L’infrastructure énergétique située sur l’Euphrate, point de passage stratégique vers le nord-est du pays, a été reprise par les forces gouvernementales syriennes à la mi-janvier. Théâtre de violents combats, passé sous le contrôle des rebelles anti-Al-Assad, des djihadistes de l’organisation Etat islamique, puis des forces kurdes, l’ouvrage d’art n’a jamais cessé d’être en service.
Sur une vidéo filmée par téléphone à la fin de l’année 2025, des employés du barrage de Tichrine apparaissent, l’air amusé, traversant l’Euphrate à bord d’une embarcation de fortune. Ils rejoignent leur poste sur l’ouvrage hydroélectrique, situé dans le nord de la Syrie, sur la ligne de front entre les forces gouvernementales et les Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes). « Ces quatre derniers mois, on était amenés en bateau par des contrebandiers payés par les FDS, car la route était bloquée par les combats. C’était dangereux. On avait des drones turcs au-dessus de la tête », explique Mohammed Al-Hamoud.
L’ingénieur électrique de 55 ans, employé depuis trente ans sur le barrage, dont les sept derniers comme directeur, peut maintenant souffler. La prise de contrôle par les nouvelles autorités syriennes, le 18 janvier, de l’ouvrage d’art, ainsi que des territoires administrés par les FDS dans le Nord-Est syrien marque le retour à une certaine normalité.
Depuis le début de la guerre civile syrienne, en 2011, malgré les combats et des conditions de travail très précaires, le barrage n’a jamais cessé de fonctionner, que ce soit sous l’autorité de l’Armée syrienne libre (ASL) – la rébellion anti-Al-Assad –, des djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) ou des combattants des FDS. « Tous ceux qui ont pris le contrôle du barrage ont eu recours à nous, car nous seuls avions l’expérience et l’expertise nécessaires », précise M. Al-Hamoud.
« Une bataille tous les trois ans »
Attablé avec des collègues autour d’un thé, dans la salle de contrôle du barrage, le directeur a la mine défaite de ceux que la vie n’a pas ménagés. « Ces quinze dernières années ont été comme cent ans. On a beaucoup enduré. Tous les trois ans, il y avait une nouvelle bataille. Des employés ont été tués ici et dans les villages alentour. On a besoin de suivi psychologique », confie-t-il.
Des 610 employés avant-guerre, 150 sont toujours en poste aujourd’hui, dont certains devraient être à la retraite ou avaient été licenciés par le régime d’Al-Assad pour leur soutien à la révolution. « C’est notre barrage, notre maison. C’est une partie de nous », explique Hamoud Al-Amadi, un ingénieur informatique de 46 ans, recherché sous l’ancien régime.
Nombre d’entre eux étaient déjà là quand le barrage, haut de 40 mètres et doté de six turbines pouvant produire 630 mégawatts, a été achevé, en 1999. Il avait été conçu par un institut russe et construit par des sociétés syriennes, avec des équipements chinois. « Des experts chinois ont travaillé ici de 2000 à 2011. Ils sont partis au début de la révolution, en laissant le barrage avec de nombreux problèmes opérationnels », se souvient M. Al-Hamoud.
Stratégique de par sa position, le barrage de Tichrine est devenu, pendant la guerre civile, un objet de convoitise entre belligérants. Situé à 50 kilomètres de la frontière turque, et à 90 kilomètres à l’est d’Alep, il est l’un des rares points de passage sur l’Euphrate vers le Nord-Est syrien et la principale source d’approvisionnement en eau et en électricité de cette région. Le régime de Bachar Al-Assad en avait perdu le contrôle, en novembre 2012, au profit de l’ASL. « Les rebelles n’exerçaient qu’un contrôle militaire. Les employés avaient la responsabilité du barrage, et le régime continuait à payer les salaires », dit Salam Cheikh Mohammed, un employé administratif de 58 ans, resté en poste après avoir été licencié par l’ancien régime.
Les choses ont changé quand l’EI a chassé l’ASL de la région, en septembre 2014. « Les trois premiers mois, le régime de Damas ne nous a pas payé nos salaires. Les employés ont voulu démissionner, donc l’EI a commencé à nous payer : 50 dollars [59 euros] pour les employés, 200 dollars pour les chefs, poursuit M. Al-Hamoud. Puis, on a reçu l’ordre de Damas de maintenir les opérations. Le gouvernement a mis nos salaires de côté – 30 à 50 dollars par mois – et nous les a versés après le départ de l’EI. L’EI, c’était un Etat avec des frontières. Il nous empêchait de toucher un salaire d’un régime considéré comme impie. »
« Les combattants de l’EI vivaient parmi nous »
Les relations avec le groupe djihadiste ont été difficiles. Certains membres de l’EI se sont installés au premier et au cinquième étage de l’immeuble attenant au barrage. « Ils les utilisaient pour former les gens à la religion et aux combats », assure M. Al-Hamoud. Un ancien employé du barrage d’Al-Tabqa, plus en aval de l’Euphrate, qui avait fait allégeance à l’EI, assurait la coordination entre les employés et les djihadistes. Des employés du barrage de Tichrine ont eux-mêmes rejoint l’EI. « Ils nous surveillaient pour qu’on ne fume pas de cigarettes, qu’on porte des pantalons trois quarts et des barbes longues. Ils ont voulu m’arrêter deux fois parce que je fumais », poursuit le directeur.
Les employés vivaient alors sur le site, dans la cité réservée aux travailleurs, accolée au barrage, ou dans des villages alentour. « Les combattants de l’EI vivaient parmi nous. On avait peur de sortir et d’être bombardés par la coalition », poursuit Salam Cheikh Mohammed. En 2014, une voiture piégée a explosé par accident dans la cité, faisant cinq morts parmi les employés. Le personnel a quitté ce lieu quand les combats entre l’EI et les FDS ont commencé. Ils n’ont jamais réintégré la cité des travailleurs après que les FDS ont pris le contrôle du barrage, en décembre 2015.
Les autorités kurdes chargées du Nord-Est ont, à leur tour, nommé un directeur financier et administratif pour faire la liaison entre elles et les employés. M. Al-Hamoud assurait, lui, la coordination avec Damas. « Le régime nous payait 100 dollars, et on touchait en plus 100 dollars des FDS », dit-il. En 2016, ces dernières ont embauché 70 employés kurdes syriens. « Elles planifiaient peut-être un jour de nous remplacer par eux, dans l’hypothèse où l’ancien régime se serait retourné contre l’administration kurde », imagine M. Al-Hamoud. Un pacte de non-agression tacite a présidé, durant la guerre civile, aux relations entre Damas et les autorités du Nord-Est.
Le renversement du dictateur Al-Assad, le 8 décembre 2024, par une coalition de factions islamistes emmenées par Ahmed Al-Charaa, l’actuel président de transition, a transformé le barrage de Tichrine en ligne de front. De la rive ouest de l’Euphrate, les factions syriennes proturques ont tenté de déloger les FDS de l’ouvrage, forçant les habitants des villages riverains à évacuer sur plusieurs kilomètres. Les deux parties ont veillé à ne pas cibler directement le barrage, mais les combats ont inévitablement causé des dégâts. Des roquettes sont tombées sur l’unité d’alimentation en électricité. Les installations ont été inondées.
Etat critique
« Le barrage a été transformé en forteresse, en base militaire pour les FDS », dit M. Al-Hamoud. Les combattants kurdes accédaient, par des tunnels, à l’ouvrage et à la rive ouest, qu’elles ont minée. Les employés n’étaient autorisés à circuler qu’à l’étage de la salle de contrôle. « Les autres étages étaient réservés aux combattants kurdes. On a retrouvé des drones et des roquettes après leur départ », poursuit le directeur. Le général Mazloum Abdi, le chef des FDS, a lui-même visité le barrage, avec un général américain, le 18 avril 2025, après la signature d’un accord avec Damas, qui prévoyait des patrouilles conjointes dans la zone.
M. Al-Hamoud a sélectionné 60 opérateurs et ingénieurs, les plus vaillants, pour faire fonctionner le barrage à tour de rôle. « Les équipes se relayaient tous les cinq jours. Le CICR [Comité international de la Croix-Rouge] récupérait, en bus, les employés à Alep, Manbij et sur la route qui mène à Al-Tabqa, d’où nous traversions vers l’autre rive de l’Euphrate, pour remonter ensuite au barrage de Tichrine. Six heures de trajet pour 300 kilomètres », précise-t-il.
A la mi-janvier, les forces gouvernementales et les FDS se sont livrées une bataille acharnée dans les villages alentour, avec des drones, des roquettes, des tanks et des tireurs embusqués. « Une bombe est tombée sur le transformateur électrique. On a contacté le ministère de la défense pour calmer le jeu. Lorsque les FDS ont senti qu’elles étaient encerclées, elles ont battu en retraite, six heures avant la libération », précise M. Al-Hamoud.
Des soldats de l’armée régulière sont désormais stationnés sur le barrage. Les employés vaquent à leurs occupations, comme à leur habitude. Ils ne gagnent plus aujourd’hui qu’un seul salaire de 130 dollars, versé par les nouvelles autorités. Le barrage a été reconnecté à l’ensemble du réseau syrien, et la production électrique relancée. Mais l’infrastructure est dans un état critique. « Pendant quinze ans, on n’a pas pu faire de réparations, et les systèmes n’ont pas été mis à jour. Il faut que de grosses compagnies reprennent la maintenance du site », alerte le directeur.
