Comment les Américains ont torpillé un contrat déjà mal en point

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OFFICIELLEMENT, les Français n’ont rien vu venir. Même les Australiens auraient été pris de court.

 

« Personne ne s’attendait à un tel retournement, d’autant qu’il y a à peine deux semaines il y a eu une rencontre bilatérale entre les ministres de la Défense et des Affaires étrangères des deux pays, à l’issue de laquelle une coopération militaire renforcée entre la France et l’Australie a été annoncée », explique Hervé Lemahieu, chercheur au Lowy Institute, un think-tank australien spécialisé sur les questions de politique internationale.

Pourtant, les nuages s’accumulaient sur le « contrat du siècle »depuis longtemps et il fallait être aveugle, ou faire l’autruche, pour ne pas les voir. En 2017, certains responsables australiens reprochaient en privé à la France de ne pas s’investir suffisamment dans un partenariat qu’elle jugeait pourtant stratégique. « On a l’impression que pour Paris ce n’est pas aussi important que pour nous », affirmait l’un d’eux à Canberra. Depuis, Emmanuel Macron avait redressé la barre en développant la stratégie française dans l’Indo-Pacifique. L’investissement de Paris dans la région avait aussi donné des couleurs plus politiques au contrat de sous-marins. Pas suffisamment ? « Les dirigeants français ont visiblement sous-estimé les besoins des Australiens d’avoir un engagement encore plus important, notamment dans le domaine politique », estime une source proche du dossier.

Perte de confiance 

Mais surtout, l’industriel Naval Group, qui devait construire les sous-marins, a imposé des délais et une augmentation des coûts – le contrat est passé de 35 à 60 milliards de dollars – qui ont provoqué des « frustrations » à Canberra. « Le gouvernement australien avait perdu confiance dans la capacité de Naval Groupe à livrer à temps les sous-marins », affirme une source proche du dossier. Qui poursuit : « Il ne faut pas se voiler la face. On n’a pas fait tout le boulot. Il aurait fallu saturer l’espace, faire plus de communication, davantage accompagner les Australiens. » Les chantiers navals français ont trop longtemps traîné à développer la partie australienne du contrat.

Plusieurs voyants s’étaient allumés depuis le printemps. Canberra avait fait part de son exaspération après que la livraison des sous-marins dans le chantier d’Adélaïde avait été une nouvelle fois repoussée. Le premier ministre, Scott Morrison, avait même demandé à son état-major de réfléchir à une alternative aux sous-marins français. Des tentatives françaises pour redynamiser la coopération avaient alors été lancées à Paris. Mais elles avaient été gelées par Canberra. Le contrat, déjà, battait donc sérieusement de l’aile. « Cette rupture, c’est la rencontre entre une frustration australienne et un opportunisme américain », résume Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Obsession stratégique  

Mais les raisons du naufrage sont aussi liées à des questions de géopolitique. Depuis l’arrivée de Joe Biden, le dispositif militaire et diplomatique américain a été recentré sur la région Asie-Pacifique. Entre le moment où le contrat a été signé et sa rupture, la puissance chinoise s’est affirmée, faisant augmenter la pression dans la région, et avec elle les inquiétudes de l’Australie. En quelques années, les besoins de l’Australie ont été modifiés. Le premier ministre Scott Morrison a justifié le changement de gamme de sous-marins par les tensions de plus en plus vives dans la zone indo-pacifique. À l’époque, il n’était pas question pour l’Australie d’acheter des sous-marins nucléaires, ni pour la France de lui en vendre. C’est la raison pour laquelle les submersibles français, à propulsion nucléaire, avaient été convertis au diesel pour l’Australie. Le ralliement au nucléaire américain assure l’Australie d’un engagement à long terme avec les États-Unis. Comme elle rassure d’ailleurs les alliés de Washington dans la région.

La présidence chaotique et imprévisible de Donald Trump avait plongé tous les alliés de l’Amérique dans la région, dont l’Australie, dans l’incertitude. Profitant du trouble, la France avait rempli le vide et réussi à doubler ses concurrents, l’Allemagne et le Japon, pour le contrat de sous-marins. Le retour d’un président plus normal à la Maison-Blanche, mais qui partage avec Donald Trump la même obsession stratégique – contrer la Chine et renforcer l’influence américaine dans la région indo-pacifique – a cette fois évincé la puissance française.

Ceux qui voyaient dans le retrait en désordre d’Afghanistan un début de déclin des États-Unis sont aujourd’hui contredits. Dans la région indo-pacifique, la puissance américaine s’est rétablie en quelques mois. Elle est même si forte aujourd’hui qu’elle ne fait qu’une bouchée des choix stratégiques australiens, forçant le pays-continent à une soumission qui laissera sans doute des traces. L’ancien premier ministre Paul Keating regrette ce qu’il considère comme « une perte de souveraineté, créant une dépendance matérielle envers les États-Unis qui prive l’Australie de toute liberté de choix ou d’engagement qu’elle jugerait appropriée ».

Le coup de force américain pose aussi des questions dans le domaine nucléaire. Si le message est fort pour les alliés de l’Amérique dans la région, il est plus inquiétant pour ceux de l’Ouest. « C’est la première fois dans l’histoire qu’un pays vend un sous-marin nucléaire à un État non nucléaire. La France, elle, s’était toujours refusée à transférer cette technologie, et c’est tout à son honneur. En termes de lutte contre la prolifération, les Américains vont devoir assumer leur choix », prévient Bruno Tertrais.

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