Un magnat irakien peu connu, Ali Al Zaidi, s’est imposé comme le prochain Premier ministre de l’Irak et bénéficie du soutien du président Trump, qui l’a invité à Washington et a déclaré que les Etats-Unis « lui apporteraient tout leur soutien ».
La Maison Blanche lui a demandé en contrepartie d’exclure les milices soutenues par l’Iran du prochain gouvernement irakien et de limiter l’influence de Téhéran à Bagdad.
Zaidi a déjà été confronté à une pression similaire des Etats-Unis : il est propriétaire d’une banque que le Trésor américain a interdite de transactions en dollars en 2024, en raison de soupçons quant à ses relations d’affaires avec un chef de milice lié au Corps des Gardiens de la révolution islamique iranien, affirment des responsables américains, actuellement ou précédemment en poste.
Personnage politique inconnu n’ayant jamais occupé de fonction, Zaidi s’est imposé comme une solution de compromis après que Trump a menacé de supprimer l’aide américaine à l’Irak lorsque Nouri al-Maliki, ancien Premier ministre proche de l’Iran, a été pressenti pour le poste en janvier, au terme de plusieurs mois de querelles politiques. Le Cadre de coordination, la coalition irakienne dominée par des factions politiques chiites proiraniennes, s’est tourné vers Zaidi à la fin du mois dernier.
Les responsables irakiens ont soumis cette nomination aux Etats-Unis et à l’Iran avant de l’annoncer, précisent des responsables irakiens. Zaidi a reçu des appels de Trump et du président iranien, Masoud Pezeshkian. Il travaille toujours à la formation d’une coalition au sein du Parlement irakien qui approuvera sa nomination et celle de ses ministres dans les prochaines semaines.
Le général Esmail Qaani, officier supérieur du Corps des Gardiens de la révolution iranienne, a exhorté dimanche, lors d’une visite à Bagdad, les dirigeants irakiens à ne pas exclure les chefs de milices du gouvernement ni à chercher à désarmer ces groupes, rapporte un haut responsable irakien.
Selon un haut représentant du département d’Etat, les Etats-Unis attendent des mesures concrètes contre les milices, qui, selon eux, ont mené 600 attaques contre des installations diplomatiques et militaires américaines en Irak depuis le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. L’administration Trump a suspendu le transfert des recettes pétrolières de l’Irak en dollars ainsi que l’aide à la sécurité à Bagdad depuis le début de la guerre.
Pour Zaidi, la volonté de la Maison Blanche de s’attaquer aux milices comporte un risque politique énorme, soulignent les analystes. Ces milices sont apparues pendant l’occupation américaine de l’Irak et ont par la suite aidé les Etats-Unis à vaincre l’Etat islamique. Depuis, elles ont renforcé l’emprise de Téhéran sur la politique et l’économie de l’Irak, notamment sur ses banques, qu’elles utilisent pour obtenir des dollars américains, souvent par le biais de transactions frauduleuses.
Toute tentative visant à les désarmer ou à réduire leur influence pourrait provoquer une réaction violente, avertissent les analystes.
« Concrètement, les milices se sont profondément enracinées dans l’Etat irakien et son système économique et, quel que soit le Premier ministre, les démanteler sera un processus long et difficile », affirme Victoria Taylor, qui a supervisé la politique irakienne en tant que responsable du département d’Etat sous l’administration Biden. Elle travaille désormais à l’Atlantic Council, un groupe de réflexion basé à Washington.
Zaidi a bâti sa fortune personnelle grâce au secteur bancaire, aux télécommunications par satellite et aux marchés publics, en fondant il y a dix ans la banque islamique Al Janoob ainsi qu’Al Awees, un importateur de produits agricoles pour le ministère irakien du Commerce.
La décision du Trésor d’exclure Al Janoob du système bancaire en dollar en 2024 a été motivée par des renseignements indiquant que la banque avait probablement des liens avec un chef de milice nommé Shibl Al Zaidi, expliquent les responsables américains actuels et anciens. Il a été sanctionné par les Etats-Unis en 2018 pour son engagement présumé auprès des Gardiens de la révolution iranienne et pour ses liens avec le Hezbollah, la milice libanaise soutenue par l’Iran.
En outre, la possibilité que cette banque ait entretenu des liens étroits avec Kataib Hezbollah, une milice qui s’oppose aux forces américaines depuis des années et que les Etats-Unis ont désignée comme groupe terroriste, a également pesé dans la décision du Trésor, indiquent ces responsables américains.
Ali Al Zaidi n’a pas répondu aux questions du Wall Street Journal. Le président d’Al Janoob, Mazen Ahmed, a déclaré que la banque était « au courant des allégations » du Trésor selon lesquelles elle aurait des liens avec Shibl Al Zaidi et Kataib Hezbollah, « mais soutient qu’elles sont fausses et fondées sur des rumeurs et des spéculations ».
Il a ajouté que la banque, à la demande du Trésor, avait organisé plusieurs audits indépendants de ses opérations, qui ont conclu que les affirmations étaient sans fondement. Il a refusé de fournir une copie de ces audits.
Ali Al Zaidi détient 9,90% du capital de la banque et, avec d’autres membres de sa famille, contrôle la majorité des actions. Il « n’a aucun rôle ni aucune responsabilité directe dans les opérations de la banque et n’a plus eu un tel rôle depuis 2019 », date à laquelle il a démissionné de son poste de président, affirme Ahmed. Ni le Premier ministre Zaidi ni Al Janoob ne font l’objet de sanctions officielles de la part des Etats-Unis.
Un porte-parole de Shibl Al Zaidi précise qu’« il n’existe aucune relation politique ou commerciale » entre lui et le nouveau Premier ministre, et qu’ils ne sont pas non plus liés par alliance. Les deux hommes sont membres de la tribu Al Zaidi, qui compte environ 300 000 membres, ajoute le porte-parole, Hasam Al Rubaie.
Shibl Al Zaidi est le secrétaire général d’une milice soutenue par l’Iran, Kataib Al-Imam Ali, désignée comme groupe terroriste par les Etats-Unis. Son quartier général et ses bases ont été pris pour cible à plusieurs reprises par des frappes de l’armée américaine en mars et avril.
Il « a servi de coordinateur financier » entre la Force Qods, une branche des Gardiens de la révolution iranienne, et des milices en Irak, a déclaré le Trésor américain en 2018 lorsqu’il l’a sanctionné. Le Trésor a ajouté qu’il « avait facilité les investissements irakiens » pour Qassem Soleimani, le commandant de la Force Qods tué en 2020 lors d’une frappe de drone américain ordonnée par Trump près de Bagdad.
« Il n’existe aucune preuve étayant ces allégations, et la relation avec Qassem Soleimani se limitait au domaine militaire », affirme Rubaie.
Shibl Al Zaidi reste un homme d’influence et rencontre, sans s’en cacher, de hauts responsables irakiens. Un rapport de 2025 du Washington Institute for Near East Policy le décrit comme l’un des chefs de milice « les plus riches et les plus actifs sur le plan commercial ».
Outre son rôle au sein de la milice, il est président de l’Alliance Khadamat, un parti politique qui a remporté neuf sièges au Parlement irakien en novembre dernier et participe à la coalition du Cadre de coordination ayant désigné Ali Al Zaidi, indique Rubaie, porte-parole de Khadamat. Il précise que l’Alliance a soutenu cette nomination.
Al Janoob faisait partie de la vingtaine de banques irakiennes auxquelles le Trésor américain a interdit, en 2023 et 2024, de recevoir des dollars de la Banque centrale d’Irak, craignant que les milices ne transfèrent cette devise forte vers l’Iran ou ne l’utilisent pour financer leurs activités, rapportent les responsables. Cette interdiction est toujours en vigueur.
« Le Trésor travaille en étroite collaboration avec ses homologues en Irak pour identifier les menaces financières illicites et prendre des mesures appropriées, notamment contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme au profit des milices alignées sur l’Iran », explique une porteparole du Trésor en réponse aux questions concernant Shibl Al Zaidi et Al Janoob.
La décision d’interdire l’accès à Al Janoob a porté un coup dur à Bagdad, car cette banque gérait les achats internationaux de matières premières effectués par l’autre société de Zaidi, Al Awees, pour le programme irakien d’aide alimentaire, qui distribue chaque mois de la farine, du riz, du sucre, de l’huile de cuisson et d’autres produits de première nécessité aux personnes dans le besoin.
Cette interdiction menaçait tout particulièrement les énormes importations de riz de l’Irak en provenance de producteurs américains, mais le Trésor et les responsables irakiens ont trouvé une solution pour permettre à Al Awees de continuer à acheter du riz américain : payer en euros plutôt qu’en dollars américains.
Brian Spegele (Traduit à partir de la version originale en anglais par Aurélie Henri)- THE WALL STREET JOURNAL & I’OPINION
