Je suis 18h06, l’instant où le tissu du commun se défait, parce que les hommes, à force de vivre ensemble pour de faux, ont cessé de s’aimer pour de vrai.
Je suis l’heure où l’on troque la fraternité pour la survie, puis la survie pour l’oubli.
Je suis cette heure qui voit les balles devenir traditions, les larmes se transformer en slogans, et les tombeaux s’aligner en silence.
Je suis 18h06, l’instant où les hommes ont pris goût au sang.
Je suis l’utérus invisible où la tragédie a pris forme, nourrie de ressentiment, d’orgueil et d’amnésie.
Je suis ce ventre plein de rage et de silence. Et déjà, j’expulse la fin.
Je suis l’heure de la vraie guerre et de la fausse paix.
Je suis 18h06,ce moment où tous s’entretuent, puis, travestis en peuple réconcilié, deviennent acteurs d’un théâtre dont les planches sont faites de poussière et de sang séché.
Je suis cette trêve qui n’en est pas une où les assassins se déguisent en héros, où les marchands de mort arborent les habits froissés de la dignité.
Je suis l’heure douce et mensongère où l’on confond l’attachement et l’aveuglement, l’espoir avec l’oubli, le bonheur avec l’anesthésie.
Je suis celle qui, arrogante, voit une civilisation dans la cendre, mais refuse de voir les cendres de sa propre civilisation.
Je suis la tragédie qui approche à pas lents, déguisée en agapes nocturnes, en verres levés et en baisers volés sous les néons d’une ville trop chantante pour être honnête.
Je suis l’heure à laquelle tout un pays s’enivre pour oublier sa destinée, l’heure où les corps dansent et les âmes reculent. Celle qui croit avoir mérité la paix parce qu’elle a accepté le déni.
Je suis 18h06 et je suis peut-être la plus heureuse de toutes les heures. Celle qui gravite, orgueilleuse et aveugle, sur une terre depuis longtemps empoisonnée, et j’annonce la mort sans la nommer.
Je suis 18h06 et je suis ce couple qui fait l’amour à la lumière d’un été qui s’ignore tragique, cette jeune femme exilée qui aurait voulu rentrer au pays et ce vieil homme qui savoure le calme des vieux jours dans son appartement de Gemmayzé, pensant que peut-être, enfin, les orages sont passés.
Je suis l’heure de la Nahda et de la guerre civile, de la haine brûlante et de la thaoura fatiguée.
Je suis la révolution avortée, l’espoir brisé avant l’aube, celle qui lasse les cœurs et ronge les âmes les plus insoumises.
Je suis ce seuil funeste où l’espérance se fane, où les rêves de justice, d’égalité et de paix s’effondrent en silence, murmurant à ceux qui y croyaient encore que même les plus nobles combats peuvent s’éteindre.
Je suis la coexistence forcée de l’élan et du gouffre.
Je suis 18h06, et si je chante encore, c’est parce que je ne sais pas que je suis déjà en train d’agoniser.
Je suis 18h06 et, vous ne le savez pas, mais je viens sonner la fin des mensonges.
Je suis celle qui murmure : « Tu pensais avoir touché le fond ? Tu creuseras encore. »
Je suis 18h07.
Je suis la mort. Mais pas celle que vous croyez connaître.
Je ne suis ni la clameur des bombes, ni la morsure des balles, ni l’écho sanglant des guerres civiles et des assassinats.
Je ne suis pas la main qui assassine au nom d’un Dieu ou d’un dogme et je ne porte ni épée ni uniforme.
Je suis celle que vous n’aviez encore jamais nommée.
Je suis née de l’indifférence, nourrie par l’inaction que les despotes laissent grandir, celle que l’on regarde passer sans détourner les yeux.
Je suis 18h07 et je n’ai besoin que d’une seule arme pour ôter la vie : le silence.
Je suis celle qui tord les chairs et retourne les cœurs, celle qui arrache le souffle, suspend le monde et efface des nations.
Je suis la sœur jumelle de la vie, sa compagne fidèle, celle qui guette dans l’ombre, et qui, toujours, dirige mes pas vers le Levant. Je viens sans bruit, à l’heure où la chaleur baisse enfin et où chacun pense pouvoir respirer à nouveau.
Je suis la faucheuse invisible. Je n’ai ni tambours ni trompettes, je n’annonce pas ma venue, et ce jour-là, je suis entrée par le port.
Je suis l’heure où la cendre devient reine du pays, et où le peuple, vaincu, ploie le genou devant cette cruauté couronnée.
Je suis le souffle blanc, rose, gris et aveuglant, qui arrache les murs, les souvenirs et les visages.
Je suis le trou dans la mer, ce cratère dans l’eau qui ne sera jamais assez vaste pour y contenir toutes les larmes des vivants.
Je suis l’heure à partir de laquelle le jour commence à craindre le jour, et la nuit à fuir la nuit.
Je suis 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium.
Je suis l’explosion qui efface les hommes et les histoires.
Je suis 18h07 et je suis l’heure à laquelle le couple enlacé a les mains encore tendres et les corps encore chauds, et dont j’ai brisé l’orgasme à jamais. Je suis 18h07 et je suis l’heure pour la jeune femme d’envoyer : « Es-tu encore en vie ? » à ses proches. Je suis 18h07 et je suis l’heure à laquelle le vieil homme se reposait dans un souffle de paix, derrière une fenêtre que j’ai réduite en éclats, projetés comme des lames sur son visage parcheminé.
Je suis la vengeance du réel sur les faux-semblants et les rêves. Je suis l’heure qui ricane de votre soi-disant révolution pour l’équité. Ah ! Vous réclamiez la justice ? La voici.
Je suis celle qui sonne la fin des illusions et qui vient prendre sa revanche sur ce peuple qui a osé se croire uni.
Je suis l’heure à laquelle le sang n’est plus ni maronite, ni sunnite, chiite, druze ou orthodoxe. Je suis la mort qui égalise.
Je suis 18h07, l’heure où l’on commence à tailler les cercueils qui habilleront désormais 235 de vos frères et sœurs.
Je suis 18h08
Je suis l’heure où le deuil s’invite comme une habitude.
Je suis désormais toujours l’heure de saluer la mort qui accompagne chaque matin, chaque nuit, chaque interstice.
Je suis les noms criés dans un mégaphone, sans âge, sans sexe, parfois sans visage.
Je suis le port éventré qui danse désormais dans le ciel, quand en bas plus personne ne s’amuse plus.
Je suis l’heure désabusée, celle où nul ne veut plus être dupe et où chacun a compris.
Je suis 18h08 et je voyage, chargée de bagages pleins du 7 octobre 2023, des bombardements de septembre 2024 et de tous les jours à venir où l’on comprend que 18h07 a toujours eu de multiples visages et n’est pas la seule à avoir tué. C’est la rue, le quartier, la communauté, le pays, les autres pays, eux, nous.
Je suis les ruines que l’on construit sur d’autres ruines.
Je suis 18h08 et je suis le couple qui plus jamais ne jouira ensemble.
Je suis 18h08 et je suis la jeune femme qui décide de revenir.
Je suis 18h08 et je suis le vieil homme qui refuse désormais de sortir, de boire, de se nourrir et donc de vivre.
Je suis l’heure à laquelle certains décident de partir du Liban, et d’autres de partir tout court. Je suis l’heure à laquelle les valises se font, les billets s’achètent, les portes claquent.
Je suis aussi l’heure de ceux qui restent sur place, figés dans l’attente d’une justice qui ne viendra jamais.
Je suis l’heure de ceux qui existent sans vivre et respirent sans horizon.
Je suis l’heure des cœurs éteints et des pas sans élans, mais aussi de ceux qui se disent, sans y croire, qu’il ne reste rien d’autre que le mouvement.
Je suis l’heure dont l’avenir n’est pas encore écrit, je suis celle qui peut, peut-être, ne pas tuer.
Mais je suis déjà en train de le faire.
Je suis 18h08, l’heure qui ne hurle plus mais murmure : « Plus jamais ne veut plus rien dire ici. »
*Avocate, essayiste franco-libanaise. Dernier ouvrage : « Lettre à ma génération : la jeunesse face aux extrêmes » (L’Observatoire, 2022).

