La Russie prise dans les griffes  de son passé communiste et impérial

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L’URSS est morte sans un coup de feu, le 25 décembre 1991, quand Mikhaïl Gorbatchev a démissionné de son poste de président. Mais son cadavre bouge encore et menace l’Ukraine.

 

 

IL EST 17 heures à Moscou, ce 25 décembre 1991 et Andreï Gratchev, porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, vit le « jour le plus long » de son existence. Face à lui, au cœur du Kremlin, son patron, le président de l’Union soviétique, s’apprête à démissionner. Après une très mauvaise nuit, Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev est arrivé dans sa ZIL de fonction, accompagné des deux colonels porteurs de la valise des codes nucléaires. Depuis que le 8 décembre, le président russe Boris Eltsine et ses homologues ukrainien et biélorusse ont signé un accord précipité dans le secret de l’épaisse forêt de Belovejski, qui met en place une communauté d’États indépendants et fait de l’Union soviétique une coquille vide. L’homme est un Roi Lear, isolé dans son bureau présidentiel où le téléphone sonne rarement.

À l’heure de la chute, Mikhaïl Gorbatchev s’efforce néanmoins de faire bonne figure dans son costume noir à fines rayures face à ses collaborateurs et au journaliste vedette d’ABC, Ted Koppel, qui est arrivé des États-Unis. Mais il a le cœur très lourd. Dans deux heures, il prononcera un discours solennel, pour annoncer sa démission de son poste de chef de l’État soviétique. Une démarche qui mettra fin à l’URSS, dont la dissolution sera confirmée le lendemain par la Chambre haute du Soviet suprême soviétique. Gorbatchev prend le temps de téléphoner au président américain George Bush à Camp David. Puis il entreprend de revoir le texte de son allocution avec Andreï Gratchev. « Je me sens envahi d’une grande, d’une immense tristesse », raconte ce dernier dans Le Jour où l’URSS a disparu, tout juste sorti en France.

Alors que les deux hommes entament la relecture, le téléphone sonne. C’est Raïssa Gorbatcheva, la femme de Mikhaïl Gorbatchev. La voix vibrante d’émotion, elle explique que le chef de la sécurité du président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, grand rival du président soviétique, lui a enjoint de libérer leur résidence présidentielle dans les prochaines vingt-quatre heures. En principe, le délai devait être de trois jours mais Eltsine veut précipiter les choses. « Le visage de Gorbatchev rougit de colère », raconte Andreï Gratchev. Il appelle l’homme de la sécurité. « Vous voulez que je raconte à la presse votre comportement ? », lance le président soviétique en sursis. Un détail qui rappelle que revanches et mesquineries colorent inévitablement les épisodes de la grande histoire. Le président de la Russie, Boris Eltsine, si souvent humilié par Gorbatchev, jeté par lui à bas de l’Olympe soviétique en 1987, se venge. L’histoire de la fin de l’URSS est aussi l’histoire du face-à-face shakespearien des deux hommes, dont le premier a enfourché le cheval de la renaissance russe et des indépendances des autres républiques, tandis que le second freinait des quatre fers parce qu’il voulait préserver à la fois l’URSS et le communisme dans une version rénovée.

Disparition en catimini

Quand, à 19 heures, Mikhaïl Gorbatchev pénètre dans le studio télévisé où l’attendent quelques journalistes, le photographe sino-américain Liu Heung-shing, de l’agence Associated Press, est surpris de constater qu’il est le seul photographe. La petite assemblée assiste d’abord à la signature par Gorbatchev du décret qui confirme la démission de son poste de commandant en chef des armées soviétiques. Comme son stylo fonctionne mal, c’est le président de CNN, Tom Johnson, qui lui prête son Montblanc, exposé depuis au ­musée de la presse de Washington. Puis Gorbatchev entame son allocution. Liu Heung-shing a été averti par le KGB qu’il est interdit de prendre des photos pendant l’enregistrement. « Mais j’assiste à la fin de la révolution bolchevique en direct, et je me dis : il faut que je fixe le moment où le président refermera ses papiers ! », se souvient-il. À l’instant crucial, il prend sa photo tandis que le type du KGB, furieux, le « frappe avec son poing ». Heung-shing, qui a couvert ­Tiananmen, ne se démonte pas et s’extirpe précipitamment du Kremlin pour aller diffuser le ­précieux cliché. Il court sur les tapis rouges, croise un groupe de confrères en retard qui comprennent qu’ils ont raté un moment historique et lui décochent un doigt d’honneur. Quand il sort enfin du palais présidentiel, Liu a « juste le temps d’apercevoir le drapeau rouge orné de la faucille et du marteau qui descend dans la nuit tandis que le drapeau blanc-bleu-rouge de la Russie s’élève » sur le dôme du Kremlin. L’URSS n’est plus. ­L’empire communiste totalitaire, qui a fait trembler le monde, vient de disparaître d’un trait de plume. Sans un coup de feu. Presque en catimini.

 

Qui a détruit l’URSS ?

Ce qui frappe avec le recul, c’est la rapidité avec laquelle le détricotage de l’URSS s’est opéré. Seulement six  ans ont passé depuis l’arrivée en fanfare de Mikhaïl Gorbatchev, énergique apparatchik du parti qui avait la volonté de moderniser le système. Mais ces six années vertigineuses ont tout changé. Le mur de Berlin tombe en 1989, quand les peuples d’Europe de l’Est s’engouffrent dans la brèche de liberté ouverte par la perestroïka. Gorbatchev laisse faire, il ne veut pas que le sang coule, et cela restera son grand fait de gloire devant l’histoire. Mais sa retenue fait que l’aspiration à la liberté gagne ensuite tout l’empire, et aussi la Russie. Arrivé aux affaires pour sauver un système à bout de souffle, l’homme de la perestroïka perd le contrôle.

À quel moment s’est noué le destin de l’URSS ? Est-ce en Afghanistan quand le pouvoir soviétique brejnévien s’engage dans une guerre de trop ? En 1989, quand Gorbatchev lâche le dirigeant est-allemand Erich Honecker et laisse les manifestants escalader le Mur, alors qu’à Tiananmen, les dirigeants chinois répriment férocement les étudiants de Pékin qui réclament la liberté ? Le dernier président soviétique est-il « un traître » qui a détruit son pays, comme le pense une partie de ses compatriotes nostalgiques de la puissance passée ? Faut-il plutôt faire porter la responsabilité de la fin de l’Union soviétique à ­Boris Eltsine, et au coup de force qu’il a orchestré pour éliminer le poste de Gorbatchev ? Or l’URSS est-elle condamnée dès l’origine et les deux hommes n’ont-ils été que les reflets de forces plus grandes qu’eux ?

Le débat n’a jamais cessé. Aujourd’hui, bien des Russes sensibles à la réécriture biaisée de l’histoire que mène le Kremlin sont même enclins à voir dans l’effondrement de l’Union soviétique un complot ourdi par l’Occident avec l’aide des libéraux russes. Ils sous-estiment la stupéfaction des Occidentaux, nullement préparés à cet effondrement. Ils ont oublié que George Bush père ne voulait pas d’une Ukraine indépendante. « La liberté n’est pas synonyme d’indépendance, les Américains ne soutiendront pas ceux qui recherchent la liberté pour remplacer une tyrannie extérieure par un despotisme local, ils ne soutiendront pas un nationalisme suicidaire basé sur la haine ethnique », lance-t-il le 1er août 1991, soutenant le projet d’Union rénovée qu’espère alors Gorbatchev. Un positionnement qui était aussi celui de Mitterrand. Lui ira même jusqu’à donner le sentiment dix-huit jours plus tard, de soutenir le putsch conservateur d’août 1991, qui en voulant sauver le régime, va au contraire tout emporter. Non, il n’y a pas eu de complot occidental. L’URSS s’effondre sous ses propres contradictions, en raison de la faillite du système totalitaire communiste.

La chute commence en réalité beaucoup plus tôt – avec les fissures béantes que les soulèvements à répétition des peuples d’Europe orientale et notamment le Solidarnosc polonais creusent peu à peu. Certains pointent aussi à juste titre le Trafalgar économique de ce modèle d’économie planifiée et d’éradication de la propriété privée qui s’avère, entre autres choses, incapable de nourrir sa population, forçant l’URSS à importer massivement. « Derrière la façade impressionnante… se cache une réalité de désolation… Le bilan des soixante-dix ans d’efforts réalisés pour réaliser le projet communiste, a conduit le pays au bord d’une crise générale aux multiples facettes », écrit Andreï Gratchev dans son livre. D’autres pensent que c’est Reagan qui porte le coup décisif, quand il lance la « guerre des étoiles », cette course technologique qui déstabilise Moscou. Toutes ces explications mises bout à bout tracent la dynamique qui mène à 1991. Une fois la contrainte et la peur allégées par Gorbatchev, le système, basé sur une idéologie de façade ne résiste pas. Il s’effondre comme un château de cartes et l’URSS avec lui, puisque l’État centralisé qui est le ciment de l’empire se confond avec le Parti. « L’histoire sanglante du Parti communiste s’est achevée d’une façon pitoyable, sans un murmure… brusquement le Parti s’est dissipé tel un mirage », écrit l’historien Daniil Granine après le putsch raté de 1991. Une chose frappe néanmoins, au moment de la disparition de l’empire : l’absence de violence, en contraste singulier avec l’ex-Yougoslavie. Boris Eltsine refuse de s’engager dans une remise en cause des frontières territoriales de l’Ukraine, choisissant la politique inverse de celle du Serbe Slobodan Milosevic, qui déclare la guerre à la Croatie et à la Bosnie, se lançant dans une aventure de reconquête balkanique sanglante. La Russie est au contraire le premier pays à ­reconnaître l’indépendance ukrainienne, malgré les appels enflammés à poser la question des frontières que lancent plusieurs figures réformatrices russes de l’époque.

 

Un choc mêlé d’espoir

Dans le peuple de toutes les ex-républiques, qui se bat au quotidien pour mettre de la nourriture sur la table dans une situation de pénurie et d’affaissement démultipliée par l’effondrement des chaînes économiques interrépublicaines, la disparition subite de la mère patrie soviétique est un choc traumatique profond. Perdure en effet, malgré les pages noires de l’histoire du pays, un patriotisme soviétique, nourri de films, de camaraderie, de souvenirs de la victoire sur le nazisme, qui forment comme un kaléidoscope positif et nostalgique dans la tête de nombreux citoyens. Mais la fin de l’URSS soulève aussi un gigantesque appétit de normalité, d’Occident. En dehors des communistes qui crient à la trahison, l’« homo soviéticus » accepte donc sans trop broncher la marche au capitalisme et à la démocratie dont lui parlent ses dirigeants. Il n’a pas le choix. Dans les eaux bouillonnantes dans lesquelles il est précipité par la grande histoire, il tente surtout de survivre, groggy, bousculé, obligé de s’adapter à la foire d’empoigne qui émerge. Il y a des moments de vertige absolu. Pour les militaires soviétiques, par exemple, soudain privés de ­drapeau et de patrie. À qui prêter serment ? L’Ukrainien Sergueï Konopliov, alors jeune officier traducteur au centre d’entraînement des pilotes soviétiques de Bichkek, se souvient de son « désarroi ». « Mille questions existentielles se posaient : que va-t-il se passer ? Où irai-je ? Le pays n’existait plus, c’était comme si on nous annonçait que la lune ou le soleil avaient disparu. Nous avions cru l’URSS aussi immuable que les planètes ! »

« Ce nouveau pays arrivait un peu comme un nouveau bébé : c’était étonnant de voir cette nouvelle “vie”, très enthousiasmant et un peu effrayant », confie de son côté Inna, une Ukrainienne de Kiev qui avait 8 ans en 1991. « La grisaille et la routine de l’URSS semblaient être finies. Restaient les souvenirs, les drapeaux rouges à tous les coins de la rue, la tête de Lénine enfant dans tous les livres, les œillets rouges et les tulipes comme seules fleurs qu’on pouvait acheter, les files d’attente interminables et la puanteur de notre primeur municipal de quartier, où les légumes pourris étaient les seuls en vente… », se souvient-elle. Inna raconte aussi que son père, un Russe d’Ukraine, officier du KGB, lui disait de se méfier des gens qui parlaient l’ukrainien. « Il ne comprenait pas que j’apprenais déjà la langue ukrainienne à l’école et que je la trouvais très belle. Il craignait une montée du nationalisme, il n’en fut rien. »

Dans son livre La Fin de l’homme rouge, Svetlana Alexeïvitch, écrivain biélorusse de grand talent, est sans aucun doute celle qui a le mieux restitué la gigantesque tourmente que fut la fin de l’URSS, et le charivari psychologique complexe qu’elle suscita. Elle montre surtout à quel point l’Union soviétique, loin d’avoir disparu, vit encore dans les réflexes et pensées de ses ex-citoyens, du sommet à la base. « La moitié des jeunes de 19 à 30 ans, considèrent Staline comme un très grand homme politique… Tout ce qui est soviétique revient à la mode », lui confie une Russe. « Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir, nous étions tous fous de joie… On voulait une nouvelle Russie… Au bout de vingt ans, on a enfin compris. D’où aurait-elle pu sortir cette Russie… On a rétabli le blason des tsars mais l’hymne soviétique est resté celui de Staline. Moscou est russe, capitaliste, mais la Russie, elle, est restée ce qu’elle était – soviétique. Là-bas, on n’a jamais vu de démocrates en chair et en os, et si on en voyait on les mettrait en pièces », dit une autre.

 

L’impossible « repentir »

Ces signes de resoviétisation des esprits qui se sont multipliés avec le retour de Vladimir Poutine aux affaires, posent une question de fond : l’Union soviétique est-elle vraiment morte ? Ou le cadavre bouge-t-il encore ? Le passé n’aurait-il pas passé ? En 1992, Vladimir Boukovski, grand dissident soviétique proche de Boris Eltsine, avait vainement tenté de le convaincre d’organiser un procès du communisme, pour « tuer la bête avant qu’elle ne soit remise du choc ». Mais malgré l’appui de principe d’Eltsine, ses tentatives allaient se heurter à une levée de boucliers de l’ancien régime, ­notamment de l’ex-KGB. Le « repentir » s’avéra impossible. Face au défi lancé par la Tchétchénie, qui tenta de profiter de la parade des indépendances pour quitter la Russie à son tour, Eltsine, incapable de formuler une réponse politique, répondit au marteau-piqueur, lançant une guerre qui allait durer des années et faire 200 000 morts. Les Tchétchènes avaient leurs torts. Mais ils payaient pour tous ceux qui étaient partis sans un coup de feu. C’était le premier boomerang de l’éclatement.

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