Qu’y a-t-il dans une statue ?

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Il y a peu d’athées au Liban, et quand il s’en trouve, ils font plutôt partie d’un groupe privilégié qui, d’une part, a reçu les outils intellectuels qui permettent de douter, et d’autre part, souvent, n’a pas connu la guerre. Quand il vous pleut des bombes de partout, comment, en effet, ne pas lâcher au moins une fois cette imploration, « Mon Dieu ! », dérisoire, désespérée. Mon Dieu, un autre, qu’importe ; qu’on l’appelle ne signifie pas forcément qu’il existe, mais qu’on aimerait bien. Et puis, chez nous, la religion est d’abord identitaire, on est d’une paroisse comme on est d’un pays. Sans foi, sans feu, on est sans lieu, enfant de peu. À force, le lieu, dans nos contrées, disparaît petit à petit, rongé par le feu. À un jet de pierre de notre supérette du coin s’étale une fresque digne de Jérôme Bosch dans une obscène cacophonie où se mêlent le fracas démentiel des voitures piégées et des barils d’explosifs largués du ciel, les sirènes des ambulances, les gémissements des blessés, les lamentations des familles. Oui, mon Dieu ! Et mon Dieu d’autant plus que rien ne justifie le calme relatif qui règne au Liban. Mais ne parlons pas de malheur.

De nos malheurs, Dieu est la cause, semble-t-il, mais Dieu, par un curieux phénomène de mithridatisation, est aussi le remède. Ingénieux et jamais à court de solutions radicales, des chrétiens de chez nous ont envoyé chercher à la rescousse la statue de la Vierge de Fatima par avion privé. Pourquoi la Vierge de Fatima serait-elle plus miraculeuse que celle de Harissa ou de Bechouate ? N’est-ce pas la même, sous tous les cieux ? Les prières portugaises dont est imprégnée sa robe de bois ont-elles plus de ferveur que nos litanies en arabe, le parler lusitanien est-il plus sincère, plus doux à l’oreille de Dieu dans laquelle, dit-on, la Sainte Vierge murmure ses intercessions ? Toujours est-il que cette tendre avocate, par le biais de son effigie affrétée à grands frais, a pu constater de ses propres yeux délicatement tracés au pinceau l’ampleur de notre désarroi. Elle a vu du paysage, certes. La mer, la montagne, toute la brochure ou presque. Ça, pour accueillir les visiteurs de marque, on n’a pas perdu la main, malgré qu’ils se font rares. Mais le Parlement ! Rosa m’a raconté. Elle faisait partie de la foule venue la saluer à la cathédrale Saint-Georges. Elle a suivi. Tout à coup, quelqu’un a eu comme une inspiration. Et la foule comme un seul homme a conduit la statue vers ce lieu maudit comme pour l’exorciser. Qu’est-ce qu’ils croient, m’a dit Rosa, que la Vierge n’a rien de mieux à faire que voter à la place des députés ? La Vierge n’a pas cillé. Elle n’a même pas suinté, ni huile ni sang. Elle s’est laissé faire, la pauvre, avait-elle le choix ? Elle en a vu d’autres dans ce drôle de pays, tantôt prise en otage dans sa propre église et tantôt obligée de bénir des M16 d’occasion. Sans autre expression que celle, douce et consternée, que lui a donnée son sculpteur, elle semblait retenir et méditer en son cœur. Le sang, la sueur et les larmes, ce sera à nous de les verser un jour prochain, tant que nous n’aurons pas mis un peu d’intelligence politique dans notre fataliste idolâtrie.

L’Orient Le Jour

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Qu’y a-t-il dans une statue ?

by Fifi Abou Dib time to read: 3 min
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