriser une arme… », raconte « Nizar ». La première bataille ? « Traumatisante. Mais on s’y est fait au fil du temps », dit Damien. « Vous imaginez, on vient de Paris, on se retrouve avec des obus qui pètent à quelques mètres de vous… Personnellement, ça m’a secoué », renchérit « Nizar ».
En 2016, poursuit Damien, « on attaquait une position du régime syrien, et un obus a explosé à côté de moi. Une partie de mon ventre a été ouvert, j’ai eu une jambe cassée et une autre jambe qui a été sectionnée. » Il dit être resté six mois dans une clinique située à la frontière turque. Mariés religieusement, Oumou et lui auront deux enfants : Adam, en 2016, puis, en 2018, Zaynab. Nizar, lui aussi, est blessé à la jambe. « Mais on n’a jamais vraiment baissé les armes, tient-il à signaler. Malgré nos blessures, même si on n’était pas aussi opérationnels qu’au début, on a continué de combattre comme on pouvait, jusqu’en 2020. » Les deux jeunes gens, qui jusque-là combattaient au sein de factions différentes, se rencontrent à Idlib et se lient d’amitié.
En 2017, le HTC d’Abou Mohammed al-Joulani (émanation de l’ancien Front al-Nosra, auquel est rattaché le groupe de Damien) se distancie d’al-Qaida. Peu après, avec d’autres Français, Damien quitte sa brigade pour en rejoindre une autre, tout juste créée, dont il veut taire le nom. Et pour cause, sans doute : cette nouvelle faction s’établit rapidement comme la nouvelle branche d’al-Qaida en Syrie. « Disons qu’il y avait aussi comme point de divergence l’entrée de l’armée turque (la Turquie entretient des relations avec le HTC depuis sa création, NDLR), justifie Damien lorsque nous l’interrogeons sur la temporalité de son changement d’allégeance. Je pensais que ça nous empêcherait de combattre Bachar el-Assad, tandis que le HTC, à raison, voyait ça comme une nécessité pour se protéger du régime syrien et des Russes. » Le jeune Français essuie une nouvelle désillusion : « Je me suis rendu compte plus tard que ce groupe (la branche d’al-Qaida en Syrie, NDLR) n’avait pas d’avenir. Il faut être honnête, sans l’armée turque, Idlib aurait été prise par le régime syrien. »
En 2020, Oumou Sy – qui affirmera devant le tribunal n’avoir jamais effectué en Syrie que des travaux domestiques – prend la fuite, laissant derrière elle ses enfants. Elle est arrêtée et détenue en Turquie lors d’un « repérage » pour franchir la frontière. Au terme de quelques mois, en 2021, elle est rapatriée en France en vertu du « protocole Cazeneuve ». Il y a tout juste un an, la jeune femme a été condamnée à sept ans de prison pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».
Au même moment, la Russie et la Turquie proclament une trêve, qui tiendra plus ou moins jusqu’en 2024. Damien, « Nizar » et une grande partie des autres combattants syriens et étrangers à Idlib baissent enfin les armes. « Il a bien fallu trouver quelque chose à faire pour subvenir à nos besoins, raconte « Nizar ». Et puis, on se marie, on a des enfants… Y’a pas de métro ici, mais la vie, c’est métro-boulot-dodo. »
En 2020, il épouse une femme d’origine « maghrébine qui a grandi ici, on va dire ». Elle serait venue en Syrie « avec sa famille un peu avant le début de la guerre ». Le couple a trois enfants. Damien, qui avait continué de s’occuper de ses deux premiers enfants, épouse en secondes noces une Syrienne. Elle donne naissance à deux filles, Maria et Limar : « Limar, ça vient du français. C’est un dérivé du mot lumière ». Damien, le gamin de Mantes-la-Jolie devenu « Abou Anouar », le djihadiste armé, est aujourd’hui « Abou Maria », père de famille et pâtissier.
Car ni Damien ni « Nizar » n’ont participé à l’assaut qui mena d’Idlib à Damas les rebelles d’Ahmed al-Chareh. « Maintenant, le HTC a ses propres unités. Il n’avait pas besoin de nous », lâche Damien. De toute façon, dit-il, les séquelles de ses blessures l’auraient empêché de combattre : « Personne ne s’imaginait que le régime s’effondrerait aussi vite. »« C’est pas bien grave, philosophe-t-il. On a participé à toutes les batailles, les plus difficiles au plus fort de la guerre. La prise de Damas, ce n’est que le résultat de ces longs efforts. »
Aujourd’hui, Damien et « Nizar » ont 30 ans. Les deux Français fabriquent des éclairs au chocolat, tiramisus et autres pâtisseries dans un petit restaurant d’Idlib. « On travaille comme tous les Syriens, dit « Nizar ». On a des amis (anciens combattants étrangers, NDLR) qui travaillent dans des marchés aux puces, par exemple, comme ils le faisaient dans leur pays. » En plus des grandes entreprises, centres commerciaux et monopoles qui ont essaimé grâce aux fonds turcs sous la houlette du « Gouvernement de salut national », qui gouverna l’enclave de 2017 à 2024, la petite ville d’Idlib recèle une myriade de petits commerces : cafés, restaurants, échoppes, boutiques, bureaux de change… À leur tête, ou parmi leurs employés, des natifs de la région, mais aussi des déplacés ayant fui les combats ailleurs dans le pays, d’anciens combattants de diverses factions djihadistes… Et, parmi ces derniers, « plusieurs milliers » d’étrangers avec leurs familles, selon Hossam Jazmati, spécialiste des groupes armés en Syrie.
A-t-il été aisé de s’intégrer au tissu social d’une petite ville de la campagne syrienne, régie par un gouvernement islamiste ? « Les Syriens qui savent qu’on a quitté la France pour venir les aider, ils nous disent merci, assure « Nizar ». On a sacrifié nos familles, on a sacrifié tout ce qu’on aime… On a tout sacrifié. Et ils ont un sentiment de gratitude. » Cherchent-ils la compagnie d’autres Français, pour adoucir le mal du pays ? « Franchement, non. Les Français, ils ne traînent pas tous ensemble, affirme Nizar. Et moi, je préfère traîner avec des Syriens qu’avec des étrangers. » Et puis, « l’environnement dans lequel on est nous rend plus pratiquants. J’en ai envie, s’empresse-t-il de préciser, mais c’est l’environnement qui m’aide à tenir. Je serais en France, je serais en boîte de nuit peut-être… » Les deux amis espèrent obtenir la nationalité syrienne : « Ma femme est syrienne, nos enfants sont syriens… Normalement, nous aussi on sera syriens, dit Damien, avec un coup d’œil pour son ami. Enfin, j’espère. »
Aiment-ils leur vie ici, à Idlib ? « Euh… » Avec des rires gênés, les premiers en une heure d’entretien, les deux amis hésitent à préciser leur pensée. « Ben… Pas trop, avoue Damien. Comment vous expliquer ça… La vie, ici, elle est difficile. Ça n’a rien à voir avec la France. Et… Comment dire… Peut-être que vous avez déjà entendu parler de certains militaires, même les Français, les Américains, ils ont du mal à s’adapter à une vie civile. Et surtout, économiquement, c’est difficile. » Leur emploi dans la petite cantine est rémunéré à hauteur d’environ 125 dollars mensuels. « C’est pas suffisant pour vivre, » regrettent-ils. « Les Syriens, ils reçoivent de l’aide de proches qui sont en Belgique, en Europe… Nous, nos familles, elles n’ont pas le droit de nous envoyer de l’argent », explique « Nizar ». Pour cela, elles pourraient être inculpées pour financement du terrorisme.
Leurs familles, disent-ils, leur manquent. « Ma mère, elle dit que c’était une bonne chose de combattre ce régime (de Bachar el-Assad, NDLR), mais elle est triste que je sois ici », lâche Damien. « Moi, mes parents, ils ont toujours été tristes et mécontents que je sois ici, confie « Nizar ». Mais après la libération de la Syrie, ils ont dû voir sur al-Jazeera les images des prisons souterraines de Bachar el-Assad, où il pratiquait la torture… C’est possible qu’ils aient changé d’avis. » Il parle peu à ses proches, et jamais du sujet épineux de son départ en Syrie. « Mais bon, moi, mon rêve, c’était de faire le tour du monde. Pas de rester en France », sourit-il. Quitte à se retrouver, des années durant, enfermé dans le périmètre d’une cité rebelle, puis d’un pays en ruine.
Rentrer ? « Impossible », martèlent-ils, conscients que « depuis les attentats, on peut prendre 10 à 15 ans. Avant, c’était plutôt 6 ou 7. » D’anciens frères d’armes, rentrés au pays, ont écopé de lourdes peines de prison. « Le terme de terroriste, il est politique, proteste « Nizar ». Les Kurdes du PKK, ils sont considérés comme terroristes en Turquie, un pays de l’Otan. Pourtant, ce sont les alliés des Américains contre Daech. Nous, on était dans des groupes locaux, ils ne voulaient pas attaquer l’Occident. Al-Nosra puis le HTC étaient appelés terroristes, mais on n’avait pas le choix parce que c’est les seuls qui acceptaient les étrangers. » Damien renchérit : « Maintenant, le chef de ce même groupe dirige la Syrie, et il y a des ambassadeurs qui viennent discuter avec lui. » Sauf que les deux amis n’ont jamais intégré le HTC à proprement parler… Et que Damien a intégré des groupes liés à al-Qaida, considérées pour cette raison comme des organisations terroristes.
Comme d’autres anciens membres étrangers de milices islamistes rencontrés par Le Figaro en Syrie, les deux jeunes hommes affirment pourtant que leur engagement ne diffère pas de celui de ces Occidentaux partis combattre en Ukraine. « Quand des Français sont partis combattre les Russes là-bas, c’est devenu légal. Nous aussi, on a combattu les Russes, et l’armée de Bachar el-Assad, mais on nous traite de terroristes », dit Damien. « Tout le monde parlait des Ukrainiens quand la Russie les bombardait. Mais les Syriens, ça faisait des années que les Russes les bombardaient. Qui s’en souciait ? », renchérit « Nizar ». « Je comprends que les Français ne veuillent pas de nous, je sais qu’on leur fait peur. Je ne leur en veux pas, tempère Damien. Mais on n’est pas des terroristes. Tuer des gens dans des cafés, le Bataclan, tout ça, ça ne m’intéresse pas. Moi, je suis venu défendre le peuple syrien. »
Même s’ils pouvaient rentrer sans risquer de lourde peine, les deux amis affirment qu’ils ne pourraient plus vivre en France : « Notre CV, il est vide. Les employeurs diraient : qu’est-ce que vous avez fait depuis dix ans ? Ah, vous étiez en Syrie ? Personne ne va nous embaucher, conclut Damien. Mais rendre visite à nos proches, ça oui. » « Nizar », lui, rêve de « visiter de beaux endroits en France. Les Pyrénées, les Alpes… » Mais les trentenaires, désormais pères de famille et parlant couramment l’arabe, se considèrent « comme syriens » et conçoivent leur avenir ici. « J’aimerais déménager ailleurs, sur la côte, dit Damien. Pour les paysages, la mer, les montagnes… »
Tout comme le Front al-Nosra recueillait dans ses rangs des combattants venus de divers pays, il n’a pas échappé aux deux Français que le HTC a introduit dans l’appareil d’État d’anciens combattants étrangers. « Dans le nouveau gouvernement, il y a des Ouzbeks, des Ouïgours, des Turcs… », énumère DamienVoudraient-ils, s’ils y étaient invités, rejoindre les forces régulières ? « Si le gouvernement nous demandait de l’aide contre des déstabilisateurs, alors nous l’aiderions », affirme Damien.
Une dizaine de Français auraient participé à l’offensive du HTC qui mena les rebelles islamistes à Damas. Comme Damien et « Nizar », la plupart des étrangers partis en Syrie évoquent le combat contre la dictature pour justifier de leur engagement dans les groupes djihadistes. Mais, dans les années 2010, c’est aussi le « djihad global » vanté par al-Qaida et Daech qui encouragea certains à rejoindre ce pays. Parmi ces hommes armés, dont certains Français ont encore pu être aperçus ces dernières semaines à Damas, combien considèrent réellement leur mission accomplie ?
La plupart des Français démobilisés comme Damien ou « Nizar » – ils seraient une centaine, longtemps cantonnés dans la zone d’Idlib – ne préoccupent pas outre mesure les autorités françaises et, s’ils sont sous surveillance, ils ne font pas l’objet de suivi particulier. Mais Paris craint que certains puissent avoir d’autres ambitions que de faire de la pâtisserie. Tout dernièrement, a appris Le Figaro, les autorités ont obtenu une preuve de vie en Syrie du Franco-Algérien Slimane Khalfaoui, l’un des pivots des réseaux djihadistes en Europe dans les années 2000, qui compte dans son entourage des figures des attentats de janvier et novembre 2015.
Omar Omsen, quant à lui, est toujours à la tête d’une petite brigade composée d’islamistes francophones, qui vivent en vase clos dans la province d’Idlib avec leurs familles. « Pour l’instant, nous considérons qu’ils ne sont pas dangereux », confie une source syrienne à Damas. D’autant que le Niçois a passé un an et demi dans les geôles du HTC à Idlib, et ne fut certainement libéré en 2022 qu’à condition de se tenir en retrait. « Notre politique vis-à-vis d’eux reste la même qu’avant, lorsque nous régissions Idlib : tant qu’ils se cantonnent à leur secte sans créer de problème en dehors de leur camp, nous les tolérons. Mais nous les avons à l’œil. »
Avant que nous nous quittions, Damien nous retient un instant. « Je peux vous poser une question ? lâchet-il d’un souffle. L’ambassade de France, elle va rouvrir ? » .