Trêve de Noël pour un championnat de football

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L’évocation de la nativité du Messie à Bethléem, en cette veillée de Noël, permet de jeter un autre regard sur le championnat mondial de football que nous venons de vivre sur le sol de l’Émirat du Qatar, avec le triomphe de l’extraordinaire Lionel Messi et de son équipe d’Argentine. L’honneur rendu par les Rois-mages au Messie, dans sa mangeoire, peut sembler aussi incongru que l’hommage accordé à Lionel Messi par l’Émir du Qatar. Les Rois-mages reconnaissent en l’enfant de l’étable de Bethléem un roi unique. L’Émir du Qatar adopte Lionel Messi comme son égal princier.

 

 

Les récits de la Nativité du Messie en Palestine évoquent deux détails qui symbolisent la portée unique de l’événement : le chant des anges et la visite des Rois-Mages. Sous le ciel étoilé de Bethléem, les anges entonnent un chant de gloire et annoncent une ère « de paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ». Certaines traductions du texte grec disent « paix sur la terre, et aux hommes la bienveillance ». Paix, bienveillance, bonne volonté ; c’est apparemment ce qu’apporte avec lui l’enfant de la crèche. Tout l’esprit de Noël se résume à cela. On suspend toute hostilité et toute malveillance, comme durant la Trêve de Noël en 1914 où les armées engagées au combat, non loin d’Ypres, fraternisèrent dans une trêve spontanée par respect pour l’esprit de la Nativité du Messie. Il y a ainsi des circonstances exceptionnelles où la nature humaine se plie, plus ou moins consciemment, à la bonté naturelle et à l’esprit de fraternité. Elle suspend spontanément toute hostilité. Nous avons eu le privilège de vivre un tel moment, avant la veillée de Noël, lors de la finale du championnat du monde de football à Qatar le 18 décembre dernier. Aprèsle match contre la France qu’il venait de remporter, Lionel Messi fut honoré par l’Émir du Qatar par une abaya (bisht) royale avant de recevoir la coupe remportée par l’équipe d’Argentine. Par ce geste, l’Émir reconnaissait en Messi un égal princier, un roi du monde en matière de football.

Il faut être de mauvaise foi pour s’en prendre à un tel geste qui relève du même registre que celui des Rois mages, venus d’Orient pour rendre hommage au Messie dans son étable, sous le regard ébahi de l’âne et du bœuf, et lui offrir ce que l’Orient a de plus précieux : l’or, l’encens et la myrrhe. Toute l’imagerie de la Nativité emprunte ses signifiants au Proche-Orient. L’enfant de la mangeoire, pauvre parmi les pauvres, est reconnu roi par de très nobles personnages. On les représente sur des dromadaires arpentant les déserts d’Arabie sous le ciel étoilé. Tous les personnages de la crèche sont vêtus à l’orientale avec tunique (al thob), cape (bisht / abaya), écharpe de tête (guthra / keffiyeh) retenue par une corde (‘agal). L’imagerie de l’événement commémoré le 25 décembre emprunte ses signifiants au monde arabe du Levant et à ses codes vestimentaires qui n’ont pratiquement pas changé depuis la nuit des temps. Les personnages ne sont pas revêtus de djellaba, de caftan, de fez, ou de bonnet phrygien ; ils portent des vêtements plutôt « arabes du Levant ». Personne ne trouve cela choquant, au contraire.

Les critiques malveillantes du geste de l’Émir du Qatar, élégamment accepté par Messi, ont été incapables de discerner, au milieu des hourras, la fraternisation entre les cultures humaines que cela représente, comme à Ypres en 1914 lors de la Trêve de Noël. Que n’a-t-on pas entendu à l’occasion de cette coupe du monde. Les critiques fondées et légitimes portent sur le coût pharaonique, les conséquences écologiques ainsi que les conditions de travail de la main d’œuvre immigrée. Rien ne pourra faire oublier cela. Mais il y a aussi l’événement lui-même, le championnat du monde de football, comme jeu d’équipes nationales et ce que cela représente en termes d’enthousiasme des foules et de mobilisations nationales. Du pain et des jeux? Peut-être mais il n’y a pas que cela.

Ce championnat du monde fut bien organisé, nul ne peut le nier. Certaines réactions négatives sont toutefois surprenantes.  Aux yeux de certains, après les victoires de l’équipe marocaine, il n’était question que de reconquête de l’Andalousie et de la revanche contre Charles Martel à Poitiers. Pour d’autres, marqués par l’esprit de la Croisade, organiser dans le désert d’Arabie un tel événement si « occidental » est parfaitement incongru. Les uns et les autres oublient que la nature humaine se moque de tels détails. Aveugles, ils ne peuvent comprendre que la réalité du monde et la vérité de l’homme ne se résument pas à la dictature des faits matériels observables. Quelles que soient les conditions environnantes, l’homme n’oublie pas qu’il demeure porteur de cette bonté naturelle qu’on peut voir à l’œuvre même chez les bêtes sauvages. L’homme, en dépit de tout, demeure capable de fraternisation malgré la mémoire douloureuse, en dépit des circonstances belliqueuses. Telle est l’essence du message que véhicule le Document d’Abu-Dhabi sur la Fraternité humaine signé par le Grand Imam d’Al Azhar et le Pape François de Rome en 2019. Le même Pape François, lors de sa visite au Canada, a bien revêtu une splendide coiffe en plumes d’amérindien en hommage à ses hôtes et en signe de fraternité. Lionel Messi a accepté de porter le bisht royal qatari sur son maillot de footballeur, en hommage à son hôte l’Émir du Qatar et en signe de fraternité. Jadis, Alexandre le Grand avait fait de même. Vainqueur de Darius III, il ramassa sa cape, ou son bisht, pour s’en revêtir en hommage à la culture dont il venait d’abattre le Roi des rois.

Que les critiques se taisent face à la grandeur de la nature humaine capable du meilleur au milieu du pire. En cette veillée de Noël, égrenant les images inoubliables du championnat du monde du Qatar, à défaut de méditer le Document d’Abu-Dhabi sur la Fraternité ou d’entonner le Gloria du chant des anges, on pourra marmonner, avec bienveillance, les paroles de fraternisation de la chanson des grands auteurs-interprètes québécois Gilles Vigneault, Félix Leclerc et Robert Charlebois :

Quand les hommes vivront d’amour,
Il n’y aura plus de misère,
Les soldats seront troubadours
Mais nous, nous serons morts mon frère

JOYEUX NOËL

acourban@gmail.com

Ici Beyrouth

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